‹ Les hommes de la révolutionChapitre 3 sur 24 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Depuis que Mirabeau était libre, sous la surveillance de son père, une entrevue mystérieuse, favorisée par une religieuse du couvent de Gien, l’avait réuni un moment à M" 1 ' de Monnier pour une explication mutuelle. Cette explication en présence de la religieuse, complice et témoin, avait été déchirante, pleine de reproches, d'accusations, de colères, de larmes , presque tragique.

Après cette entrevue, Mirabeau et Sophie ne s'étaient jamais revus. Toute correspondance avait cessé entre ces amants dont les soupirs avaient traversé autrefois les murs de Yiucennes. Sophie, trompée et flétrie, n’aspirait qu’à la tombe. Son cœur cependant, mal éteint, se ralluma, au feu d'un amour plus constant et plus pur, pour un jeune gentilhomme de Gien, M. de Poterat. Elle avait trouvé en lui le dévouement absolu qu’elle avait en vain attendu de Mirabeau, lin prochain mariage allait les unir, quand la mort lui enleva son dernier ami.

MIK AO K AU.

M. .de i’oterat expira dans ses bras. Tout ce qu’elle avait aimé dans le inonde lui était ravi par l’ingratitude ou par la tombe. Sa vie, sans passé et sans avenir, n’était plus pour elle qu’un supplice. Son âme ardente, qui avait toutes les forces de la passion , n’avait pas celle de la résignation. Après avoir rendu les devoirs funèbres à son fiancé, elle congédia, sous de vagues prétextes, ses amies et ses serviteurs, brûla ses lettres, écrivit ses dernières volontés d’un esprit froid et d’une main ferme, et. s'enfermant dans une alcôve dont elle ferma hermétiquement les portes , elle alluma le charbon du suicide et expira en serrant dans ses mains le portrait de l’époux qu’elle avait perdu.

On la trouva morte et les deux pieds enchaînés aux piliers de son lit, comme si elle avait voulu se prémunir aussi elle-même contre les irrésolutions ou les repentirs de l’agonie. Ainsi mourut cette femme intrépide qui avait ressenti et inspiré la plus tragique passion du siècle, victime de son propre délire, victime surtout du délire, du génie et de l’ingratitude de Mirabeau.

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\l.lll.

Le bon et austère bailli de Mirabeau recevait encore de temps en temps son neveu dans sa solitude. Tour à tour indigné de ses déportements, attendri de ses repentirs, fasciné de son éclat, il cherchait à réconcilier plus indissolublement le père et le fils pour l’honneur de sa maison, et rendait au père quelques témoignages indulgents sur le caractère de son fils. Il conjurait son frère de quitter Paris et de venir en Provence reprendre la vie et les mœurs de sa race.

« Toi, dont le grand-père disait ,~il y a cent ans, lui écrivait-il, qu'il n’y a plus d’honneur que dans les châteaux , est-ce donc ton devoir ou ton goût qui t’a porté à habiter Paris, le plus infect cloaque dont le soleil éclaire de ses rayons les noires vapeurs et les immondes reptiles... à venir humer l’air de cette vénale capitale où la transpiration même est corrosive et pestilentielle..., où toi qui étais lumière, et qui t’es contenté de devenir reflet, tu n’étais bon à rien, vu ton aversion et ton incapacité pour le valetage, qui

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est là d'instinct aux gens de cour et de ville, à visage et à cœur de plâtre, comme le barbotage aux oiseaux domestiques? Tu as de belles terres en Provence, elles sont effruitées, ton château est dépenaillé. Viens-y. Je ne perds pas de vue ton fils Honoré; cependant je ne puis pas, en conscience, te dire de lui ce qu’il n’est pas : il est bien changé en mieux, je te dirai même qu’il me semble que cet homme a la partie de la tête qui nous manque, et je crois que c'est la meilleure, car nous ne sommes, nous, guère propres qu’à faire des rêveurs et des républiques à Platon; j’en suis donc content; cependant, je dors sur lui l’œil ouvert, mais je crois que je pourrais le fermer. »

Le père n’obéit point aux conseils du bailli de Mirabeau. 11 continua, à Paris et dans sa terre du Itignon, sa vie de secte et d’orgueil, toujours dur et parcimonieux envers son fils.

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Mirabeau, livré à ses seules ressources, insullisantes pour ses nécessités les plus modiques, 'chercha la fortune de son nom cl ses moyens d’existence dans des travaux mercenaires qui déshonoraient même le travail. Sa plume banale et infatigable touchait à tout, même à la fange, pour en retirer un peu d’or. Tantôt pamphlétaire anonyme, tantôt publiciste gagé, souvent agent subalterne et désavoué des ministres •laits les pays étrangers, quelquefois écrivain soldé de compagnies financières contre des compagnies rivales, son éloquence à gages lui donnait du bruit, du pain , de la gloire et du mépris.

Mais cette môlée d’intérêts, d’idées, de finances, de politique, de littérature, de diplomatie, au milieu de laquelle il s'agitait, l'exerçait à la polémique et le prédestinait à son insu à la tribune. L’intrépide audace d’un caractère qui n’avait plus de pudeur, parce qu’il n’avait plus de considération à ménager, le rendait redoutable aux plus célèbres pamphlétaires

et aux publicistes les plus accrédités du temps. Il s’attaquait du premier coup à Beaumarchais, et lui fermait la bouche par une apostrophe digne des Philippiques. 11 servait et il menaçait tour à tour M. de Calonne; il osait déchirer hardiment la popularité sur parole de M. Necker, en finances, et profaner de ses sarcasmes l’idole de l’opinion publique; il se liait d’amitié, d’intérêt et de doctrines avec les écrivains anglais et genevois, précurseurs des nouveautés administratives; il professait, en politique, des principes qui ruinaient d’avance les tyrannies, et, en finance, des doctrines qui sapaient les monopoles.

Les ministres comptaient avec lui, il allait, en leur nom, étudier la Hollande et la Prusse. 11 adressait des conseils de liberté aux Hollandais; il écrivait un livre hardi sur la monarchie prussienne. Le grand Frédéric le recevait à Potsdam, l’entretenait de l’avenir de l’Europe, et mourait en lui léguant les prophéties de son génie. Sans cesse errant d’Allemagne en France, de France en Suisse, de Suisse en Hollande, de Hollande à Londres, de Londres à Paris, se dérobant d'une contrée à l'autre aux poursuites de ses créanciers, il traînait partout après lui les Stigmates de ses vices , l’éclat de son talent et le mystère de ses nombreux amours.

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