‹ Les hommes de la révolutionChapitre 18 sur 24 · XC1V · texte numérisé non relu

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Le roi, l'Assemblée nationale, envoyaient d’heure en heure des messagers secrets ou des députations officielles recueillir dans la maison du malade les symptômes de chaque minute et de chaque crise. Les jacobins eux-mêmes, quoique ennemis, y envoyèrent une députation conduite par Bamave. Barnave s’honora en abdiquant les dissensions et les rivalités devant la mort. L’heure suprême le rendit équitable. 11 oublia l’adversaire dans le grand homme. Les Lameth et Robespierre furent moins adroits ou moins généreux : ils ne parurent pas à la porte. « Ce peuple imbécile, dit confidentiellement Robespierre, ne sait pas plus ce qu’il proscrit que ce qu’il pleure; il devrait voir dans cette mort un bienfait du ciel, qui sauve sa révolution des embûches du plus profond des traîtres. »

Le malade fit approcher Barnave de son lit, et le serra dans ses bras avec tendresse. 11 avait été affligé de l’éloignement du jeune avocat de Grenoble, jamais

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jaloux. 11 demanda, après le départ de la députation des jacobins, si Charles de Lametli était du nombre. On lui répondit qu’il s’était abstenu de paraître : « Je savais bien que c’était un factieux, dit-il avec amertume, mais je ne savais pas que ce fût un niais! » 11 avait la conscience de sa mémoire, et il pressentait qu'un acte d’antipathie contre lui serait une impopularité dans l'avenir.

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La journée s’écoula clans ces alternatives de mort et de gloire. La nuit fut sinistre. Cabanis, qui veillait dans la chambre, vit la mort, au lever du jour, plus irrémédiablement imprimée sur ses traits. Mirabeau, n’espérant plus rien de ses efforts, renonça à toute lutte contre sa destinée, et ordonna d’ouvrir la porte à tous ses amis. Il voulait jouir au moins des adieux. « Quand j’étais de ce monde.,., » disait-il en parlant de lui-même comme d’un nom entré dans l’avenir. 11 passa les heures plus calmes, entre les accès, dans des entretiens affectueux avec Cabanis, Frochot, La Marck, Pellenc, M. de Tallevrand, sa sœur chérie, M rae du Saillant, ses nièces, aimées de lui comme des filles. Cabanis, déconcerté par la nature, appela un célèbre médecin, nommé Petit, pour partager au moins avec lui la responsabilité d’une telle vie.' Il était trop tard. La science éprouvée du vieux médecin n’avait plus qu’à mesurer les pas de la mort, 11 tenta, de concert avec Cabanis, des médicaments

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sans espoir. Mirabeau railla amicalement Cabanis sur son art : « Tu es un grand médecin, lui dit-il, mais il y en a un plus grand que toi, l’Auteur des vents qui renversent tout, de l’eau qui pénètre et féconde tout, du feu qui vivifie et décompose tout!... Demain dans la matinée, ajouta- t-il en serrant la main de Cabanis dans les siennes et en faisant allusion à l’accès de la nuit prochaine, mon sort sera décidé ! »

11 fit rappeler M. de Talleyrand, un des hommes politiques pour lesquels il avait le plus d'attrait, et dont il sentait la tète presque au niveau de la sienne, non par le talent de la parole, mais par la divination des choses. Il s’entretint deux heures avec ce jeune homme, les portes closes. M. de Talleyrand n’a pas révélé jusqu’ici le mystère de cet entretien sur le bord de la tombe. On ne le connaîtra que par ses Mémoires, encore scellés. On croit que Mirabeau lui confia ses plans pour relever la monarchie par une révision libre de la constitution, et le désigna au roi comme le seul capable de lui succéder dans ce maniement des choses et des hommes qui allait lui échapper à lui-même. Il lui recommanda sa mémoire, il lui légua son esprit d’homme d’État, à défaut de son génie d’orateur. 11 lui remit un discours qu’il avait préparé pour l’Assemblée sur la question des

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testaments. 11 le pria de lire après sa mort ce discours funèbre à la tribune. M. de Talleyrand sortit de cet entretien, glorieux de ces longues confidences, mais le sceau sur les lèvres.

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La Marck, qui ne quittait pas le toit de son ami, succéda à M. de Talleyrand. Ses larmes révélaient malgré lui sa douleur au mourant. Mirabeau l'entretint de ses affaires, connues déjà de La Marck : « J’ai des dettes énormes, lui dit-il; j’ignore même à quel chiffre elles s'élèvent et si mes biens pourront suffire aux remboursements. Cependant je laisse après moi sur la terre des êtres qui me sont bien chers, et dont j’ai la douleur de ne pas voir l’existence assurée ! »

La Marck, avec la générosité d’une grande âme, lui dit de dicter son testament, sans considérer les biens ou les dettes, d’y faire les legs que la conscience ou la tendresse lui inspirerait, s’il était riche, et qu'à’ défaut de sa succession il lui jurait de les acquitter au besoin sur ses propres biens. Cette

parenté de l’amitié survivant à l’ami pour acquitter

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sa conscience et pour honorer sa mémoire attendrit Mirabeau jusqu’aux larmes. Il accepta sans honte ce qu'il était capable de faire lui-méme. Son esprit se reposa sur le cœur de son ami.

Le comte de La Marck était pressé d’heure en heure, par des billets de M. de Montmorin et de M. de Fotitanges, de soustraire, en cas de mort, les papiers accusateurs de l’intelligence avec la cour aux soupçons et aux vengeances du peuple. 11 surveillait avec une sollicitude inquiète les symptômes de la fin prochaine de son ami, et les espions du parti jacobin, attentif à tout ce qui sortait de la maison.

« Ces billets, dit-il, et une quantité d’autres messages que je recevais de divers côtés, me recommandaient de ne point négliger les précautions à prendre au sujet des papiers que Mirabeau laisserait après sa mort. Je sentais parfaitement moi-même l'importance de ces précautions, et la nécessité de mettre à l’abri les personnes qui seraient compromises si' on venait à découvrir les traces écrites des rapports qui avaient existé entre 1? cour et Mirabeau. Je n’aurais pas été averti sur ce point, comme je le

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fus, que j'aurais deviné la conduite que j’avais à suivre dans cette circonstance, par les démarches de gens de toute sorte autour de la maison du malade. On y voyait rôder sans cesse les agents de M. de La Fayette, ceux des jacobins, qui auraient bien voulu ne pas laisser échapper une telle occasion de se procurer des témoignages accusateurs. Mais le plus intrépide de tous nos surveillants était M. de Semonville, qui, soit par crainte d’être compromis lui-même dans les papiers de Mirabeau, soit par le désir d’obtenir des pièces qui lui offriraient de nouveaux moyens d'intrigue, ne quittait presque pas la maison du malade. Je ne pouvais y entrer ou en sortir sans le rencontrer toujours sur mes pas, regardant, observant partout et causant avec tous les domestiques. Je vis donc bien qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et je résolus d’entamer cette question avec Mirabeau, quelque délicate qu’elle fut à traiter. 11 axait conservé toute sa tête, sauf à de rares instants de délire, et même, lorsqu'il ne pouvait plus parler, il conserva encore la force morale et physique d’exprimer ses pensées par écrit.

« Trois jours avant sa mort, dans un moment où je le voyais plus calme, quoiqu'il sût déjà qu’il y avait peu d’espoir pour lui d’échapper à la mort, j'allais lui parler de la question des papiers, lorsque de lui—

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même il vint au-devant de ce que j’avais à lui dire : « Mou ami, me dit-il, j’ai chez moi beaucoup de « papiers compromettants pour bien des gens, pour « vous, pour d’autres, surtout pour ceux que j’au- « rais tant voulu arracher aux périls qui les mena- >< cent. 11 serait peut-être plus prudent de détruire « tous ces papiers, mais je vous avoue que je ne « puis m'y résoudre : c’est dans ces papiers que la « postérité trouvera, j’espère, la meilleure justifi— « cation de ma conduite dans ces derniers temps; « c’est là qu’existe l’honneur dé ma mémoire. Ne « pourriez-vous emporter ces papiers? les mettre à « l’abri de nos ennemis, qui, dans le moment actuel, « pourraient en tirer un parti si dangereux en trom- « pant l’opinion publique? Mais promettez-moi qu’un « jour ces papiers seront connus, et que votre amitié <i saura venger ma mémoire en les livrant à la publi- « cité. »

« Je lui répondis sur-le-champ que je prendrais l’engagement qu’il réclamait de moi, avec d’autant plus d’empressement que je partageais complètement ses sentiments sur ce point, comme je les avais presque toujours partagés depuis le commencement de notre intimité. Cette réponse parut lui causer un grand soulagement, et il me donna des indications pour rassembler ses papiers. J’appelai son secrétaire,

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M. Pellenc, dont il m’avait prié de prendre soin après sa mort. Nous réunîmes tous les papiers, et, après en avoir brûlé un assez grand nombre de moindre intérêt, je transportai le reste chez moi, dans la soirée, en prenant toutes sortes de précautions pour n’ètre rencontré par personne. Malgré toute l’attention que nous mîmes, M. Pellenc et moi, dans le triage de ces papiers, il y en eut cependant beaucoup d'importants de détruits, dans l’agitation et le trouble au milieu desquels nous fîmes cette besogne. Ce sont les papiers sauvés dans cette occasion qui forment la plus glande partie de ceux que j’ai destinés à être publiés un jour, pour accomplir le vœu de Mirabeau et la promesse que je lui ai faite.

