‹ Les hommes de la révolutionChapitre 17 sur 24 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Son secrétaire et son ami, Dumont de Genève, homme digne des confidences d’un homme d'État, fut forcé de le quitter pour rentrer dans sa patrie. « Quand nous nous séparâmes, raconte Dumont, il m’embrassa avec une émotion que je ne lui avais jamais vue. « Nous ne nous reverrons pas, « mon ami, me dit-il. Je mourrai à la peine. Quand « je ne serai plus, on saura ce que je valais! les « malheurs que j’ai arrêtés fondront de toutes parts « sur la France. Cette faction criminelle, les Jacobins, « les envieux, les Lameth, les La Fayette, les Barnave, « les démagogues, cette faction criminelle qui trem- « ble devant moi, n’auront plus de frein. Je n’ai « devant les yeux que des présages de catastrophe. « Ah ! mon ami, que nous avions raison quand nous « avons voulu dès le commencement empêcher les « communes de se déclarer assemblée nationale! De « là toute l’origine du mal. Depuis que les plébéiens « ont remporté cette victoire, ils n’ont cessé de s’en

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« montrer indignes! lis ont voulu gouverner le roi « au lieu de gouverner par lui. Mais bientôt ce ne « sera plus ni eux ni lui qui gouverneront, une vile « faction les dominera tous et couvrira la France « d’horreurs! »

On sentait dans ses paroles comme on sentit plus tard dans celles de Danton la maladie de l’âme des tribuns dépassés par le peuple. Ils finissent par haïr les événements qu’ils ont servis, plus que les institutions qu’ils ont combattues. Le malheur et le crime pour eux commencent au point où les événements leur échappent. Leur tristesse n’est pas seulement du remords, elle est de l’orgueil. Les philosophes seuls n’ont ni humiliation ni remords, quand les circonstances les trompent et que les calamités les allligent. Ceux qui n’ont travaillé que pour Dieu ne s’étonnent pas d’être trompés par les hommes. Ce n’était pas la conscience, c’était le génie qui soutenait Mirabeau sur l’abime de la Révolution. Il sentait que cet abîme allait l’engloutir inévitablement, et peut-être ne s’aflligeait-il pas trop au fond de son âme d’être enlevé par une mort précoce au supplice de l’ingratitude du peuple qui s'approchait de lui comme de Bailly.

Bien qu'il ait été léger, inconstant et ingrat envers son dernier amour, M'“ e de Nehra, cette jeune Hol-

landaise maintenant abandonnée par lui , veillait de loin sur ses jours, connaissait ses souffrances et le conjurait de recourir aux conseils de médecins plus mûrs et plus expérimentés que le jeune Cabanis. Sa sœur, M'”' du Saillant, inquiète de son dépérissement, lui donnait le même avis. 11 n’écoutait que son attrait d’esprit pour Cabanis. 11 savait mieux que celles qui l’aimaient que sa maladie n’était pas de celles que des régimes ou des médicaments guérissent. Ce qui lui importait, c’était de vivre tout entier jusqu’au terme assigné par la nature et d’avoir autour de lui dans Cabanis moins un médecin qu’un ami complaisant qui flatterait en lui jusqu’à la mort. Mais la nature seule ne menaçait pas en ce moment sa vie, des fanatiques inspirés, encouragés et soldés par ses ennemis dans les factions démagogiques, méditaient de se défaire de l’homme qui faisait obstacle à leurs desseins, par l’émeute, par le poignard, par le poison. I)e vagues confidences sur ces préméditations avaient été reçues par ses amis, par sa sœur, par ses adversaires eux-mêmes, et entre autres par Cazalès. On l’avertissait de se prémunir contre ces assassinats. On lui désignait les assassins. Une lettre de lui à une femme qui lui transmettait ces indices atteste la réalité, sinon des crimes, au moins des soupçons.

