‹ Les hommes de la révolutionChapitre 19 sur 24 · IX · texte numérisé non relu

IX

L'imminence d'un choc entre Robespierre et Danton était évidente aux yeux des montagnards intelligents. Forcés de se décider entre ces deux hommes, leur cœur était pour Danton, leur logique pour Robespierre; mais s’il fallait choisir, ils suivraient Robespierre en pleurant Danton. Ils espéraient encore pouvoir les conserver tous deux.

Des négociateurs ollicieux s’efforcèrent d’amener entre eux une explication. Robespierre ne s’y refusa pas. Il désirait encore sincèrement trouver Danton assez innocent pour ne pas avoir à le perdre. Une entrevue fut acceptée par les deux chefs. Elle eut lieu dans un dîner à Charenton, chez Panis, leur ami commun. Les convives, en petit nombre et animés d’un ardent désir de prévenir ce grand déchirement de la République, écartèrent avec soin des premieis

entretiens tous les textes de division qui pouvaient réveiller l’aigreur. Ils y réussirent. Le commencement du repas fut cordial. Danton fut ouvert. Robespierre

fut serein. On augura bien de ce rapprochement, sans choc, entre deux hommes dont les dispositions personnelles pouvaient amortir le combat entre deux partis.

Cependant, à la fin du diner, soit que le présomptueux Danton vît dans la présence de Robespierre un symptôme de faiblesse , soit que l’indiscrétion du vin déliât sa langue , soit que son orgueil ne pût cacher le mépris qu’il portait à Robespierre et à ses amis, tout changea d’aspect. Un dialogue d’abord pénible , puis amer, et à la fin menaçant , s’établit entre les deux interlocuteurs : « Nous tenons à nous deux la paix ou la guerre pour la République, dit Danton; malheur à celui qui la déclarera ! Je suis pour la paix , je désire la concorde , mais je ne donnerai pas ma tête aux trente tyrans. — Qu’appelez-vous tyrans, dit Robespierre. Il n’y a, sous la République, d’autre tyrannie que celle de la patrie. — La patrie ! s’écria Danton , est-elle dans un conciliabule de dictateurs dont les uns ont soif de mon sang, dont les autres n'ont pas la force de Je refuser? — Vous vous trompez, répondit Robespierre , le comité n’a soif que de justice et ne surveille que les mauvais citoyens. Mais sont-ils de bons citoyens ceux qui veulent désarmer la République au milieu du combat et qui se parent des grâces de l’indulgence, quand nous acceptons pour

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eux l’odieux et la responsabilité de la rigueur? — Est-ce une allusion? dit Danton. — Non, c’est une accusation ! dit Robespierre. — Vos amis veulent ma mort. — Les vôtres veulent la mort de la République. » On s'interposa entre eux. On les ramena à la modération et presque à la bienveillance : « Non-seulement, dit Robespierre, le comité de salut public ne veut pas votre tête, mais il désire ardemment fortifier le gouvernement du plus haut ascendant de la montagne. Serais-je ici, si je voulais votre tête? Offrirais-je ma main à celui dont je méditerais l'assassinat? On sème la calomnie entre nous. Danton, prenez-y garde ! en prenant ses amis pour ses ennemis, on les force quelquefois à le devenir. Voyons, ne pouvons-nous pas nous entendre? Le pouvoir a-t-il besoin ou non d’être terrible quand les dangers sont extrêmes ? — Oui , dit Danton , mais il ne doit pas être implacable. La colère du peuple est un mouvement. Vos échafauds sont un système. Le tribunal révolutionnaire que j’ai inventé était un rempart ; vous en faîtes une boucherie. Vous frappez sans choix ! — Septembre ne choisissait pas, dit en ricanant Robespierre. — Septembre, reprit Danton, fut un instinct irréfléchi , un crime anonyme que personne n’absout, mais que personne ne peut punir dans le peuple. Le comité de salut public verse le sang

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goutte à goutte, comme pour entretenir l’horreur et l’habitude des supplices. — 11 y a des gens, répondit Bobespierre , qui aiment mieux le verser en masse. — Vous faites mourir autant d’innocents que de coupables. — Est-il mort un seul homme sans jugement? A-t-on frappé une seule tête qui ne fût proscrite par la loi? » Danton, à ces mots, laissa échapper un éclat de rire amer et provocant de ses lèvres : « Des innocents! des innocents! s’écria-t-il, devant ce comité qui a dit au boulet de choisir à Lyon, et à la Loire de choisir à Nantes! Tu plaisantes, Robespierre ! Vous prenez pour crime la haine qu’on vous porte ! Vous déclarez coupables tous vos ennemis ! — Non, dit Robespierre, et la preuve, c’est que tu vis! » A ces mots , Robespierre se leva , et sortit avec les signes visibles de l’impatience et de la colère. Il garda un silence absolu pendant le trajet de Charenton à la rue Saint-Honoré. Arrivé à la porte de sa maison : « Tu le vois, dit-il à l’ami qui l’accompagnait, il n’y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement. Il veut se repopulariser aux dépens de la République. Dedans il la corrompt, dehors il la menace. Nous ne sommes pas assez forts pour mépriser Danton , nous sommes trop courageux pour le craindre; nous voulions la paix, il veut la guerre, il l'aura! »

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A peine rentré dans sa chambre, Robespierre envoya chercher Saint-Just. Ils restèrent enfermés une partie de la nuit, et pendant de longues heures les deux jours suivants. On croit qu’ils préparèrent et combinèrent, dans ces longs entretiens, les rapports et les discours qui allaient éclater contre Danton et ses amis.