« Je veux rapporter ici un incident qui arriva le jour même où j’avais transporté chez moi les papiers de Mirabeau, mais il faut que je donne une explication préliminaire. Dans le courant de l’année 1700, c’est-à-dire neuf ou dix mois avant la mort de Mirabeau, nous causions ensemble sur divers sujets, quand tout à coup on vint à parler des belles morts. Ceci lui fournit un texte sur lequel il parla avec verve et éloquence, mais aussi avec une certaine emphase, en rappelant les morts les plus dramatiques de l’antiquité et des temps modernes. Ainsi que je faisais toujours en pareil cas avec lui, soit un peu

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par raison, soit beaucoup par le sentiment de mon infériorité devant son éloquent entrainement, je pris le côté opposé de sa thèse. J’essayai de diminuer le mérite de ce qu’on est accoutumé d’appeler de belles morts, en soutenant qu'elles étaient le plus souvent le résultat d’une orgueilleuse affectation : « Quanta « moi, dis-je, les morts que je trouve les plus belles, « ce sont celles auxquelles j’ai assisté sur les champs « de bataille et dans les hôpitaux, où des soldats, « d’obscurs malades, conservaient tout leur calme, « n’exprimaient pas un regret de quitter la vie, et se « bornaient de demander qu’on les plaçât dans une « position où, souffrant moins, ils pussent mourir a plus commodément. » — « Il y a beaucoup de « vrai dans ce que vous dites, » répliqua Mirabeau. — Et puis nous parlâmes d’autre chose.

« J’avais oublié toute cette conversation, lorsque, le jour où je transportai les papiers de Mirabeau, étant ensuite revenu chez lui, je m’étais assis près de la cheminée de la chambre où il était couché ; bientôt après, il m’appela; je me lève, je vais près de son lit, il me tend la main, et, serrant la mienne, il me dit : « 3/on cher connaisseur en belles morts, êtes-vous content? » — A ces mots, quoique naturellement froid par caractère, je ne pus retenir mes larmes. 11 s’en aperçut, et me dit alors les choses

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les plus affectueuses et les plus touchantes sur son amitié et sa reconnaissance pour moi, Je ne puis répéter ici ce qu’il me dit d'amical : quand la modestie ne me recommanderait pas la réserve, je ne saurais jamais bien exprimer tout ce qu’il trouva d’élévation et d'énergie dans son esprit, de chaleur et d’élan dans son âme pour me témoigner son attachement. »

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Cette sensibilité s’étendait jusque sur ses serviteurs. Il en était adoré comme tous les hommes qui ont assez de cœur pour en prodiguer autour d’eux. 11 considérait dans ses domestiques, non le service, mais le sentiment qui ennoblit la domesticité.

Depuis le commencement de sa maladie, la jeune femme de son cocher, nommée Henriette, n’avait . pas voulu, quoique avancée dans sa grossesse, quitter ni le jour ni la nuit le chevet de son maître. « Henriette, lui dit-il la veille de sa mort, tu portes un enfant dans ton sein, tu risques pour moi d’en perdre un autre et tu ne me quittes pas, tu te dois à ton -mari et à tes enfants. Va-t’en, je le veux, je te l’ordonne ! « Aucun ordre ne put arracher cette femme aux soins que seule elle prenait de son maître.

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Le matin du dernier jour, il éprouva le calme trompeur qui n’est que le repos de la vie près d’arriver à son terme quand elle cesse enfin de lutter inutilement contre la mort. Le ciel était pur, le soleil se levait plus splendide comme pour se faire plus regretter, les oiseaux chantaient sur les premières feuilles du printemps, la chambre était inondée de lumière.

11 fit ouvrir les fenêtres et dit à Cabanis, selon le récit de ce médecin matérialiste qui avait veillé près de son lit : « Mon ami, je mourrai aujourd'hui! quand on en est là, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de se parfumer, de se couronner de fleurs, de s’environner de musique et d’entrer agréablement dans ce sommeil d’où l’on ne s’éveille plus! » Ces mots, qui 11 e furent attestés par aucun autre témoin que Cabanis, font un si révoltant contraste avec les douleurs, la solennité et les pensées de l’agonie suprême, que les autres amis du mourant les ont

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révoqués en doute, ou du moins les ont crus arrangés pour la gloire du matérialisme. Nous partageons cette incrédulité. Quels que soient les doutes ou les croyances sur la vie future, on ne trompe pas ainsi la nature. On ne sort pas de la vie, on n'entre pas dans l’immortalité ou dans le néant avec cette ivresse d'apparat d’un convive antique, en demandant des couronnes de fleurs, en respirant des parfums et en écoutant les fanfares des instruments de fête. La rectitude d’esprit et la convenance de sentiments de Mirabeau ne laissent pas croire à la comédie de volupté devant la mort. 11 aimait les fleurs, cela est vrai, et il put demander à voir et à respirer celles qui parfumaient ordinairement l’air de sa chambre. Mais il ne demanda certainement pas les couronnes d'Anacréon sur sa tète, et la voix consolatrice et tendre de ses amis est la seule musique qui 'fut encore douce à l’oreille du mourant.

11 fit rouler son lit près de la fenêtre et dit à son secrétaire Frochot, en lui montrant le soleil dans tout l’éblouissement d’un jour de printemps. « Si ce n’est pas là Dieu, c’est à coup sûr son ombre ! »

Aucune autre allusion à la Divinité ne sortit en ce moment de sa bouche. Mais on trouve dans ses lettres à Sophie, à une autre époque où la mort solitaire du cachot de Vincennes le laissait sans autre témoin que

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ses pensées, des appels à la miséricorde de Dieu et des certitudes éloquentes d’immortalité de l’âme qui démentent l’athéisme de Cabanis. L’homme était trop complet en lui pour qu’il ne sentit pas Dieu dans la nature, dans la vie, dans la mort. L’athéisme est une borne dans l’horizon de l’infini. Le génie est le vainqueur du doute.

Mais les grands hommes à la fin de ce siècle vivaient et mouraient dans une apparence d’irréligion qui n’était pas l’impiété, mais qui était la solitude de l’âme. Ennemis des formes antiques, réformateurs des croyances populaires, qui, selon eux, avaient corrompu les dogmes immatériels du christianisme, convaincus de la nécessité de faire une révolution dans la foi religieuse pour en faire une dans les idées, voulant détacher l’âme du peuple de la tradition poiîr la donner au raisonnement, ces philosophes éloignaient Dieu de leurs derniers moments, de peur d'v laisser approcher les ministres du culte. C’est ainsi que Voltaire, Mirabeau, Condorcet, llailly, Danton, Vergniaud, Chénier, Charlotte Corday, M“* Roland, mouraient sans invoquer d’autre divinité que la Justice, la Vengeance, la Liberté, la Nature. Ce n’était pas l’athéisme, c’était le vide entre deux autels, dont l’un, celui de la religion antique, n’existait plus pour eux, dont l’autre, celui

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de la raison, n’existait pas encore. De là, ces morts qui ressemblent à des -chutes sans apercevoir Dieu dans le tombeau. Telle fut celle de Mirabeau. Mais elle ne fut pas un acte d’athéisme, elle fut une protestation contre le culte.