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« Je n’ai jamais trompé personne, répond de sa main Mirabeau, dans cette lettre récemment découverte dans les papiers de son fils,- bien que j’aie été trompé toute ma vie, et certes je ne commencerai pas par celle qui veut me rendre un si grand service. Ni vous, ni votre mari, ni même le malheureux qui n’a pas voulu être l’instrument du crime ne seront jamais compromis. Je ne mets de suite contre le scélérat avéré lui-même qu’au désir de connaître son instigateur, dont il est clair que les machinations peuvent envelopper plus que moi. Fussé-je le seul, je vaudrais mieux encore que d’être immolé par un tel crime. Comps (son secrétaire intime) ne saura rien; Frochot (autre secrétaire), rien; personne, rien. Pellenc lui- même (son plus sur confident) ne sait quelque chose , que parce que vous lui en avez parlé la première. »

Quelques tentatives d'empoisonnement plus ou moins avérées par des liqueurs et des cafés reçus de mains inconnues dans sa maison accréditèrent les bruits d’attentats tramés contre sa vie. « Tu avais raison, dit-il à sa sœur après avoir goûté une tasse de café d’une saveur suspecte et d’un effet nuisible sur ceux qui le dégustèrent, ils me tiennent ! ils auront ma vie ! »

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Mais ses travaux excessifs, ses veilles nocturnes, ses amours licencieux, ses angoisses d’esprit, scs découragements de cœur, étaient le véritable poison de ses veines. A peine avait-il le temps de respirer quelques heures par semaine l’aie libre , silencieux et salubre des champs. Encore ses amis , ses maîtresses et ses ébauches de discours ou de mémoires pour le lendemain le suivaient-ils dans ces loisirs champêtres. Il déplaçait le travail et la volupté; il ne les suspendait pas. Depuis quelques mois, il avait acheté sur les bords de la Seine, au village d’Argenteuil, une maison rustique appelée le Marais. 11 la faisait orner au dedans de tout le luxe qui était un besoin de sa magnificence naturelle, au dehors de jardins et d’ombres qui lui rappelaient les premières habitudes de sa vie champêtre. De nombreux ouvriers travaillaient nuit et jour à transformer pour lui cette retraite en un temple du luxe, de l’étude et de l'amour. Une jeune danseuse de la scène, diver-

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sion passagère, mais passionnée, de ses autres attachements de cœur, l’avait suivi récemment à Argeuleuil. Le bruit d’un souper scandaleux, où l’ivresse des vins avait animé l’ivresse des sens, courait dans l’aris. Mirabeau aimait à laisser déchirer le voile sur ses légèretés ou sur ses excès. 11 avait les vanités des scandales comme les vanités de la gloire. Habitué au bruit dès sa jeunesse, il ne jouissait pas assez «le ses plaisirs, si le bruit ne lui en revenait pas par la rumeur publique.

Il avait passé ainsi la nuit du dimanche au lundi 17 mars dans sa retraite d’Argenteuil, lorsqu'il ressentit avec plus d’angoisses qu’à l'ordinaire les atteintes du mal d’entrailles néphrétique dont il avait éprouvé déjà dans sa vie plusieurs accès. Ses amis lui conseillaient le repos. Le dévouement de son cœur aux intérêts de son ami le comte de La Marck lui défendait d’en prendre. L’Assemblée nationale discutait le lendemain la question des miues, question législative et fondamentale qui allait déterminer ou l’expropriation des propriétaires de mines par l'État, ou la possession définitive des trésors souterrains du sol par ceux qui les exploitaient aujourd’hui. La fortune du comte de La Marck, de la maison d’Arenberg, consistait presque tout entière en mines de charbon sur la frontière de France confinant à la Belgique. Du décret de l’Assemblée dépendait l’opulence ou la ruine de son ami. Mirabeau, dans l’intérêt du comte de La Marck, avait

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profondément étudié cette question économique et légale. 11 «avait préparé pour la tribune des discours qui, en accroissant sa propre gloire, devaient faire triompher la cause de son protecteur et de son ami. 11 lui en coûtait de renoncer aux applaudissements des législateurs étonnés et subjugués p.ar ses lumières. 11 lui en coûtait davantage de paraître manquer à 1* amitié et à la reconnaissance, en désertant la tribune au moment où son ami allait y sucqgmber faute d’un défenseur. Il fit violence à la douleur et rentra pour vaincre ou pour mourir «à Paris. En perdant beaucoup de ses vertus, il n’avait jamais perdu l'honneur. L’honneur de son amitié était dans ce service qu’il voulait rendre à son bienfaiteur. 11 devait y avoir du cœur dans sa mort, comme il y en «avait eu jusque dans ses vices.

