‹ Les hommes de la révolutionChapitre 8 sur 24 · LUI · texte numérisé non relu

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Il partit, calma ses créanciers par des promesses et revint à temps pour suivre sa candidature. Les triomphes tfu’il reçut à son retour à Marseille et sur toute la route de Provence furent des séditions, délires de l’espérance que le peuple , enivré de son talent , plaçait en lui. Le peuple sentait qu’il avait arraché une force aux nobles, et qu'avec Mirabeau il avait conquis la victoire. Les olliciers municipaux des villes qu’il traversait accouraient au-devant de lui comme audevant d’une puissance. Les populations entières jetaient des couronnes civiques sur ses pas et lui donnaient par anticipation les noms de libérateur du peuple et de père de la patrie.

h Je vois, disait-il, comment les hommes sont devenus esclaves : la reconnaissance enthousiaste les a prosternés sous la tyrannie. »

On voulait dételer les chevaux et traîner sa voiture h bras d’homme. Les canons retentissaient de colline en colline à son approche. Les musiques et les danses

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populaires se formaient au seuil de sa maison. Les nobles, indignés, se cachaient pour ne pas être témoins des ovations de celui qu’ils avaient proscrit de leur ordre et que la patrie adoptait. Les illuminations prolongeaient ces jours de fêtes civiques.

« Haïssez l'oppression autant que vous m’aimez , mes amis, disait-il en tombant dans les bras des multitudes, et vous ne serez plus opprimés. »

Les paysans se portaient en masse sous les fenêtres de sa femme, qui refusait de le voir, pour la supplier de se réunir à lui. « C'est une trop belle race, s’écriaient-ils, pour la laisser s'éteindre dans notre Prôvenre ! » Cent mille citoyens sortaient de Marseille et se portaient sur la route d’Aix pour lui faire cortège d’une ville entière le jour où il venait j briguer les suffrages.

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L'éclat de son entrée clans la capitale du Midi etl'acait les souvenirs des entrées royales. Une révolte ayant éclaté quelques jours après à l'occasion des subsistances, le commandant de Marseille, impuissant à la réprimer par la force, conjurait Mirabeau absenttfimposer sa souveraineté d'enthousiasme à la province. Son retour, sa voix, ses mesures, à la fois conciliantes et fermes, devenaient des lois vivantes et relevaient l’autorité vaincue. « Vous voyez que j’ai réussi avec un rare bonheur, écrivait-il à Paris. L’aristocratie, que j'ai sauvée, ne m’en hait que davantage. «

Vengé par le peuple de l’ostracisme de la noblesse, il fut élu député des communes aux États généraux. Malgré la haine de sa caste, qui. voyait en lui un Coriojan de l’aristocratie , malgré le dédain des ministres qui se souvenaient d’avoir eu en lui un stipendié de leurs intrigues, malgré la déconsidération que les égarements et les scandales de sa vie répan-

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liaient sur son nom, il eut, dès le premier jour, le pressentiment de sa puissance. Sa nature , disproportionnée par sa grandeur à tout ce qui le méprisait dans la cour, dans l'opinion, dans l’Assemblée, lui prophétisait l’empire que tout le monde était disposé à lui refuser, mais qu’il était plus décidé encore à conquérir.

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Notre but n’est point ici de raconter l’orateur. Nous l'avons fait dans Y Histoire des Continuants.

Quand le don de penser, de sentir, de peindre et de faire passer par tous les sens dans l’âme d’un peuple assemblé les idées, les sentiments, les frissons dont on est soi-même saisi, existe à un tel degré dans l’éloquence, l'éloquence n'est plus un art, c’est un phénomène dont l’histoire doit consigner l’explosion dans ses annales, comme elle consigne l’éruption d'un volcan. 11 y a des discours qui font date dans les temps autant et plus que des batailles, et qui portent aux siècles à venir, avec le nom d’un orateur, non pas seulement la gloire d'une armée on d’un peuple, mais la gloire de l’espèce humaine. Le discours sur la banqueroute et deux ou trois autres discours de Mirabeau à l’Assemblée constituante ont ce caractère d'inspiration, de perfection, de force et de beauté, qui en font des monuments de la nature, plus que des monuments d’art ou de

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politique. Ils n’agrandissent pas seulement la nation, l’orateur et l’homme, ils agrandissent l’humanité tout entière. On s'étonne, on se félicite et on se glorifie d’être du même sang, de la même chair et du même esprit que ces créatures qui produisent de loin en loin de tels éblouissements de génie, et on grave un signe de plus sur l'échelle des facultés de l’homme, pour attester aux âges futurs jusqu’à quel degré de sublimité la parole humaine a pu s’élever dans un tel pays et à un tel jour. Si le crime et la vertu font partie de l’histoire, le génie aussi est historique, et l’admiration élève à la vertu.