Ses ainis entrèrent et le trouvèrent paré par la main de Henriette pour recevoir leurs derniers adieux. « Asseyez-vous sur mon lit, vous ici, vous là, dit-il au comte de La Marck et à Frochot, les plus chers d’entre eux, et retenez ce que j’ai à vous dire. » 11 les entretint alors pendant trois quarts d’heure avec une étonnante lucidité de paroles et une admirable présence de cœur de tout ce qui l'intéressait après lui sur la terre, dans ses sentiments, dans ses affaires, dans sa mémoire et surtout dans le sort politique du pays. Il fut orateur jusqu’au dernier soupir et homme d’htat jusqu’au delà du tombeau; puis, prenant les mains du jeune Frochot et les mettant dans les mains du comte de La Marck : « Je vous lègue cet ami, dit-il à La Marck, vous avez vu son tendre attachement pour moi, il mérite le vôtre ! »

Puis revenant sur l’avenir désespéré du roi et du peuple qu’il allait laisser après lui, l’un sans conseiller, l’autre sans modérateur, au courant de l’anar-

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chie et des factions emportant tout aux écueils :

« J’emporte avec moi, s’écria-t-il, le deuil de la monarchie! Après moi, les factions s’en disputeront les lambeaux. »

11 perdit l’usage de la parole et tomba pendant trois heures dans un sommeil troublé de fèves, qui n’était ni le délire ni le repos. Lecomte de La Marck, Frochot, Pellenc, Comps, Cabanis, se tenaient penchés sur son visage pour surprendre le sens de scs balbutiements. Il s’apercevait de leurs tendres veilles et remuait en souriant les lèvres comme pour les embrasser. 11 réchauffait ses mains dans les leurs. Elles étaient déjà glacées. A l’approche de l’accès, il fit un geste qui indiquait la volonté d’écrire. On lui donna une plume et du papier. 11 écrivit un seul mot : dormir! et le remit à Cabanis avec l’expression d’un tendre reproche. Ce mot faisait allusion à une promesse que lui avait faite la veille son médecin de lui faire boire de l’opium, afin de lui éviter des douleurs inutiles, quand il n’y aurait plus d’espérance. On feignit de ne le pas comprendre. Il insista et reprenant la plume : « Peut-on sans cruauté, écrivit-il, laisser mourir son ami par un cruel supplice prolongé plusieurs jours peut-être ? » On le satisfit par une potion calmante et sans péril pour sa vie, s’il lui en restait encore. Il s’aperçut à ses douleurs

qu’on l’avait trompé. « Ah! vous m’avez trompé, dit-il amèrement en recouvrant la parole; n'étiezvous donc pas mes amis? » Il se tut de nouveau et parut s’assoupir. Le canon qu’on tirait du Champ de Mars pour une cérémonie patriotique le réveilla. « Sont-ce déjà les funérailles d’Achille? » s’écria-t-il en pressentant ses propres funérailles, et en personnifiant glorieusement en lui le héros de la Révolution. Puis se tournant sur le côté droit et levant les yeux vers le ciel, il expira.

L’âme de la France parut s’exhaler avec ce dernier soupir. Un silence morne continua à régner dans Paris, comme si on eût craint encore d’éveiller son ombre. La douleur publique d’abord immobile devint folle par la réflexion. La France entière sentait qu’elle était en perdition. Elle attachait à ce grand homme ses dernières espérances comme l’équipage d’un vaisseau qui sombre s’attache par un instinct convulsif au mât qui va sombrer avec lui. Mirabeau ne pouvait plus rien sauver, mais rien ne semblait encore perdu à tous les partis, tant qu’il respirait encore au milieu de ce peuple. 11 avait donné de sa force un sentiment surnaturel à la nation, qui faisait espérer tout de lui jusqu’à l’impossible. La destinée plus clairvoyante que le peuple l’enlevait au moment le plus favorable à sa gloire. On allait dire à toutes

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les crises renaissantes : « Ah! s’il vivait! » C’est l’oraison funèbre de l’ignorance. La puissance et la sagesse qu’on lui suppose ont grandi son nom de toutes les calamités qui suivirent sa mort. Nous doutons qu’il eût apporté désormais à la monarchie d’autre secours que de vaines paroles, et à la Révolution d’autre tribut que sa tête sur un échafaud. Son heure était passée. Chaque homme, quelque grand qu’il soit, n’en a qu’une. Mirabeau était mort avant Mirabeau. Mais il avait donné sa vie à la vérité, son nom à la Révolution, son génie à la France, sa parole au monde. Démosthène n’avait parlé que pour la Grèce, Cicéron que pour Rome. Aussi éloquent et plus universel que cas orateurs, il avait parlé pour la raison et pour la philosophie. Ils sont les orateurs d’un peuple. 11 est l’orateur de l’esprit humain.

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Ses funérailles, comme il l’avait prévu, furent l’ apothéose de la Révolution. Une députation des sections de Paris demanda que son corps fût déposé au milieu du Champ de Mars, sur l’autel de la Patrie, seul socle digne d’une telle tombe. Le duc de La Rochefoucauld, président du département de Paris, se présenta à l’Assemblée au nom de la capitale. « A la mort d'un citoyen, dit-il, dont la perte est une cala-, mité nationale, ne convient-il pas de donner un grand exemple de reconnaissance à la postérité? Les temples de la religion ne doivent-ils pas contenir les autels de la Patrie, et la tombe d’un grand homme qui consacra sa vie au peuple ne doit-elle pas être l’autel de la Liberté? » La capitale proposait en conséquence que l'édifice monumental dédié à la sainteté d’une bergère, idole du peuple, fût consacré à la sainteté du génie, des vertus et des services des hommes mémorables. Barnave s’honora en interdisant une discussion sur les titres du mort, qui

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pouvait rompre l’unanimité du deuil. Un artiste proposa de tracer, comme jadis à Rome, une voie Sacrée au milieu de l’avenue des Champs-Élysées et d’élever de chaque côté les tombes des hommes illustres, exposées ainsi à la mémoire et à l’émulation de la patrie. Le monument de Mirabeau inaugurerait le premier cette avenue de la gloire. L’Assemblée, qui n’osait rien consacrer que par la main des pontifes, se prononça pour l’église de Sainte-Geneviève. Pastoret, depuis chancelier sous les rois, alors enthousiaste du tribun, composa la belle épitaphe que les siôeles elfaceront et rétabliront tour à tour, selon que les rois ou le peuple inscriront leur victoire sur ce monument : Aux grands hommes la patrie RECONNAISSANTE.

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Pendant que l’Assemblée, le département, la commune de Paris, les jacobins, le peuple préparaient à l’envi ces honneurs à Mirabeau, une scène tragique et mystérieuse se passait dans la maison mortuaire, auprès de son cercueil. Un jeune secrétaire de Mirabeau, nommé de Comps, copiste de ses écrits, dépositaire de ses papiers, économe de ses subsides, confident quelquefois épouvanté de ses intelligences avec la cour, à la nouvelle de la mort de son protecteur, se retirait A l’étage supérieur de la maison, s’enfermait dans sa chambre et se frappait de cinq coups de poignard. Les serviteurs et la garde, avertis par le bruit de sa chute sur le plancher et par ses gémissements, enfoncent la porte, le relèvent baigné de sang, l’interrogent, n’en reçoivent que des explications confuses attestant l’égarement de la douleur et le rendent enfin à la vie. De Comps, dans son égarement, avait mêlé à ses cris de désespoir les mots d’assassinat politique et de poison appliqué à

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la mort de son ami. On crut qu’il avait des révélations et des indices et qu’il avait voulu se soustraire par la mort à l’horreur de les révéler. Le peuple, qui ne croit jamais aux causes naturelles qu’ après avoir épuisé les causes chimériques, crut Mirabeau empoisonné par la cour, pendant que les royalistes le croyaient victime des jacobins. On ouvrit ses entrailles pour y chercher les traces d’une mort par le crime. La vengeance populaire était tellement prête à frapper, que, si les médecins avaient déclaré seulement le doute, des massacres auraient ensanglanté les funérailles. Rien n’indiquait le poison, la vie seule avait empoisonné le corps. La tentative de suicide de Comps n’était qu’un accès de démence motivé par le désespoir de perdre un ami et par la terreur des révélations posthumes des intelligences occultes avec la cour, dont il avait été l'instrument et dont il craignait la peine.

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Les ministres, le président de l'Assemblée suivi de l’Assemblée presque entière, la commune de Paris, les électeurs, les sections, la garde nationale, le clergé, les jacobins se pressaient, le A avril au soir, dans la large rue de la Chaussée-d'Antin, attendant le cercueil de Mirabeau remis à ce cortège par sa famille. A cinq heures, le cortège s’ébranla, précédé par une nombreuse cavalerie qui ouvrait la foule ; La Fayette à la tête des députations de soixante bataillons, les Invalides, ces vétérans de la patrie, les troupes suisses et nationales qui composaient la garnison de Paris, entourant le corps. La couronne et l’épée civiques décoraient le cercueil. 11 était porté par douze grenadiers de la garde nationale; une armée nombreuse, les armes renversées, le suivait au son des instruments funèbres. Quatre cent mille citoyens de Paris et des quatre-vingt-trois départements assistaient recueillis au cortège. La multitude, empressée de contempler le voile funèbre

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étendu sur tant de génie et sur tant de gloire, était si épaisse, qu’il fallut trois heures pour se rendre de la maison du mort à l’église Saint-Eustache, où l'on devait prononcer le panégyrique. De distance en distance, les tambours drapés de noir rendaient un lugubre gémissement, semblable à celui d’un peuple, les instruments de cuivre jetaient avec leurs notes aiguës des sanglots dans l’air et des frissons dans la foule. L’impression était si intime et si forte, qu’elle imposait le silence et comme la terreur de l’avenir aux spectateurs. On eût dit que, selon les paroles du mourant, cet homme emportait le deuil non-seulement de la monarchie, mais de la patrie.

