‹ Les hommes de la révolutionChapitre 4 sur 24 · JO · texte numérisé non relu

JO

Depuis sa rupture avec M'"' de Monnier, Mirabeau avait séduit et enlevé , dans un couvent de Paris, dont ses relalions avec la Hollande lui avaient ouvert les portes, une jeune Hollandaise d’un âge tendre et d’une angélique beauté.

Elle se nommait Henriette Van Hareu. Elle était fille naturelle d’un publiciste hollandais, que Mirabeau avait fréquenté pendant son exil à Amsterdam. Son père, en mourant, avait laissé une modique fortune à l’orpheline. Seule sur la terre et exposée à tous les pièges tendus à l’innocence et à la beauté, elle s’était attachée à Mirabeau avec un abandon et une constance qui lui faisaient supporter sans se plaindre l’indigence et le vagabondage de sa vie. Un fils était né à Mirabeau de cette union clandestine. Elevé pieusement par la tendresse de sa malheureuse mère, doué d’une partie des facultés de son père sans aucun de ses vices, c’est ce fils qui , sans avouer jamais sa naissance, devait un jour hériter de tous

les papiers et de tous les secrets de Mirabeau, et répandre une lumière complète sur sa mémoire.

Le nom de M'"“ de Nelira, anagramme du nom de Haren, cachait et dévoilait à la fois le nom paternel de l’amie de Mirabeau. M" 1 ' de Nehra suivait son séducteur dans tous ses voyages, esclave volontaire et souvent victime de son amour, de ses misères et de son talent. « J’ai une compagne à mon triste sort, écrit Mirabeau à cette époque, en faisant allusion à M m * de Nelira, une compagne charmante, douce, dévouée, que sa beauté aurait infailliblement enrichie si ses excellentes qualités naturelles ne s’y étaient opposées. Elle est ce que vous l’avez vue : belle, douce, patiente, égale, courageuse, pénétrée de ce charme de sensibilité qui fait tout supporter, même les malheurs quelle produit. Vous verrez sa physionomie angélique, sa douceur pénétrante, la séduction magique qui l’environne : je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je suis loin de l’égaler, et que cette âme est d’un ordre supérieur par la tendresse , la délicatesse et le besoin de se sacrifier à celui qu’elle aime !... »

MIRABEAU

XL VIi

M ine de Nehra lui servait de négociateur conlidentiel avec ses amis et ses ennemis. Klle allait pressentir pour lui les dispositions des hommes puissants dont il avait à redouter la colère, attendrir ses créanciers par ses supplications, traiter en sou nom avec ses libraires du prix modique de ses écrits , sa seule ressource, recevoir les subsides dont les ministres récompensaient ses travaux, ou lui ouvrir les portes des prisons pour dettes, sans cesse envoyée devant lui pour sonder le terrain ou pour lui rapporter l’espérance. Au fond de l’infortune des hommes de génie et de passion , on trouve toujours une femme pour soutenir leur courage ou pour tempérer leurs adversités.

« Il voyageait avec sa horde, écrit M”' de Nehra en racontant l’existence nomade et orageuse de Mirabeau , sa horde composée de son amie , de son fds et de son chien favori; il fréquentait dans les villes étrangères les savants, Us honnies de lettres,

les ministres, les libraires, quelquefois les aventuriers. » Quand il était séparé par nécessité de M'"* de Nelira, il lui adressait des lettres pleines à la Ibis de ses études de publiciste, de ses tendresses et de sa misère.

« Gardez, enfouissez mes papiers, lui disait -il, comme l’arche du Seigneur ; le bruit court à Berlin et en Allemagne que je courrais les plus grands risques en retournant à Paris. Ecrivez-moi pour me rassurer sur votre santé plusieurs lettres par jour, car mes lâches ennemis ne manqueront pas de répandre ici que j’ai abandonné et peut-être tué ma jeune et charmante compagne d'infortune. Oh! que je serai heureux de vous rejoindre, et que ces cruelles absences m’apprennent bien de quel prix et de quelle nécessité m’est votre société , et combien il est absurde de troubler son bonheur intérieur pour les misérables illusions du inonde! »

Page 1