Mirabeau, dans ces explosions moitié inspirées, moitié préméditées d'éloquence, se montra tout à la fois homme de passion, homme d’État et homme de génie. Il prit, avec un éclat qui foudroyait la médiocrité et l’envie, le seul rang digne de lui dans ce congrès de la France , le premier. En ces jours , en effet, son talent fut si éblouissant et si avéré, qu’il couvrit même les faiblesses et l’immoralité de sa vie passée et qu’il n’eut plus pour dénigreurs que des jaloux. On pardonna tout à l’homme de passion qui s’excusait par tant de gloire.

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Il faut le dire ici, pour bien comprendre l’impulsion tantôt violente , tantôt modératrice et souvent ambiguë du grand homme de la révolution , Mirabeau, extrême quelquefois dans ses paroles, quand l'énergie de l’élocution chez l’orateur dépassait la mesure de la pensée chez l’homme d’État, ou quand l’ivresse des applaudissements altérait, au lieu de rassasier le tribun, était bien loin d’être extrême dans scs opinions. Les principes philosophiques qui l’animaient et qu’il s’était juré à lui-même de faire prévaloir sur les servitudes', sur les routines et sur les superstitions invétérées des peuples, n’avaient point dans sa large tête ce caractère aveugle et emporté de fanatisme qui renverse au hasard tout ce qui existe devant lui pour faire place à l’absolu ou .à l’impossible.

Son intelligence dominait en lui-mêuie ses passions; son expérience historique, et pour ainsi dire innée, réglait et mesurait l’application de ses théo-

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ries; il se rendait compte des obstacles, il pactisait avec les habitudes, il savait la place immense qu'un passé même mauvais occupe dans le présent et dans l’avenir d'une nation , il ne se fiait pas à l’enthousiasme même qui l'inspirait, comme à une force permanente ; il savait que cet enthousiasme, qui élève momentanément, comme le bouillonnement de l'eau sur le feu, un peuple au-dessus de son niveau naturel, le laisse retomber, quand il est refroidi, audessous de lui-même. 11 voulait remplacer en détruisant, il sentait, avec l’immense majorité de la nation à cette époque, que les institutions sans racines et sans ancêtres , importées d'Amérique en France par Lafayette, étaient des institutions prématurées pour la vieille Europe, que la place considérable et presque unique, occupée par un trône depuis treize siècles en France, laisserait, s’il venait à disparaître trop tôt, un vide qui ne serait comblé que par des anarchies, des dictatures , des despotismes soldatesques ou populaires. 11 ne croyait ni au droit préexistant ni à l’éternité de la monarchie, mais il croyait à sa nécessité temporaire; il aimait même l’institution, il aimait plus, il aimait, par tradition de famille, d’aristocratie et de loyauté, la famille des rois de ses pères, il aurait été aussi heureux de les sauver qu’il était fier de les détruire ; mais il ne voulait menacer

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de les détruire qu’afin de leur faire sentir le besoin qu'ils avaient de lui pour les rasseoir. En principe, il ne demandait à la révolution que de transformer le régime du pouvoir absolu en royauté constitutionnelle et pondérée, d’ouvrir, d’une main hardie, mais non violente, le gouvernement à la raison, à la liberté, aux idées, à la philosophie, au talent des hommes supérieurs de la nation représentés par ses plus intelligents organes, et d’assurer, par des institutions permanentes mais régulières, ces conquêtes d’une révolution passagère et promptement finie, le règne de la raison humaine, la destruction du pouvoir théocratique et de la féodalité aristocratique, une nation souveraine exerçant son pouvoir législatif par une représentation élective et un roi investi du pouvoir exécutif tout entier, gouvernant dans l’intérêt général, au nom de la volonté publique, au lieu de gouverner dans l’intérêt d’une noblesse et d’une aristocratie, au nom d'une possession prétendue divine , des peuples aussi favorables à la tyrannie qu’à la révolte.