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Quand le corps fut déposé devant l'autel de Saint- Eustache, une salve de la garde nationale, imprudemment tirée par dix mille fusils, fit trembler les piliers, écrouler des moulures de corniche, et faillit ensevelir vingt mille citoyens dans la tombe d’un seul. L’abbé Cerutti, ancien jésuite, ivre depuis de philosophie et de patriotisme, orateur qui réunissait ■dans un même accent le mysticisme du prêtre, l’emphase du rhéteur, l’enthousiasme du patriote, prononça l’éloge officiel. .Mais l’éloge était dans le vide que toutes les pensées mesuraient derrière ce cercueil. La nuit était tombée sur la capitale, avant que le cortège sorti de Saint-Eustache eût accompagné et •déposé le corps dans un caveau du cloître de l'église Sainte-Geneviève. Il devait jouir peu de temps de cette sépulture. 11 n’y a pas plus de paix même dans la tombe dans les temps de révolution pour les tribuns que pour les rois. On passe de l’apothéose aux gémonies avec les vicissitudes de la popularité mo-

bile. Les passions qui s’agitent à la surface des empires retentissent jusque dans ces souterrains. Les trahisons de Mirabeau en éclatant ne devaient pas tarder de le proscrire même de son sépulcre. Déjà Marat, muet la veille, écrivait le lendemain :

« O peuple ! rends grâces aux Dieux ! ton plus redoutable ennemi vient de succomber. Il est tombé victime de ses trop nombreuses perfidies, victime de la barbare prévoyance de ses complices atroces. Ils ont tremblé d’avoir vu hésiter le dépositaire de leurs affreux secrets ! Quel homme de bien voudrait que ses cendres reposassent à côté de Mirabeau?... « Celui qui écrivait ces lignes devait remplacer luimême au Panthéon le corps de Mirabeau, jeté en 1793 au cimetière de Clamart, et lui-même à son tour devait passer en 1795 du Panthéon à l’égout.

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L’Assemblée nationale semblait avoir expiré avec ce seul homme. Nul n’osait pendant quelques jours parler où il avait parlé. Quand une question d’État était soulevée, on tournait machinalement les yeux vers la place qu’il avait laissée vide. On semblait inviter de la pensée l’orateur invisible à remonter à la tribune pour éclairer la nation. On voyait souvent à sa place une branche de chêne déposée et renou- • velée par ses admirateurs et ses amis en signe de mémoire et de deuil. L’Assemblée, qui n’avait pas - senti la présence, sentait l’absence et se hâtait de terminer la constitution, et de rentrer dans le silence après le silence d’une telle voix.

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Danton sortait des- rangs intermédiaires et du cœur même de la nation. Sa famille, pure, probe, propriétaire et industrielle, ancienne de nom, honorable de mœurs, était établie à Arcis-sur-Aube, et possédait un domaine rural aux environs de cette petite ville. Elle était du nombre de ces familles modestes, mais considérées, qui ont pour base le sol, pour occupation principale la culture, mais qui donnent à leurs fds l’éducation morale et littéraire la plus complète, et qui les préparent ainsi aux professions libérales de la société. Le père de Danton était mort jeune. Sa mère s’était remariée à un fabricant

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d’Arcis-sur-Aube , qui possédait et qui dirigeait une petite filature. On voit encore près de la rivière , en dehors de la ville , dans un site gracieux , la maison moitié citadine, moitié rustique, et le jardin, au bord de l’Aube, où s’écoula l’enfance de Danton.

Son beau-père, M. Ricordin , soigna son éducation comme il eût soigné celle de son propre fils. L’enfant était ouvert, communicatif. On l'aimait malgré sa laideur et sa turbulence ; car sa laideur rayonnait' d’intelligence, et sa fougue s’apaisait et se repentait à la moindre caresse de sa mère. Il fit ses études à Troyes, capitale de la Champagne. Rebelle à la discipline, paresseux au travail, aimé de ses maîtres et de ses condisciples, sa rapide compréhension l’égalait en un clin d’œil aux plus assidus. Son instinct le dispensait de réflexion. Il n’apprenait rien, il devinait tout. Ses camarades l’appelaient Catilina. 11 acceptait ce nom et jouait quelquefois avec eux aux séditions et aux tumultes qu’il suscitait ou qu'il calmait par ses harangues, comme s’il eût répété à l'école les rôles de sa vie.

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M. et M"" Ricordin, déjà avancés en âge, lui remirent , après son éducation, la modique fortune de son père. 11 vint achever ses études de droit à Paris, et acheta une place d’avocat au parlement. Il l’exerça peu et sans éclat. Il méprisait la chicane. Son âme et sa parole avaient les proportions des grandes causes du peuple et du trône. L’Assemblée constituante commençait à les agiter. Danton, attentif et passionné, était impatient de s’y mêler. 11 recherchait les hommes éclatants dont la parole ébranlait la France. 11 s’attacha à Mirabeau. Il se lia avec Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, Pétion, Brune depuis maréchal, Fabre d’Églantine, le duc d’Orléans, Laclos, Lacroix et tous les agitateurs illustres ou subalternes qui remuaient alors Paris. Il passait ses jours dans les tribunes à l’Assemblée , dans les promenades, dans les cafés; ses nuits dans les clubs. Quelques mots heureux, quelques harangues brèves, quelques éclats de foudre mystérieux , et surtout sa

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chevelure semblable à une crinière, son geste gigantesque , sa voix tonnante le firent remarquer. Mais , sous les qualités purement physiques de l’orateur, des hommes d’élite reconnurent un profond bon sens et une connaissance instinctive du cœur humain. Sous l’agitateur, ils pressentirent l’homme d’État. Danton, en effet, lisait l’histoire, étudiait les orateurs antiques, s’exercait à la véritable éloquence, celle qui éclaire en passionnant , et préméditait un rôle bien au-dessus de son rôle actuel. Il ne demandait au mouvement que de le soulever assez pour qu’il pût le dominer ensuite.

11 épousa M"' Charpentier, fille d’un limonadier du quai de l'École. Cette jeune femme prit de l’empire sur lui par sa tendresse, et le ramena insensiblement des désordres de sa jeunesse à des habitudes domestiques plus régulières. Elle éteignit la fougue de ses passions , mais sans pouvoir éteindre celle qui survivait à toutes les autres, l’ambition d’une grande destinée. Danton, retiré dans un petit appartement de la cour du Commerce, auprès de l’appartement de son beau-père, vécut dans une studieuse médiocrité, ne recevant qu’un petit nombre d’amis, admirateurs de son talent et Attachés à sa fortune. Les plus assidus étaient Camille Desmoulins, l'étion et Brune. De ces conciliabules partaient les signaux des grandes

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séditions. Les subsides secrets de la cour y vinrent tenter la cupidité du chef de la jeunesse révolutionnaire. 11 ne les repoussa pas et s’en servit tout à la fois pour exciter et pour modérer les agitations de l’opinion.

11 eut de ce premier mariage deux 'fils , que sa mort laissa orphelins au berceau , et qui recueillirent son modique héritage à Arcis-sur-Aube. Ces deux fils de Danton, effrayés du bruit de leur nom, vivent encore, retirés sur un domaine de famille, qu’ils cultivent de leurs propres mains. Ils ont replié à eux , dans une honnête et laborieuse obscurité , toute la renommée de leur père. Comme le fils de Cromwell, ils ont aimé d’autant plus l’ombre et le silence de la vie que leur nom avait eu un trop sinistre éclat et un trop orageux retentissement dans le monde.

Danton , à qui ses instincts ambitieux révélèrent la fortune des girondins, s’attacha d’abord à ce parti; mais il fut surtout l’homme de la Commune de Paris. Après l’insurrection du 10 août, dont il conçut le plan et imprima l'impulsion , il fut nommé ministre de Injustice.

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Tout l'intervalle qui s’écoula entre le iO août et le 20 septembre ne fut que le gouvernement de Danton. Dominant à la Commune, dont il servait, fomentait et dirigeait les volontés, il rapportait au conseil des ministres l'omnipotence qu’il puisait à l'hôtel de ville.

Danton était le seul homme d’État du pouvoir exécutif. 11 en était aussi la seule parole. Aucun de ces hommes de plume vieillis dans les chancelleries ou dans les bureaux ne savait parler la langue accentuée des passions. Danton l’avait apprise dans la longue pratique des séditions et des tumultes. Le peuple connaissait sa voix. Il soulevait ou apaisait la rue d’un geste. 11 atterrait l’Assemblée. Il y parlait moins en ministre qu’en médiateur tout-puissant qui protège et qui gourmande. Ses conseils étaient des ordres. Appuyé sur sa popularité, il venait rendre, en termes foudroyants, obscurs et brefs, ses plébiscites à la barre. Il se hâtait de ren-

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trer dans le mystère de ses conciliabules et dans les intrigues de ses agents, ou dans les comités secrets de la Commune. L’étonnement imposé par sa supériorité se révélait; la justesse de son esprit, l'énergie de son patriotisme, la vigueur de ses conseils, les volcans de son âme avaient mis les partis dans sa dépendance. Il tenait tous les fils et les faisait jouer tantôt en montrant, tantôt en cachant la main. Il ne daignait pas déguiser son dédain pour Roland. 11 mettait l’œil et la main dans l’administration de tous ses collègues. Il dirigeait la guerre, les finances, l’intérieur, les négociations sourdes avec l’étranger. Roland murmurait tout bas et se plaignait, en rentrant, à sa femme de l’insolence et de l’universalité d’attributions qu’affectait Danton. Humilié de la suprématie de son collègue, épouvanté de ses instincts, Roland sentait que le 10 août échappait des mains de son parti, et qu'en se donnant un auxiliaire dans la personne de Danton les girondins s’étaient donné un maître.

