‹ Les hommes de la révolutionChapitre 6 sur 24 · UI · texte numérisé non relu

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voie paraîtra, je n’aurai que trente-huit ans! J’ose le prédire, il me fera un nom ! Il se peut qu’il donne un jour à mon pays quelques regrets de laisser oisif un homme capable d’observer ainsi!... »

Enfin , après avoir achevé cet ouvrage sur la monarchie prussienne, il réussit à le vendre pour une somme modique au libraire Fauche-Borel , de Neufchàtel : « J’ai le plus grand désir, dit-il, de le montrer à mes amis et surtout à l’abbé de Périgord (depuis le prince de Talleyrand), dont le coup d’œil d’aigle est infiniment nécessaire à sa perfection. Sondez les ministres , l’archevêque de Brienne et M. de Malesherbes pour savoir s’il y a sûreté à moi de rentrer en France. — Je me hâte, car l’horizon devient noir. «

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On voit, par ce coup d’œil rapide sur la jeunesse de ■Mirabeau que la nature, la race, le sang, la famille, la persécution , l’amour, la captivité, la misère, la révolte continuelle du cœur contre la société et du génie contre les circonstances, les habitudes d'intrigue, les scandales, les repentirs, les châtiments, les rechutes, les vices même contractés malgré l'honneur natif dans les prostitutions d'une existence souvent abjecte, avaient préparé en lui un de ces hommes aguerris d’avance aux vices comme aux vertus des révolutions, qui participent à la fois de la double trempe de Cicéron et de Catilina.

Son génie, étendu, fortifié et assoupli par des luttes si obstinées et par des exercices si divers de son talent, s'était élevé en lui à mesure que son caractère semblait s’être dégradé. Ses désordres, qui avaient eu tant d’influence sur son cœur, n’en avaient aucune sur son esprit. Son intelligence était si haute et si inaltérable que les fumées de ses passions ne s’éle-

vaient pas jusqu’à sa raison. La justesse et la portée de son jugement le défendirent de l'utopie, de l’illusion et du sophisme. 11 pouvait être tribun par circonstance; mais il était homme d'État par le despotisme involontaire et souverain que le bon sens exerçait sur lui. Ce jeune homme, encore inconnu, souriait avec pitié, du fond de son obscurité, aux fautes des ministres, aux déceptions des partis, aux illusions mêmes du peuple , et se sentait supérieur à ce monde des cours qui pesait sur lui. Il n’attendait que l'occasion d’y prendre sa place. Les États généraux la lui présentèrent.

Ml RADEAU.

Mirabeau, mal réconcilié alors avec son père toujours dur, devenu suspect à son oncle, dédaigné dos ministres, qui croyaient avoir le droit de le traiter en subalterne, puisqu’ils l’avaient soldé, repoussé en Provence par l'esprit de corps de la noblesse, où son odieux procès avec sa femme lui avait justement enlevé la considération dans sa caste, ne se flattait guère de retrouver une élection ; mais, parvenu enlin à obtenir le consentement tacite et contraint de son père, il se résolut à tout tenter pour séduire ou pour dompter la noblesse de Provence. « Si elle veut m’empêcher d'arriver en Provence, écrivit-il de Paris à un de ses amis d’Ai.x, il faudra que l’on m’assassine comme Gracchus. »

, u Je suis arrivé, écrit-il de sa province quelques jours après, dans des conjonctures vraiment difficiles et contraires. Le peuple me poursuit de marques de confiance et d’enthousiasme très-imprudentes pour

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sa cause môme , car il met le comble à la rage des nobles, qui ont toutes les convulsions de Turnus expirant. Ces gens-là me feraient devenir tribun du peuple malgré moi! »

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Dans ces dispositions, il parait enfin le 21 janvier à l'assemblée des États de Provence, à Aix. La noblesse lui objecte, pour l'écarter, qu’il ne possède point de fief, signe du droit de candidature aux États généraux dans le pays. 11 triomphe, mais par la terreur. La noblesse, humiliée de sa défaite, s’acharne à l’écarter au moins de l’élection. 11 présente en vain les tempéraments les plus modérés. « Nous ne ferons pas entendre raison à la noblesse, écrit-il à cette date à M. de Caraman, commandant de la province et son ami; elle est de trop mauvaise foi, trop ignorante et trop cupide. Nous n’apaiserons pas le peuple : ses demandes sont trop justes, et ces têtes cuites au soleil de la Provence sont trop calcinées. » Il s’efforça quelque temps en vain de discipliner et de modérer le parti populaire, pour lequel il s'était déclaré, mais dont il redoutait la scission irrévocable avec les autres ordres.

« Je n’v puis rien, écrit-il à ses confidents; le

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peuple n'a ni plan ni lumières, il s'acharne avec fureur sur des inepties où il a tort, il mollit lâchement sur les points les plus importants où il a raison. Ce sont de sots enfants que les hommes , c’est en vain que je m'efforce de les rallier : les esclaves volontaires font plus de tyrans que les tyrans ne font d'esclaves, et nul ne fait plus de mal au peuple que lui-même. »

MIH ABEAU.

Irrité à la fin des dissensions entre les trois ordres des États de Provence, ordres déchirés par les mêmes divisions que celles qui allaient éclater dans les États généraux du royaume, il publie une adresse justificative de scs premiers discours, qui fut le premier éclat de cette éloquence dont il allait foudroyer l'aristocratie.

« Dans tous les pays, dans tous les âges, disait-il au peuple pour capter sa faveur, au clergé pour le rattacher au peuple, à la noblesse pour la forcer à la réflexion, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s’en est élevé un dans leur sein, c’est celui-là surtout qu’ils ont frappé, avides qu’ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime... Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il Ian<;a de la poussière vers le ciel en attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marius, Marius moins grand pour avoir exterminé les

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Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l’aristocratie de la noblesse!...

» Mais vous, communes! écoutez celui qui porte vos applaudissements dans son cœur sans en être séduit; soyez fermes et non obstinées, courageuses et non tumultueuses, libres mais non indisciplinées!... Pour moi qui, dans ma carrière publique, n’ai jamais craint que d’avoir tort, mais qui, enveloppé de ma conscience et armé de mes principes, braverais l’univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent dans l’Assemblée nationale, soit que mes vœux seuls vous y suivent, de vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces implacables, toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants ne m’eu imposeraient pas!... Et comment s’arrèterait-il aujourd’hui .dans sa course civique, celui qui , le premier d’entre les Français, a professé hautement ses opinions sur les affaires nationales dans un temps où les circonstances étaient bien moins urgentes et la tâche bien plus dangereuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance. J’ai été, je suis, je serai jusqu’au tombeau l’homme de la liberté publique, l'homme de la constitution! Malheur aux classes privilégiées, si c’est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles, caries privilèges finiront , mais le peuple est éternel ! »

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