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Telles étaient les idées de Mirabeau en entrant dans la révolution. On les trouve écrites sous toutes les formes et jour par jour dans les confidences de son génie que le temps vient de nous livrer. Mais les passions ont autant d’empire que les idées sur les hommes pétris de terre et de feu comme lui. Ses passions n’étaient pas moins monarchiques que ses opinions. Les désordres mêmes de sa vie, les immoralités de sa jeunesse, la renommée bruyante, mais douteuse de son nom lui faisaient comprendre, avec une sévère sagacité de jugement sur lui-même, que, s’il avait assez d’éloquence pour un factieux, il n’avait pas assez de vertu pour un républicain. Il savait que le peuple, même dans ses popularités révolutionnaires, ne s’attache solidement qu'à des noms qui flattent son honnêteté instinctive par la réputation de probité, de désintéressement, d'austérité même, qui honorent son attachement pour ses grands tribuns. Mirabeau n’avait aucune de ces vertus chères

à la multitude, il ne lui était plus même permis d'en avoir l'hypocrisie. Le vice pardonnable et populaire, mais enfin le vice, respirait dans son nom, dans ses traits, dans sa vie entière. Il pouvait être un démagogue utile, il ne pouvait plus être un tribun sérieux. Il pouvait être un Catilina, jamais un Gracque. Robespierre et Pétion, assis dans l’ombre derrière lui, avaient sur lui cet avantage de situation qu’il ne leur soupçonnait pas encore. Mais il comprenait parfaitei fient déjà que Necker, Bailly , La Fayette auraient à ce titre le pas sur lui dans une république , et qu’il n’y serait, malgré sou incommensurable supériorité naturelle, que le second de ces médiocrités populaires. Ambitieux par ses nécessités privées qui lui faisaient un besoin de la fortune , la république, qui vit de désintéressement , ne l’enrichirait pas. Ambitieux par le sentiment de sa supériorité, qui lui montrait toute autre place que la première comme subalterne, la république, qui ne l’estimerait pas, ne lui olfrait que des fonctions secondaires. Une cour seule et une cour aux abois pouvait recourir à lui comme à son salut suprême, jeter le voile de l'indulgence nécessaire dans les coeurs corrompus sur sa propre corruption, lui demander les lumières au lieu de principes, de la politique au lieu de désintéressement, des services au lieu de vertus, le placer comme

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un Richelieu ou comme un Mazarin entre le peuple et elle, l’élever, le combler de dignités et de richesses et lui faire, dans la difficulté des circonstances, une existence aussi grande que son génie. Tribun d'un peuple vainqueur ou soutien d’un roi vaincu, c'étaient les deux rêves de Mirabeau. Il flottait dans son imagination sans cesse entre l’un et l’autre. Nous venons de voir quelle admirable justesse d’esprit le forçait à renoncer au premier de ces rêves, nous allons voir quelle pente inévitable l’entraînait au second : « Ah ! dit-il à cette époque au comte de La Marck, son plus intime confident , en balançant devant lui ces deux pensées dans son âme, « que l’immoralité de ma jeunesse fait de tort à la chose publique ! » Le beau rôle de modérateur intrépide du peuple et de conseiller indépendant et avouable du roi, dont il se sentait digne, lui échappait dans ce cri par le peu d'estime que son passé commandait au peuple et par la pudeur qu’aurait la cour d’employer un ministre si décrié. Il était donc contraint, malgré lui, par l’impitoyable logique de ses fautes à u’être pendant longtemps qu'un agitateur éloquent, mais suspect pour le peuple et un conspirateur occulte avec la cour. La déplorable situation d’un si grand homme dans ces circonstances est la plus grande leçon de vertu que l’histoire puisse donner aux hommes de

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génie. Malgré l’ingénieux sophisme de Mirabeau sur les deux morales, la vie est une, chacune de nos actions est à notre insu la conséquence d’une autre, une jeunesse déshonorée porte mal une maturité forte.