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Danton cependant ne négligeait rien pour ajouter la puissance de la séduction à celle de l'intimidation sur Roland. 11 s’attachait à plaire à sa femme, dont il connaissait l’ascendant sur son mari. M“ c Roland voyait, avec cette répugnance délicate et instinctive de son sexe , la présence de Danton dans le pouvoir exécutif. Ce tribun sans grâce, sans mœurs et sans principes, était, selon elle, une concession humiliante des girondins à la peur. « Quelle honte! disait-elle à ses confidents, que le conseil soit souillé par ce Danton dont la renommée est si mauvaise! — Que voulez -vous, lui répondait Brissot, il faut prendre la force où elle est. — 11 est plus aisé, répliquait-elle, de ne pas investir du pouvoir de pareils hommes que de les empêcher d’en abuser. » Elle recevait cependant presque tous les jours chez ■elle le jeune ministre, dans les commencements de son ministère, tantôt un peu avant l'heure du conseil, que Danton devançait pour avoir le temps de

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s’entretenir avec elle, tantôt dans les dîners intimes où elle réunissait un petit nombre de convives, pour parler des affaires publiques. Danton amenait avec lui Camille Desmoulins et Fabre d’Églantine. La conversation de Danton respirait le patriotisme , le dévouement, Tardent désir de la concorde avec ses collègues. Ses paroles, le son de sa voix, l’accent de sincérité et, pour ainsi dire, de sérénité de son enthousiasme, faisaient un moment illusion à M ra * Roland ; elle était tentée d'accuser la renommée de calomnie et de croire à cet homme les vertus sauvages de la liberté. Mais quand elle regardait sa figure, elle se reprochait son indulgence. Elle ne pouvait appliquer l’idée d’un homme de bien sur ce visage. « Je n’ai jamais rien vu , disait-elle , qui caractérisât si complètement l’emportement des passions brutales et l'audace la plus effrénée, à demi voilés sous une affectation de franchise, de jovialité et de bonhomie. Mon imagination, qui aime à donner un rôle aux personnages, me représentait sans cesse Danton un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d’assassins plus timides et moins féroces que lui; ou bien, content de ses forfaits, indiquant, par le geste de Sardanapale, les cyniques voluptés dans lesquelles son âme se reposait du crime. »

A peine élevé au pouvoir sur la catastrophe du

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10 août, Danton, dépouillant son rôle d’agitateur, se montrait à la hauteur, de la crise. 11 s’attachait, par des libéralités, toutes les ambitions subalternes affamées d’or et de crédit qu’il avait coudoyées longtemps dans les clubs. 11 se faisait un parti de toutes les soifs de fortune. Vénal lui-même, il connaissait la puissance de la vénalité. 11 s’en procurait sans pudeur les moyens. Il organisait la corruption parmi les patriotes. Non content de cent mille francs de fonds secrets affectés, le lendemain du 10 août, à chaque ministère , il s’attribua, sans rendre de compte, le quart de deux millions de dépenses secrètes que l’Assemblée alloua au pouvoir exécutif pour agir sur des cabinets étrangers et pour travailler l’esprit public. Il força même Lebrun et Servan à lui remettre une partie des fonds attribués à leurs ministères. Il envoya aux armées des commissaires, soldés à l’aide de ces fonds , et choisis parmi les hommes de la Commune les plus vendus à ses intérêts. Le trésor public payait les proconsuls de Danton.

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U faut bien nous expliquer, dans cette vie de Danton, sur sa participation aux massacres de septembre. L’acte accompli, tout le monde s’est lavé du sang. Après l’avoir rejeté longtemps sur un mouvement soudain et irrésistible de la colère du peuple , on a voulu circonscrire le crime dans le plus petit nombre possible d’exécuteurs. L’ histoire n’a pas de ces complaisances. La pensée en appartient à Marat, l’acceptation et la responsabilité à Danton , l’exécution au conseil de surveillance , la complicité à plusieurs, la lâche tolérance à presque tous. Les plus courageux, sentant leur impuissance à empêcher l’assassinat, feignirent de l’ignorer pour n’avoir ni à l’approuver ni à le prévenir. Dans l’esprit de Danton , ce fut un coup d’État de la politique. Danton raisonnait ce crime avant de l’ordonner. Il lui était aussi facile île l’empêcher que de le permettre. Il s’en déguisa à luimême l’atrocité : « Nous n’assassinerons pas, dit-il dans sa dernière conférence avec le conseil de sur-

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veillance, nousjugerons; aucun innocent ne périra. » Danton voulut trois choses : la première, secouer le peuple et le compromettre tellement dans la cause de la Révolution, qu’il ne pût plus reculer et qu’il se précipitât aux frontières , tout souillé du sang des royalistes , sans autre espérance que la victoire ou la mort; la seconde, porter la terreur dans l’âme des royalistes, des aristocrates et des prêtres; enfin, la troisième, intimider les girondins, qui commençaient à murmurer de la tyrannie de la Commune, et montrer à ces âmes faibles que, s’ils ne se faisaient pas les instruments du peuple, ils en pourraient bien être les victimes.

Mais Danton fut poussé au meurtre par une cause moins personnelle et plus théorique : son caractère. 11 avait la réputation de l'énergie, il en eut l’orgueil. Il voulut la déployer dans une mesure qui étonnât ses amis et ses ennemis. 11 prit le crime pour du génie. 11 méprisa ceux qui s’arrêtaient devant quelque chose, même devant l’assassinat en masse. Il s’admira dans son dédain de remords. Il consentit à être le phénomène de l’emportement révolutionnaire. 11 y eut de la vanité dans son forfait. 11 crut que son acte, en se purifiant par l’intention et par le lointain, perdrait de son caractère , que son nom grandirait quand il serait en perspective, et qu'il serait le colosse de

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la Révolution. 11 se trompait. Plus les crimes politiques s’éloignent des passions qui les font commettre, plus ils baissent et pâlissent aux regards de la postérité. L’histoire est la conscience du genre humain. Le cri de cette conscience sera la condamnation de Danton.

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Danton lut puni sur le coup. 11 lui manqua pour saisir et retenir le rôle d’un homme d’État la moralité de l'ambition et l’innocence de l'ambition. Grand et redouté par le retentissement de son forlait , il ne se dissimulait pas le repoussement que son nom inspirait autour de lui. Il ne pouvait vaincre ce sentiment de répulsion publique que par de nouveaux crimes ou par une disparition volontaire de la scène pendant un certain temps. De nouveaux crimes? 11 n’en avait pas la soif. Le sang de septembre lui était trop amer pour qu’il en répandît davantage. Danton avait un cœur d’homme au fond , perverti, mais non insensible. Sa cruauté avait été un spasme de passion, plutôt que l’assouvissement d’une âme atroce. C’était le système qui avait immolé en lui , non la nature. Il ne l’avouait pas encore en public , mais il l'avouait à sa femme. Il se repentait. 11 méditait, comme Sylla, une disparition volontaire et momentanée du pouvoir. 11 méprisait assez ses rivaux pour leur abandonner la scène : « Vois- tu ces

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hommes, disait-il un soir à Camille Desmoulins, en parlant des girondins, de Robespierre et de Marat, dans un de ces épanchements intimes où son orgueil trahissait souvent les secrets de son âme, vois-tu ces hommes? Il n’y en a pas un qui vaille un des rêves seulement de Danton ! La nature n’avait jeté que deux âmes dans le moule des hommes d’État, capables de manier les révolutions : Mirabeau et moi. Après nous, elle a brisé le moule. Ces hommes sont des bavards qui perdent le temps à arranger des mots, et qui s’en vont dormir sur les applaudissements. Crois-tu que je vais les combattre et leur disputer la tribune et le ministère? Détrompe-toi! je vais me ranger de côté et les livrer avec leur impuissance au néant de leurs pensées et aux difficultés du gouvernement. La grandeur des événements les écrasera. Pour me débarrasser d’eux , je n’ai besoin que d’euxmêmes. »

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Danton, qui prévoyait l’anarchie et qui redoutait Robespierre, fit avec Dumouriez une alliance offensive et défensive contre leurs ennemis communs. Un coup d'œil avait suffi au héros de Valmy pour juger les girondins. « Ce sont des Romains dépaysés, ditil à Westermann , son confident. La République, comine ils l’entendent, n’est que le roman d’une femme d’esprit. Ils vont s’enivrer de belles paroles, pendant que le peuple s’enivrera de sang ! Il n’y a ici qu’un homme, c’est Danton. » A dater de ce jour, Dumouriez et Danton concertèrent secrètement toutes leurs pensées. Ces deux hommes, désormais unis, eurent cependant une dernière entrevue avec les girondins chez M m * Roland. On eût dit que l’instinct de leur avenir les avertissait des dangers de leur rupture, et cherchait encore à les rapprocher. M'" e Roland couvrit de séductions et d’enivrements l’abîme qui séparait les deux partis. Vergniaud tendit sa main généreuse et pure à la inain de Danton repentant.