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Danton passa ces deux jours à Sèvres, sans paraître prévoir ou sans vouloir conjurer l’orage dont il était environné. En vain Legendre, Lacroix, le jeune Rousselin, Camille Desmoulins, Westermann le supplièrent de prendre garde à sa destinée et de prévenir le comité de salut public, ou par la fuite ou par l’audace. « La montagne est à toi, lui disait Legendre. — Les troupes sont à toi, lui disait Westermann. — Le sentiment public est à nous, lui disait Rousselin. La pitié publique deviendra de l’indignation à ta voix. » Danton souriait d’indifférence et d’orgueil. « Il n’est pas temps, répondait-il, et puis il faudrait du sang, je suis las de sang. J’ai assez de la vie, je ne voudrais pas la payer à ce prix. J’aime mieux être guillotiné que guillotineur. D’ailleurs ils n’oseront s’attaquer à moi, je suis plus fort qu’eux! »

Il le disait plus qu’il ne le pensait peut-être. Il affectait la confiance pour justifier l’inaction; mais, au fond, il n’agissait pas, parce qu’il ne pouvait plus

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agir. Il le sentait sans se l’avouer. Il s’endormait dans une sécurité feinte. Il s’enveloppait de sa popularité évanouie, comme d’une inviolabilité pour motiver son sommeil.

Saint-Just, Robespierre, Barrère, le comité ne s’y trompaient pas. Ils savaient qu’une surprise de l’éloquence de Danton pouvait ébranler la Convention et reconquérir un ascendant mal éteint sur la montagne. Ils voulaient désarmer le géant avant de le combattre. Le hasard d'une séance leur parut trop grand pour être affronté. Aucune voix alors , pas même celle de Robespierre , n’avait l’entrainement de la voix de Danton. Le silence était plus prudent et le mystère plus sur. Ils agirent comme le sénat de Venise , et non comme les comices de Rome : le cachot au lieu de la tribune.

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Le comité de salut public convoqua dans la nuit à une séance secréte les membres du comité de sûreté générale et les membres du comité de législation. Saint-Just leur demanda que Danton et ses principaux complices fussent arrêtés dans la nuit et traduits au tribunal révolutionnaire.

Cependant un employé subalterne des bureaux du comité, nommé Paris, avait entendu quelques mots du discours de Saint-Just à travers les fentes de la porte. 11 courut chez Danton , il lui dit que son nom , plusieurs fois prononcé dans la réunion des trois conseils, devait faire craindre une résolution sinistre contre lui. 11 lui offrit un asile sur où il pouvait laisser passer l'orage. La jeune épouse de Danton, éclairée par sa tendresse, se jeta, tout en larmes, aux pieds de son mari, et le conjura par son amour et par celui de ses enfants d’écouter cet avertissement de la destinée et de s’abriter, quelques jours, contre ses ennemis. Soit incrédulité à cet avis, soit humi-

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liation d'éviter la mort, soit lassitude de vivre dans ces transes, que César trouvait pires que la mort même, Danton s'y refusa : « Ils délibéreront longtemps avant de frapper un homme tel que moi, dit-il, ils délibéreront toujours, et c’est moi qui les surprendrai. » Il congédia Paris. Il lut quelques pages et il s'endormit. A six heures du matin , les gendarmes frappèrent à sa porte et lui présentèrent l’ordre du comité. « Ils osent donc! dit -il en froissant l’ordre dans sa main , eh bien ! ils sont plus hardis que je ne le supposais! » Il s’habilla, il embrassa convulsivement sa femme, la rassura sur son sort, la conjura de vivre, et suivit les gendarmes, qui le conduisirent à la prison du Luxembourg.

Le nom de Danton étonna la prison. Les détenus de toutes les factions, et surtout les royalistes, se pressèrent en foule pour contempler cette grande dérision de la république. Cette moquerie du sort était le sentiment qui semblait humilier le plus Danton, et qu’il s'efforçait d’écarter de lui avec le plus de sollicitude : <i Eh bien! oui, dit-il en relevant la tête et en affectant de faux éclats de rire qui juraient avec sa situation, c’est Danton! regardez-le bien ! Le tour est bien joué, je l’avoue. Je n'aurais jamais cru que Robespierre m’escamoterait ainsi! Il faut savoir applaudir à ses ennemis quand ils se con-

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duisent en hommes d’Ivtat! Au reste, il a bien fait, ajoutait-il en s'adressant aux royalistes qui l'entouraient; quelques jours plus tard je vous délivrais tous. J’entre ici pour avoir voulu finir vos misères et vos captivités; » cherchant par ces discours à amortir l'horreur qu’inspirait son nom et à se concilier l’intérêt môme de ses victimes.

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