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Mirabeau, réduit à le comprendre, n'hésita pas à subalterniser son caractère et son talent et à plier sous la fatalité de sa vie précédente par des insinuations indirectes faites à la cour dès les premiers temps. Il descendit plus bas, il se signala lui-même aux ministres comme un instrument utile à la cour dans l’Assemblée. Il leur offrit une connivence secrète avec leur politique, non sans doute pour trahir encore ses propres convictions, mais pour les confondre avec celles du conseil du roi et pour devenir, sous leurs inspirations, l’organe double et dépendant des exigences de l’Assemblée contre la cour et des directions cachées de la cour dans l’Assemblée. La duplicité et la servilité d’un tel rôle en altéraient d’avance même les bonnes intentions. La puissance d’un orateur populaire , comme d’un serviteur de la couronne , est dans son indépendance et dans son désintéressement absolus. L’honnêteté même, quand elle est vendue et achetée, devient déshonnête. Mira-

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beau affaiblissait le patriote, le royaliste et l’orateur en lui, en avilissant l'homme. On a tenté de l'excuser en écrivant qu'il se faisait payer pour servir ses propres opinions et non pour les vendre. Les opinions pour lesquelles on se fait payer ne sont plus des opinions, ce sont des servitudes. Les opinions dans les hommes d’État républicains ou monarchiques n'ont de prix que ce qu’elles coûtent à ces hommes et non ce qu’elles rendent. En l’oubliant, Mirabeau se perdait une seconde fois et pour le peuple, et pour le roi, et pour lui-même. Gette dégradation d’tin seul homme devint la ruine pour la liberté et pour la monarchie, tant le sort d’un grand homme est lié au sort d'une grande nation !

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Mirabeau avait rencontré, quelque temps avant les troubles de la France, dans la société militaire et aristocratique de Paris, le comte de La Marck, prince d’Arenberg , colonel du régiment de ce nom , au service de France. Le comte d’Arenberg, quoique Belge d’origine, s’était naturalisé en France par des possessions territoriales dans la Flandre française et plus naturalisé encore à la cour par ses liaisons avec la reine Marie -Antoinette, à qui son père, le duc d’Arenberg, l’avait recommandé en l’amenant à Paris, au moment du mariage de cette jeune princesse avec Louis XVI. Le comte de La Marck avait cultivé et mérité, depuis cetle époque, la faveur et la confiance de la reine par cette conformité de patrie et de langue que les princesses dépaysées dans une cour étrangère sont heureuses de retrouver dans ceux qui leur rappellent leur patrie.

Le comte de La Marck avait été nommé député de la Flandre aux États généraux. C’était un homme égal

à son rang par son caractère et son mérite, n'ayant de l'aristocratie que la noblesse d’idées, la libéralité de sentiments, la chevalerie de courage, l’élégance de manières, mais empruntant aux idées et aux opinions de son époque tous les principes, toutes les lumières et toutes les aspirations de la liberté qui se conciliaient avec l’honneur et la fidélité au prince. Il appartenait à ce parti européen , élite de tous les partis de cette époque qui voulait tendre du haut des trônes et des aristocraties la main des rois et des classes supérieures aux peuples pour les élever à la liberté et à l’égalité par des degrés constitutionnels et non par la brèche des révolutions. Doué par la nature d’une vue claire, d’un coeur droit, d’un esprit juste, le sens expérimental du politique s’unissait dans le comte de La Marck à l'enthousiasme du philosophe. 11 avait de plus une puissante faculté d’admiration pour la supériorité du talent chez les autres, une sorte de passion désintéressée pour le génie en lui-même comme une manifestation de la divinité sur la terre, quel que fût l’usage que les hommes fissent de cette faculté. L’extrême modestie et l’absence d'ambition qui le caractérisaient détruisaient en lui tout germe de rivalité avec les hommes supérieurs de son époque. L’envie n’altérait jamais le culte désintéressé qu'il professait pour le talent.

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C’était un de ces hommes rares que la Providence fait naître pour être les spectateurs intéressés et les juges consommés de la scène du monde plutôt que pour en être les acteurs, et qu’elle place souvent à côté des grands acteurs pour les redresser dans leur chute, pour les soutenir dans leurs défaillances et pour les consoler dans leurs revers. Caractères purs, mais indulgents, que les faiblesses et les vices même des grands hommes auxquels ils s’attachent ne découragent pas de les aimer.