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Louvet immola Robespierre et Marat, sous ses sarcasmes, au rire amer de ses amis et au mépris de son rival. Dumouriez raconta sa guerre et promit la Belgique au printemps à la République, si la République voulait vivre seulement jusque-là. Les cœura parurent s’ouvrir. L’enthousiasme de la patrie transporta un moment les esprits dans une région inaccessible aux divisions des partis. Mais chaque fois qu’on retombait sur le terrain de la réalité et sur la question du jour, on y retrouvait le sang de septembre. Danton l’expiait par son embarras. Les girondins l’accusaient par leur horreur. On évita d’y toucher. On se sépara en se regrettant, mais on se sépara sans retour.

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Danton, tour à tour à la Convention ou aux camps, s’élevant au-dessus des deux partis par l’élan de son caractère, chassa de la voix et du geste le peuple aux frontières, et sembla commander à la Convention la concorde, pour concentrer toute l’énergie contre l’étranger. 11 avait couru une troisième fois à l’armée pour raffermir les troupes ébranlées.

Informé par une lettre de son beau-frère. Charpentier, de la maladie de sa femme, il était reparti précipitamment de Condé pour venir recueillir le dernier soupir de la compagne de sa jeunesse. La mort l’avait devancé. En descendant de voiture, à la porte de sa maison, on lui annonça que sa femme venait d’expirer. On voulut l’éloigner de ce funèbre spectacle; mais Danton, qui, sous l’impétuosité de ses passions politiques et sous les débordements de sa vie, nourrissait une tendresse mêlée de respect pour la mère de ses deux enfants, écarta les amis qui lui disputaient le seuil de sa maison, monta

éperdu dans la chambre, se précipita vers le lit, souleva le linceul, et, couvrant de baisers et de larmes le corps à demi refroidi de sa femme, passa toute la nuit en gémissements et en sanglots.

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Danton, à cette époque, avait encore des conférences fréquentes avec Guadet, Gensonné et Vergniaud ; il inclinait évidemment vers le parti de ces hommes dont les lumières, l’éloquence et les mœurs promettaient à la République un gouvernement moins anarchique au dedans, plus imposant au dehors. Sa conduite avec ce parti se ressentait tous les jours davantage de ces dispositions secrètes. Sans cesse attaqué par les jeunes girondins, Danton souffrait en silence leurs insinuations contre lui. 11 affectait de ne pas entendre. Il ne répondait jamais. Soit magnanimité, soit prudence, il contenait en lui sa fougue et ne cessait de refuser le combat que les imprudents de la gironde ne cessaient de lui offrir. Danton déployait de jour en jour davantage le génie d’un homme d’Ëtat. Homme d’action surtout, il apportait aux girondins la puissance de volonté et d'unité qui leur manquait; il avait le cœur du peuple, dont Vergniaud et ses amis n’avaient que l’oreille ; il eût

donné la foule aux girondins, qui avaient déjà les propriétaires avec eux ; unis, ils auraient comprimé l'anarchie au cœur de la France en soulevant le sol national et en lançant la Révolution au delà des frontières. Danton avait l’instinct de cette mission; il déplorait amèrement l'obstination des amis de Roland à s'éloigner de lui : « Leur haine contre moi les perd et me perdra peut-être après eux ! disait-il aux négociateurs qui s’interposaient entre eux et lui ; les insensés, ils ne savent pas ce qu’ils repoussent! » Mais, malgré les rapprochements souvent tentés par les modérés de la gironde, la réconciliation échouait toujours. Le passé de Danton frappait de stérilité son génie ; sa complicité avec les exécuteurs le poursuivait, et poursuivait en lui la République.

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Robespierre s'éloignait de Danton, suspect de complicité dans les trahisons de Dumouriez. Legendre entreprit de les réconcilier.

Ils se rencontrèrent à sa table. Danton, qui avait dans le caractère la franchise de la force et la haine facile à fléchir des hommes violents, s’avança le premier vers Robespierre et lui tendit la main. Robespierre retira la sienne, et resta pendant tout le repas dans une contrainte et dans une observation taciturne. A la fin clu dîner, il laissa échapper quelques mots à double tranchant, qui, sans désigner directement Danton, exprimaient la défiance et le mépris pour les hommes qui ne voient dans les révolutions que des échelons sanglants de fortune, et dans les victoires que des dépouilles. C’était une allusion trop claire aux soupçons de concussion qui pesaient sur la conscience de Danton et aux souvenirs de septembre. Danton y répondit par quelques sarcasmes sur les hommes qui prenaient leur orgueil pour de la

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vertu et leur lâcheté pour de la modération. Ces deux rivaux se séparèrent plus aigris et plus antipathiques qu'avant ce rapprochement. Danton se rejeta de nouveau vers les girondins, et s'humilia jusqu’à implorer l’amnistie de son passé. Un député de son parti, Meilhaud, supplia ses amis de profiter de ces dispositions pour s’attacher ce colosse, qui portait avec lui la popularité et la victoire.

Un jour, ayant rencontré Danton dans un des comités de la Convention, Meilhaud s'entretenait avec lui. Marat traversa la salle, dit quelques mots à l’oreille de Danton et s’éloigna. « Le misérable! dit Danton à Meilhaud ; du sang, du sang, toujours du sang, il ne lui faut que du sang! Sortons d’ici. Ces hommes me font horreur ! » Et il entraîna Meilhaud dans le jardin des Tuileries. Meilhaud, en voyant son ami oppressé par le remords, et son esprit prêt à s'ouvrir à des conseils de modération, lui représenta que Marat déshonorait sa politique, et que Robespierre, après avoir usé sa popularité, menacerait jusqu’à sa vie; il lui montra le besoin que la République avait d’une main puissante qui saisît les affaires, qui donnât à la fois un frein à la populace, une impulsion à la nation, une direction à la Convention, et qui écrasât, comme de vils reptiles, Marat dans son sang et Robespierre dans son orgueil.

« Tu es cet homme! ajouta-t-il; prononce-toi pour nous, nous oublierons le passé et nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie. » Danton écoutait sans répugnance et se taisait comme un homme qui délibère avec lui-inéme. Son regard interrogeait celui de Meilhaud, pour voir si le girondin avait dans l'âme ce qu’il exprimait des lèvres. « Si je pouvais m’y fier! dit-il enfin avec un soupir. Au nom de qui me parles-tu? — Au nom de ceux, répondit Je girondin, qui méprisent Marat et qui détestent Robespierre autant que toi. — Et qui t’a dit que je détestais Robespierre? — Qui me l’a dit? Ton intérêt. Robespierre a déjà murmuré contre toi des paroles sinistres ; si tu ne le préviens pas, il te préviendra. » Danton réfléchit encore un moment: puis, avec le geste d’une résolution désespérée et qui coûte à l'âine : « N’en parlons plus, dit-il, c’est impossible! Tes amis n’ont pas de confiance en moi. Je me perdrais pour eux, et ils me livreraient ensuite à nos ennemis communs. Le sort est jeté, que la mort décide ! »

Danton répugnait aux girondins à cause de ses violences, et à Robespierre à cause de son immoralité. La crainte qu'il inspirait le protégeait seule alors contre le mépris. 11 bravait effrontément sa mauvaise renommée. Il affichait la licence à l’abri

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du patriotisme. Entouré d’hommes corrompus et serviles, il avait une cour et des courtisans. Hébert, Fabre, Merlin, Chabot, Lacroix, Westermann, Brune, Bazire, Camille Desmoulins s'asseyaient à sa table. On y passait des conjurations aux plaisirs. On donnait à la Révolution le caractère d’une orgie de patriotisme. Les vers, les arts, la musique, l’amour complaisant y délassaient Danton de la tension des affaires et des fougues de l’éloquence. L’insouciance voluptueuse et l’athéisme sans lendemain étaient la philosophie de ces réunions. C’étaient les disciples d’Helvétius pratiquant la morale du plaisir sur les ruines d'un empire.

Danton avait de plus acheté et meublé une maison de campagne aux bords de la Seine, sur le coteau de Sèvres. Là, à l'exemple de Mirabeau, il se retirait souvent avec ses confidents les plus intimes pour méditer des coups d'État.