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En arrivant d’Argenteuil à Paris, le lundi matin, armé du discours qu’il avait revu et complété la veille avec Pellenc , il se fit conduire chez le comte de La Marck. « 11 avait, raconte La Marck, le visage défait et toute l’annonce d’une grande maladie. 11 s’évanouit et perdit tout à fait ses sens. Je fis tous mes efforts pour l’empêcher d’aller à l’Assemblée. Je ne pus y parvenir. « Mon ami, » me répondait-il toujours, « ces gcns-là (les jacobins) vont vous ruiner « si je n’y vais pas. Je veux sortir, vous ne parvien- « drez pas à me retenir. » Trop faible pour marcher, il se rappela que j’avais du vieux vin de Hongrie qu’il avait bu plusieurs fois à ma table. Il sonna et demanda lui-même qu’on lui en apportât un verre; en ayant bu deux verres, il remonta en voiture. Je voulais l’accompagner ; mais il ne permit pas même que je parusse ce jour-là à l’Assemblée. Il me pria de l’attendre chez moi, où il viendrait en sortant de la séance. Je fus contraint de céder.

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« Vers trois heures, il revint. En entrant dans ma chambre, il se jeta sur un canapé en s'écriant : « Votre cause est gagnée, et moi je suis mort! » Je n’exprimerai pas ici ce qui se passa en moi dans ce moment, où je ne sentis que l'effroi de l’état dans lequel je voyais mon ami. Après quelques moments, je lui prêtai mou bras pour se soutenir et le conduire dans sa voiture , j'y montai avec lui. 11 rentra dans sa maison et n’en sortit plus que pour être conduit au tombeau. »

La maladie prit dès les premiers jours une signification mortelle. Les présages furent lisibles aux yeux de tous ses amis sur ses traits. On sentit que cette vitalité puissante était subjuguée par une force de décomposition plus puissante qu’elle. L’homme de chair et de sang fut abattu du premier coup, l'àme resta saine, entière, imperturbable, assistant avec le calme et avec la conviction d’une lutte impuissante aux convulsions du corps et aux vains efforts tentés par l’art et par l'amitié pour recouvrer la vie. « Mon ami, dit-il à Cabanis accourant pour devancer ou détourner le mal , je sens distinctement qu’il m’est impossible de vivre plusieurs heures dans des anxiétés si douloureuses. Hâtez- vous, si vous pouvez quelque chose, car je ne vous laisserai pas le temps, cela ne peut pas durer. »

Cabanis se hâta, en effet, de donner à son ami un calmant qui, en endormant la sensibilité du malade, supprimait momentanément les symptômes sans al-

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teindre la cause et qui trompait la nature sans tromper la mort. Les convulsions cessèrent, les gémissements s’adoucirent, la sérénité reparut sur les traits, dans les yeux, dans la voix; le sourire du soulagement entr’ouvrit ses lèvres. Cabanis novice, plus homme de théorie que d’expérience, se complut dans ses illusions et les sema malheureusement autour de lui. Le malade lui-même parut croire à un prodige de l’art ou de la nature; il ressaisit la vie comme un retour inespéré de ce qu’on aime, après un déchirant adieu. Le soir, il se préparait au sommeil. « Ah ! oui, disait-il à Cabanis, il est bien doux de devoir une seconde existence à son ami ! » Le médecin s’éloigna pour quelques heures , la nuit vint , mais non le sommeil; la fièvre, les angoisses, les étouffements, les délires, les convulsions des muscles agitèrent jusqu’au jour le malade. Cabanis commença à croire la nature plus forte que ses palliatifs. 11 essaya de la vaincre par ces médications héroïques qui, en donnant des secousses aux organes, risquent la vie pour la vie. Ses tâtonnements aggravèrent l'inflammation et la faiblesse. On sentit que la nature s’obstinait ou que le médecin se trompait. Sa sœur, les amis, les serviteurs de Mirabeau le conjurèrent d’appeler d’autres secours. « Non , dit-il , je ne ferai pas cette injustice et cet affront à mon ami;

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si je dois mourir, nul ne me sauverait, et si je dois revivre, je ne veux pas qu’un autre ait la gloire de ma guérison. Je crois peu à la médecine et beaucoup à l’amitié ! » On n’insista pas, mais le bruit de l'état désespéré du malade se répandit de bouche en bouche dans Paris. On sentit ce qu’on possédait en lui au moment seulement où l'on se vit menacé de le perdre. Chacun se crut frappé dans l’homme du temps. Les peuples sont ainsi faits dans leur légèreté et dans leur ingratitude, que l’homme auquel ils préféraient mille indignes rivaux la veille leur parait sans rival le lendemain, quand la mort va leur enlever en lui une véritable grandeur de la nature. Us veulent bien l’oublier, le mépriser, le calomnier, le proscrire même pendant qu’il vit au milieu d'eux, mais ils ne veulent pas que la tombe le leur ravisse.