Tel était le prince Auguste d’Arenberg, plus connu alors sous le nom de comte de La Marck.

Il avait, en entrant à l’Assemblée nationale, contre les désordres et les immoralités de Mirabeau, les préventions générales et légitimées par la mauvaise renommée du député de Marseille, transfuge de son ordre et tribun des communes. Mais les premiers accents de Mirabeau à la tribune révélèrent au comte de La Marck une puissance de talent et une majesté de génie qui triomphèrent à l’instant de ses répugnances, qui lui firent pressentir l’influence qu’un tel homme prendrait inévitablement sur son siècle, et qui lui firent pardonner beaucoup d’erreurs en considération de tant de supériorité. Nous avons déjà dit que le comte de La Marck était une de ces âmes qui éprouvent le besoin d’aimer ce qu’elles admirent. Il se rapprocha de Mirabeau, sans craindre pour sa propre renommée la contagion de la renommée de l’homme décrié. La pureté de son propre caractère le mettait au-dessus du respect humain et le prémunissait contre le soupçon de toute complicité avec les

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vices et avec les factions dont Mirabeau était alors infecté. Mirabeau fut touché de ces avances et reconnaissant de ce courage. Leurs anciens rapports de société, légère et accidentels autrefois, se renouèrent et se resserrèrent. Mirabeau avait besoin d'un ami digne d’estime et qui le relevât, à ses propres yeux, des abjectes amitiés auxquelles les égarements de sa jeunesse l’avaient ravalé. 11 se jeta avec abandon dans l’affection noble et généreuse qu’on lui offrait. Il brûlait de se réhabiliter par son ami. C’était peu de jours après la séance où Mirabeau avait foudroyé les complots de la cour et rédigé l’adresse menaçante sur le renvoi des troupes.

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« \ous êtes bien mécontent de moi, n'est-ce pas? dit-il é sa première confidence politique au comte de La Marck, dont il connaissait l’attachement à la reine. — Oui, je vous l’avoue, répondit son nouvel ami, mécontent de vous et de bien d’autres. — Si cela est, répliqua Mirabeau, vous devez l’être beaucoup aussi de ceux qui habitent le château. Le vaisseau de l’État est battu par la plus violente tempête, et il n’y a personne au gouvernail ! Je ne puis m’entendre avec ces gens-lù, ajouta-t-il en parlant de M. Necker et dÆ ministres subalternes dont ce ministre présomptueux était entouré; mais, soyez tranquille, je m’entendrai toujours avec un aristocrate aussi pur et aussi noblement intentionné que vous! » Puis, s’abandonnant â l’expression de ses inquiétudes sur le sort du roi et de la monarchie et à son mépris sur les inhabiletés et les saccades du gouvernement de M. Necker, il lit frémir le comte de La Marck des perspectives sinistres qu’il entrouvrait devant lui, décria les vanités, les

ignorances, les témérités et les timidités du premier ministre, démontra qu'il était honteux d’avoir convoqué les États généraux sans avoir fixé les rapports des ordres de l’État entre eux, prémuni l’autorité royale contre leur agitation et leur révolte certaine, et sans leur avoir apporté un plan de finances vaste et efficace, capable non-seulement de couvrir un misérable déficit de cinquante-quatre millions, mais de tripler, en répartissant mieux les charges, le revenu d’un si riche royaume. Il dit qu’un pareil résultat serait un jeu pour une tête forte en finances qui connaîtrait les ressources de la France, mais que M. Necker, qui n’avait de l’homme d’État que l’importance, était au-dessous du rôle qu’une stupide popularité, artificieusement conquise, lui assignait.

Le comte de La Marck, qui ne s’était jamais fait d’illusion sur le néant gonflé de phrases du premier ministre, n’avait jamais entendu exprimer ces blasphèmes contre l’idole populaire avec tant de rudesse, il convint de tout en gémissant : « Mais enfin, demanda-t-il avec un tendre reproche à Mirabeau, où prétendez-vous en venir avec la politique incendiaire que vous déchaînez, vous et vos amis, dans l’Assemblée et au dehors? — Le sort de la France est décidé, s’écria Mirabeau avec l’accent d’une douloureuse mais irrémédiable prophétie; les mots de liberté.