Depuis la mort de sa femme, il souffrait de son isolement. Déjà son âme, promptement assouvie de tout, se lassait de ces voluptés sensuelles et rêvait un pur attachement. Une jeune fille, d’une famille sans tache et d'une touchante beauté, avait attiré ses regards et fixé son choix Elle se nommait Louise Gély. Elle avait seize ans. 11 songeait à l'épouser. Sa première femme, mourante, l’avait désignée elle-

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même à Danton, comme propre à servir de mère à ses enfants. Danton n’avait que trente-trois ans. Ii voulait se retirer du tumulte et se refaire un bonheur conjugal. L’influence de cet amour, le désir de se purifier aux yeux de sa fiancée du contact de Robespierre et de Marat, le besoin de fixer la Révolution pour fixer son propre sort, étaient au nombre des motifs qui poussaient en ce moment Danton vers les girondins; le parti de ces hommes éloquents, modérés, le réhabilitait à ses propres yeux. L’idée obstinée de se rattacher à eux le poursuivait; même après y avoir renoncé, il y revenait sans cesse comme à un regret ou à un pressentiment.

Le père de M 11 * Gély avait été huissier audiencier au parlement. La protection de Danton l'avait fait nommer à une place lucrative dans les bureaux du ministère de la marine. Cette famille conservait une vive reconnaissance de ce bienfait ; mais si la renommée de Danton avait son prestige, elle avait aussi son horreur. La mère de la jeune fdle refusa longtemps de consentir à ce mariage. Elle adressa à Danton des reproches amers sur sa conduite dans les journées de septembre, et sur son vote dans le procès du roi. Danton s’humilia devant cette femme, confessa ses torts dans les premières crises de la Révolution, les attribua à la fougue de son patriotisme et de sa jeunesse, témoigna un repentir sincère d’avoir voté la mort de Louis XVI , attribua ce vote à la pression des circonstances et à la conviction qu’il avait eue de l’impossibilité de sauver le roi. Il affirma que les excès de la démagogie lui inspiraient de jour en jour plus d’horreur, que l’établissement de

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la République au sein d’une pareille' corruption lui paraissait une chimère, et que tous ses efforts secrets tendaient depuis longtemps au rétablissement d’une monarchie constitutionnelle. L’accent de franchise et de douleur qui éclatait dans les aveux de Danton fléchit la famille Gély, et la jeune fille lui fut accordée.

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L’amour qu’inspirait à Danton sa fiancée poussa sa complaisance encore plus loin. Il consentit à donner à son union le caractère religieux qu'exigeaient les croyances et les habitudes pieuses de la famille dans le sein de laquelle il allait entrer. Au moment môme où les cérémonies du culte catholique étaient le plus proscrites et ses ministres le plus persécutés, Danton fit célébrer son mariage dans la chambre et par le ministère d’un prêtre non assermenté, nommé M. de Kéravenan, mort depuis curé de Saint-Germain des Prés. Avant la cérémonie, Danton passa dans le cabinet du prêtre, s’agenouilla à ses pieds, et accomplit ou simula l’acte de la confession.

L'immense fortune qu’on lui supposait et qu’on attribuait à ses concussions en Belgique parut également démentie par la modicité du douaire qu’il reconnut à sa nouvelle épouse. Il n’apporta en mariage qu’une somme de trente mille francs en assignats,

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qui ne représentèrent bientôt après que douze mille francs. 11 donna à sa femme, pour unique pré-* sent de noce, une bourse contenant cinquante louis d'or.

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XIU.

C’était le moment où Danton couvait , avec le plus de mystère , dans sa pensée , le dégoût de la République et la restauration, par l’armée, de la monarchie constitutionnelle dans la famille d’Orléans. Quelques jours après son mariage , il demanda à sa femme si elle avait dépensé les cinquante louis qu’il lui avait donnés le jour de ses noces : « Non, lui répondit la jeune femme , je les ai conservés pour te les rendre dans un moment extrême. — Eh bien! prôte-les moi, dit Danton , j’en ai besoin pour un usage que je ne puis révéler qu’à toi seule. » 11 lui confia alors qu’un complot pour modifier la République et pour arracher le gouvernement à l’anarchie était mûr; qu’un mouvement de Paris, coïncidant avec un mouvement de l’armée, proclamerait bientôt la nécessité de la centralisation du pouvoir, et appellerait le duc d’Orléans au trône de la Révolution; qu’il ne manquait plus à ce plan que le consentement et le concoure du duc d’Orléans lui-même, absent alors

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de Paris; qu'il fallait envoyer un agent discret et sûr pour sonder ce prince ; qu’il avait choisi pour cette mission son secrétaire, nommé Niger, et que les cinquante louis étaient destinés à payer son voyage.

Les cinquante louis furent donnés par M 1 ”' Danton à son mari. Niger partit. Le duc d’Orléans refusa sa coopération et son nom à une entreprise qui lui parut ou coupable ou prématurée. Danton ajourna le mouvement, non la pensée.

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La chute des girondins déconcerta Danton. Entraîné malgré lui dans la lutte, il aurait désiré que la victoire se bornât à leur humiliation. 11 était loin de conspirer la mort des rivaux qu’il admirait le plus et qu'il craignait le moins dans la Convention. Il avait sur eux le pas de la popularité. Cet avantage lui suffisait. Son cœur penchait de leur côté. Les girondins étaient pour lui un des poids de l’équilibre qu’il avait espéré établir dans la 'Convention à son profit , en se portant de sa personne , tantôt vers la montagne , tantôt vers la plaine. Aucune balance n’était plus possible depuis le triomphe de la Commune. Il fallait être ou proscripteur ou proscrit. Danton répugnait également à l’un ou à l’autre de ces deux rôles. Plongé dans les délices de l’attachement que lui inspirait la jeune femme qu’il venait d’épouser, cherchant le repos, humilié de sa renommée sanguinaire, et voulant la racheter par des amnisties et des générosités naturelles à l’état présent

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de son cœur, Danton voulait faire halte dans son bonheur domestique, et sinon abdiquer, du moins ajourner son ambition. Fatigué d'être terrible , il voulait être aimé.

La montagne l’aimait en effet. 11 était, dans les crises, sa lumière; dans les tumultes, sa voix; dans l'action , sa main ; mais depuis que Marat avait disparu de la montagne, Danton y retrouvait Robespierre, rival plus respecté, plus sérieux que Marat. Rien que Robespierre aflichât la plus haute estime pour lui et qu'il le consultât, même dans les conjonctures difficiles, Danton ne se dissimulait pas que cette déférence n’était qu’un hommage, et que, tant que Robespierre existerait, nul autre que l’idole des jacobins ne serait le premier dans la République. Or , Danton aimait mieux disparaître que d’être le second. Son ambition était moindre que son orgueil. Il pouvait s’eiïacer, il ne voulait pas être chassé. Il comptait sur la fortune et sur son génie pour le rapporter à sa vraie place, c’est-à-dire à la tète de la Révolution.

De plus, Danton était arrivé, au moins pour un moment , à cet état de lassitude morale qui saisit et qui alangui t quelquefois les ambitions les plus fougueuses , quand elles ne sont pas soutenues par la toute-puissance d’une idée désintéressée. -Homme de passion et non de théorie, il éprouvait les faiblesses de la nature. Les passions personnelles se lassent et s’usent, les passions publiques jamais. Robespierre avait cet avantage sur Danton que sa passion était infatigable, parce qu’elle était impersonnelle. Danton était un homme, Robespierre était une idée.

Aussi Danton étounait-il depuis quelque temps ses amis par la langueur et l’incohérence de ses résolutions. Ses propos annonçaient ce désordre et ce découragement de l’âme qui regarde en arrière , qui a plus de force pour regretter que pour vouloir, pour se résigner que pour agir; symptômes certains du déclin de l’ambition, et présages du déclin de la des-

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tinée dans les hommes publics : « Malheureux girondins ! s'écriait-il quelquefois dans ses gémissements intérieurs, ils nous ont précipités dans l’abîme de l’anarchie, ils en ont été submergés, nous le serons à notre tour, et déjà je sens la vague à cent pieds au-dessus de ma tète. »

Dans cette disposition d’esprit, Danton désertait la tribune des jacobins, sans cesse occupée par Robespierre, parlait rarement aux Cordeliers, se taisait à la Convention. 11 semblait abandonner la Révolution à son courant, et s’asseoir lui-même sur le bord pour voir passer les débris et pour attendre les retours d'opinion. Mais Danton avait été trop grand pour être oublié. L’oubli ne sauve que les médiocrités.

La Révolution mécontente s’aigrissait contre lui et contre ses amis. Legendre, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Chabot étaient devenus comme lui suspects aux Cordeliers et aux jacobins. On accusait sourdement ces hommes de mauvaise renommée, de s’arrêter, de faiblir, de s'engraisser des dépouilles, d'agioter avec des banquiers étrangers, de caresser les vaincus, de voiler d’une indulgence intéressée les trahisons des généraux, d’imiter les vices des aristocrates, d’amollir les mœurs du peuple, de substituer la vénalité à la probité dans les ressorts du gouvernement, de transformer les Spartiates en

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sybarites, afin de former la faction des hommes corrompus, la pire des factions dans une république qui ne pouvait être fondée que sur la liberté et sur la vertu.