On dirait qu’ils prennent alors, comme à une révélation tardive de la mort, le pressentiment de ce qu’ils possédaient et le pressentiment de l’abaissement de niveau que toute une nation va subir par la disparition d’un seul homme.' Ce n’est pas de la justice, ce n’est pas de la reconnaissance, ce n’est pas du remords, c'est de l’orgueil. Us sentent que quelque chose d’eux va mourir en lui. L’envie seule se réjouit tout bas, mais elle affecte elle- même le deuil uni-

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versel. Sûre d'être vengée dans quelques heures, il lui en coûte peu d'avoir sur le visage et dans les paroles l'hypocrisie de la justice, de la douleur et de l’admiration.

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Telle fut l’impression de Paris et de la France à la nouvelle de la maladie presque désespérée de Mirabeau, l'ne secousse électrique parut, dans la journée du 30 mars , avoir arraché tous les citoyens à leurs foyers. Une colonne incessante de peuple de toute condition , de toute opinion , de tout parti , s’avançant par les deux côtés opposés du boulevard , s’engouffrait dans la large rue de la Chaussée-d’Antin qu'il habitait alors. Cette foule stationnaire et immobile dans la rue retenait son souille comme pour entendre à travers les murs les dernières respirations de son orateur. On n’entendait que le chuchotement à voix basse d’hommes rassemblés au chevet d’un mourant. La circulation avait cessé spontanément dans toutes les rues voisines. On craignait que le plus léger bruit n'agitât la couche ou le sommeil qui pouvait rendre la vie au malade. Cette multitude n’aurait pas été plus tendre et plus attentive au chevet d’un frère ou d’un fils. Un même cœur sem-

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blait battre dans ces milliers de poitrines. Ce furent les jours et les heures les plus pathétiques de la sensibilité de la France. Dans ces angoisses sur son orateur, la France révolutionnaire ou contre-révolutionnaire mérita bien du génie. Mirabeau eut à son agonie la plus désintéressée des apothéoses, l'apothéose des larmes d’un peuple. La cour qui tremblait en secret de le perdre , mais qui n’osait révéler un trop grand intérêt de peur de trahir une alliance; l’Assemblée , qui se sentait muette depuis qu’elle n’avait plus cette voix; les jacobins, qui se seraient rendus odieux au peuple s’ils n’avaient pas affecté au moins l'affliction ; la garde nationale , qui ne voyait qu’en lui un athlète assez fort pour offrir la lutte aux factions; La Fayette et ses amis, qui, tout en le redoutant comme rivaux, le regrettaient comme patriotes; les révolutionnaires de 89, qui lui devaient la révolution; les contre-révolutionnaires de 91, qui espéraient en lui un refoulement vers l’ancien régime; les anarchistes eux -mômes, Danton, Camille Desmoulins, Marat, qui, tout en l’objurguant de leurs invectives , ne pouvaient s’empêcher de s’honorer en lui de leur ancien complice et de se grandir dans le passé et dans l'avenir du nom d’un grand homme; enfin, tous les écrivains, tous les artistes, tous les hommes d’enthousiasme , qui , ayant pour culte im-

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partial le génie humain, avaient admiré en lui la parole, le style, l’idée, et pleuraient d’avance ce rayon éteint de la splendeur du siècle, toute cette foule animée de mobiles divers, mais palpitante d’une émotion commune, composait, sous les- fenêtres de Mirabeau , ce perpétuel rassemblement de cœurs. De temps en temps, des bulletins transmis par le guichet de la porte aux hommes les plus rapprochés du seuil donnaient de l’eflroi ou de l’espérance à la multitude. Des milliers [de mains les copiaient et les semaient dans la foule. Chaque gémissement, chaque insomnie, chaque cri, chaque mouvement du malade avait son contre-coup dans Paris , toutes les vies étaient suspendues à une seule haleine.

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