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d’égalité, de souveraineté nationale, de gouvernement représentatif, d' impôt consenti par le peuple om retenti par tout le royaume. On ne sortira pas de là sans un gouvernement plus ou moins semblable à celui de l’Angleterre. »

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A cet arrêt irrévocable il ajouta des expressions d’intérêt douloureux pour le roi et pour la reine, il dévoila au fond de son âme des arrière-pensées et des regrets tellement monarchiques, que le comte de La Marck lui demanda comment avec de telles pensées au fond de l’âme il portait sa force du côté des hommes qui sapaient toutes les bases antiques de cette monarchie. « Ce n’est pas ma faute, répondit Mirabeau avec la franchise d’un factieux affligé de l’être, mais qui place sans pudeur son ambition audessus de sa vertu, ce n’est pas ma faute, si l’imbécillité de la cour et des ministres m’a forcé, pour ma sûreté personnelle, à me faire chef du parti populaire. Pourquoi n’ont-ils pas su me comprendre et m'apprécier? Le temps est venu, poursuivit-il avec le geste d'un athlète qui montre ses muscles pour faire mesurer ses forces, le temps est venu où il faut esti-

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iner les hommes d’après ce qu’ils portent dans ce petit espace sous le front entre les deux sourcils! » Et il posa fortement son doigt sur l’os frontal, siège de son génie et de son éloquence.

« Vous savez, lui dit gravement La Marck, si personne apprécie plus haut que moi votre éloquence; mais y a-t-il une éloquence qui vaille les calamités que la vôtre va déchaîner sur un pays? — Le jour, reprit Mirabeau en se radoucissant et en laissant entrevoir qu’il pouvait guérir seul les plaies qu’il avait faites, le jour où les ministres du roi consentiront à raisonner avec moi, on me trouvera dévoué à la cause royale et à la monarchie. »

C’était évidemment se négocier et se marchander soi-mème en surfaisant les périls encore lointains pour surfaire les services. Le comte de La Marck le comprit et se promit à lui-méme de faire entrer la cour dans cette ouverture. « Mais à quoi la marche du ministère actuel va-t-elle aboutir? demanda-t-il à son ami. — A perdre la France, s’écria résolument Mirabeau. Si on veut la sauver, il n’y a plus une heure à perdre pour employer les moyens d’y parvenir. Le système que l'on suit au château est absurde, in-

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sensé! On abandonne l’Assemblée à elle-même et on se flatte ensuite ou de la soumettre par la force, ou de la ramener par des phrases vides et verbeuses de M. Necker, tandis qu’il faudrait que le gouvernement s’y fît un parti en ralliant à lui les noms qui ont le pouvoir de la dominer, de l'entraîner ou de la calmer. » C’était se désigner assez ouvertement soimême.

Soit que l’insinuation n’eût pas paru assez claire encore au comte de La Marck, soit que la négociation que Mirabeau avait espéré ouvrir ainsi avec la cour n’eût pas marché assez vite au gré de son impatience de corruption, dînant quelques jours après cette conversation chez le comte de La Vlarck avec le duc de Lauzun et quelques jeunes seigneurs du parti populaire, Mirabeau, après avoir été très-réservé dans l’entretien général, prit à part le comte de la Marck avant de se retirer et lui dit à voix basse : « Faites donc qu’au château on me sache plus disposé pour eux que contre eux. »

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Mais, comme si l'intermédiaire du comte de La Marck n’avait pas sulfi à Mirabeau pour établir une prompte négociation avec la cour, il fit faire une tentative plus directe et plus indiscrète encore par un de ses collègues à l’Assemblée, qu’il connaissait à peine autrement que par la tribune, M. Malouet.

A l’issue d’une des séances où Malouet avait parlé en homme qui ne séparait pas dans sa pensée la cause du roi de la cause du peuple, et qui conciliait comme nécessaires l’une à l’autre la liberté constitutionnelle et la liberté représentative, Mirabeau aborda et félicita cordialement sou collègue. Malouet, étonné de trouver dans les félicitations raisonnées du grand tribun des pensées analogues aux siennes, l’encouragea à opposer la puissance de son talent au débordement des factions qu’il avait fomentées jusqu’à la révolte et qui l’épouvantaient à présent lui-même. « Ces hommes-là, dit Mirabeau en parlant de Necker et de Montmorin , se défient de moi. S'ils avaient

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