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Ces reproches faisaient sourire Danton de dédain et lui inspiraient même un secret orgueil. 11 ne se targuait pas d’austérité, il n’avait pas l’hypocrisie du désintéressement ; il étalait plutôt ses faiblesses qu'il ne les cachait. Il comptait de plus sur l’inconnu. I.a mort naturelle l’avait délivré de la supériorité de Mirabeau; le poignard l’avait débarrassé de Marat; le 31 mai l’avait soulagé de l’éloquence supérieure de Vergniaud ; le hasard pouvait l'affranchir de la rivalité de Robespierre. Le temps court vite en révolution. Il suffit de se placer sur sa route, pour qu’il vous apporte à son heure tout ce que la fortune peut avoir à donner. Ainsi raisonnait instinctivement Danton.

C’est à cette époque que Danton, pressé par sa jeune femme et par sa nouvelle famille de séparer sa cause et son nom de la cause et du nom de la terreur qui commençait à soulever l’âme des bons citoyens ,

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se décida à quitter la scène, à fuir Paris et à se retirer à Arcis-sur-Aube.

Danton était trop versé dans les mystères du cœur humain, pour ne pas comprendre que cette retraite, dans un pareil moment, était un acte trop humble ou trop orgueilleux pour un homme de son importance dans la république. Se séparer de la Convention dans la crise de ses périls et de ses violences, c’était déclarer qu'on se sentait inutile à la patrie, ou c’était déclarer qu’on ne voulait pas accepter la solidarité avec le gouvernement. Une telle attitude était une abdication ou une menace : Danton le savait. Aussi déguisa-t-il, sous des prétextes de lassitude et d’épuisement de ses forces, les véritables causes de son éloignement. Il allégua aussi la nécessité de présenter sa nouvelle épouse à sa mère et à son beau-père, M. Ricordin, qui vivaient encore.

Le motif principal de cette retraite, motif qu’il avoua à sa femme et à ses proches, dans l’intimité des épanchements domestiques, fut l’horreur que lui inspirait le prochain jugement de la reine Marie- Antoinette. Ce meurtre d'une femme prisonnière répugnait à l’àme de Danton; il avait juré souvent qu’il sauverait ces têtes de femmes et d’enfants. 11 avait proposé de renvoyer la reine et sa sœur en Autriche. 11 avait caché, sous des paroles de mépris,

l'intérêt réel que lui inspiraient ces victimes désarmées. 11 voulait se laver les mains de ce sang de femme qu’on allait répandre.

Avant de partir, Danton eut un entretien secret avec Robespierre. 11 s’humilia devant son rival jus-' qu'à lui faire confidence de son découragement des affaires publiques. 11 lui demanda de le défendre, pendant son absence, contre les calomnies que les cordeliers ne cessaient de répandre sur son patriotisme et sur sa probité. Robespierre, satisfait de la déférence et de l'éloignement du seul homme qui pût le balancer dans la république, se garda bien de retenir Danton. Les deux rivaux, en apparence amis, se jurèrent une mutuelle estime et un constant appui. Danton partit.

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Danton, dans sa retraite rurale d’Arcis-sur-Aube, vécut uniquement occupé de son amour, du soin de ses jeunes enfants, de la surveillance de ses intérêts domestiques, du bonheur de revoir sa mère, ses amis de jeunesse, les champs paternels. Il paraissait avoir déposé entièrement le poids et même le souvenir des affaires publiques. Il n’écrivait aucune lettre. 11 n’en recevait aucune de Paris. Le fil de toutes ses trames était coupé. L'n seul député â la Convention le visitait quelquefois : c’était le député Courtois, son compatriote, qui possédait des moulins à Arcis-sur-Aube. Leurs entretiens roulaient sur les périls de la patrie.

Dans ses conversations intimes avec sa femme, sa mère et M. Ricordin, Danton ne déguisait pas son repentir sincère des emportements révolutionnaires dans lesquels la fougue des passions avait jeté son noin et sa main. Il cherchait à se laver de toute complicité dans les massacres de septembre. Il par-

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lait de ces journées, non plus comme il en avait parlé le lendemain en ces mots : « J’ai regardé mon crime de face et je l’ai commis; » mais comme d’un excès de fureur patriotique auquel des scélérats de la Commune avaient poussé le peuple, que lui ne s’était pas senti de force à prévenir, et qu’il avait dû subir tout en le détestant. 11 ne dissimulait pas non plus son Espérance de ressaisir l'ascendant dit à son génie politique, quand les convulsions présentes auraient usé les petits génies et les faibles caractères qui régnaient à la Convention. Il parlait de Robespierre comme d’un rêveur, quelquefois cruel, quelquefois vertueux, toujours chimérique. « Robespierre se noie dans ses idées, il ne sait pas toucher aux hommes. » — Il ne croyait pas à la durée de la république. — « 11 faut, disait-il quelquefois, plusieurs générations humaines pour passer d’une forme de gouvernement à une autre forme. Avant d'avoir une cité, ayez donc des citoyens ! »

11 lisait beaucoup les historiens de Rome. Il écrivait beaucoup aussi, mais il brillait ce qu’il avait écrit. 11 ne voulait laisser d'autre trace de lui que son nom.

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Danton s'était retiré volontairement du comité de salut public, soit pour amortir l’envie qui commençait à le trouver trop grand, soit pour jouir en paix de ce loisir qui lui était plus cher que l’ambition. L’amour, l’étude , l’amitié, quelques rares travaux pour la Convention, quelques intrigues languissantes et quelques perspectives trop dévoilées de rentrée au pouvoir occupaient ses jours. Il réunissait souvent à Sèvres ses amis Philippeaux, Legendre, Lacroix, Fabre d’Églantine, Camille Desmoulins, Bazire, Westermann et quelques politiques de la montagne. Ces hommes, qui n’étaient que de joyeux convives, passaient pour des conspirateurs. Danton, peu sobre «le propos, s’épanchait en critiques amères et sanglantes du gouvernement. Trop timide pour renverse une dictature, trop hardi pour un homme qui ne veut pas encore l’attaquer, il affectait le ton d’un conspirateur patient qui a en main la force de tout détruire et qui veut bien ne pas en user. Il avait

l’air de laisser aller le comité de salut public, seulement pour faire l’épreuve de son insuffisance et jusqu’au point où il lui conviendrait de l'arrêter. « La France croit pouvoir se passer de moi, nous verrons!» disait-il souvent.

11 ne ménageait pas Robespierre, qui lui avait toujours paru un métaphysicien drapé dans sa vertu, embarrassé dans ses systèmes etmaintenant embourbé dam le sang. « Danton, lui dit un jour Fabre d’Églantine, sais-tu de quoi on t’accuse? On dit que tu n'as lancé le char de la Révolution que pour t’enrichir, tandis que Robespierre est resté pauvre au milieu des trésors de la monarchie renversée à ses pieds. — Eh bien ! lui répondit Danton, sais-tu ce que cela prouve? C’est que j’aime l’or et que Robespierre aime le sang! Robespierre, ajouta-t-il, a peur de l’argent parce qu’il tache les mains. » On disait que Danton avait fait allouer des fonds considérables par la Convention au comité de salut public, afin de ternir l'incorruptibilité de Robespierre des soupçons qui planaient sur lui. Lacroix et lui, disait-on, avaient rapporté de riches dépouilles de leurs missions en Belgique. Ne voulant pas les posséder sous leurs noms, ils les avaient prêtées, ajoutait-on, à une ancienne directrice des théâtres de la cour, M"' Montansier. Celle-ci les avait employées, sous

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son nom, mais à leur profit, à construire la salle de l’Opéra. On croyait savoir aussi que quelques-uns des diamants volés dans le garde-meuble de la couronne étaient restés entre les mains d’un agent de Danton. Depuis que le comité de salut public gouvernait par la main du bourreau, Danton affectait l'horreur du sang et s’efforcait de donner à son parti le nom de parti de la clémence. Après avoir cherché la popularité dans la rigueur, il la poursuivait dans la magnanimité. 11 faisait des signes d’intelligence aux victimes et se posait en vengeur à venir. 11 soufflait à Camille Desmoulins ses philippiques contre la terreur et ses allusions contre Robespierre. 11 faisait de l'humanité une faction. Cette faction était une accusation permanente contre le comité de salut public et surtout contre Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes et Barrère, inspirateurs ou instruments du terrorisme. Du moment où un régime pareil avait un accusateur dans un homme comme Danton , ce régime était menacé. Sous ce gouvernement, dont la seule force était de rester impitoyable, tout appel à la pitié était un appel à l’insurrection.

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