‹ Les hommes de la révolutionChapitre 9 sur 24 · M IR AB K AU · texte numérisé non relu

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confiance, on pourrait s'entendre. — Mais pour s'entendre il faut s'entretenir, répliqua Malouet. Auriezvous de la répugnance à vous rencontrer avec les ministres? » Mirabeau témoigna au contraire un désir empressé de conférer avec le premier ministre. L’entrevue proposée par Malouet réunit les deux antagonistes. Mirabeau y arrivait avec les dispositions de servir. N’ecker l’écouta froidement, lui répondit à peine et, déguisant mal le mépris qu’il portait à son immoralité, traita le grand homme avili en intrigant subalterne et importun, dont on dédaigne ou dont on ajourne les services. Mirabeau, irrité, sortit avec plus d'humiliation et de vengeance dans le cœur. Le comble de l’avilissement pour un caractère fier, c’est de s’être avili sans fruit en s’offrant sans être accepté. N’ayant pu séduire le premier ministre, il ne lui resta plus qu’à le précipiter.

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« Si M. Necker, écrit-il quelques jours après cette entrevue, avait l’ombre de caractère, il deviendrait un cardinal de Richelieu contre la cour; si le gouvernement avait l’ombre d’habileté, le roi se déclarerait populaire, au lieu de laisser deviner des pensées contraires ! Son ministre et lui, par leur molle indécision, nous jetteront dans la guerre civile. Ils vérifieront à l'euvi cet axiome de Machiavel : « Tout le mal « de ce monde vient de ce qu’on n’est pas assez « bon, ou pas assez pervers. »

Repoussé de ce côté, Mirabeau pressé par des nécessités domestiques qui ne lui laissaient pas même la patience des grandes ambitions revint plus ouvertement à sou aini. 11 avoua au comte de La Marck que la succession de son père le marquis de Mirabeau, bien qu’elle représentât cinquante mille livres de rente en terres, était tout entière obérée et engagée à ses créanciers ; que les affaires publiques auxquelles il prodiguait toute sa pensée et tout son

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temps ue lui laissaient ni le loisir ni la liberté d’e.sprii nécessaires pour faire juger ses nombreux procès et pour liquider sa fortune; que ses charges étaient immenses, sa pénurie honteuse; qu’au milieu de l’éclat de sa renommée et de sa popularité, il manquait souvent des premières nécessités de la vie et qu’il n’avait pas même l’argent nécessaire pour payer le gage d’un seul serviteur. » Le comte de La Marck lui ouvrit généreusement sa bourse en attendant les ressources plus opulentes que Mirabeau était certain de puiser bientôt dans le trésor secret du roi, et se hâta de parler à l’archevêque de Bordeaux, M. de Gicé, ministre de la justice, des dispositions monarchiques de son ami.

L’archevêque de Bordeaux, quoique collègue de M. Necker, convint au premier mot de l’entretien que l’orgueilleuse incapacité de M. Necker eu politique perdait la France, et que le roi, dans la détresse de ses forces à l’Assemblée, ne pouvait trouver un allié secret ou un conseiller avoué plus providentiel que le puissant tribun qui s’ offrait à lui. « Mais, ajouta-t-il, tant que M. Necker restera au ministère, on ne peut espérer un rapprochement de ce genre avec Mirabeau, et moi-même, en le tentant, j’échouerais auprès du premier ministre! — Quelle position puis-je donc prendre? s’écria douloureusement Mira-

beau en apprenant ce refus de la bouche du comte; le gouvernement me repousse, et je ne puis me placer que dans le parti de l’opposition qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre ma popularité, qui est toute ma force! » Cette alternative tenait son esprit en suspens entre le rôle désespéré de tribun et le rôle éloigné et incertain de premier ministre. Fatale ambiguïté des rôles qui énerve également l'une ou l’autre conviction dans les hommes politiques dont les opinions et les intérêts sont balancés par un caractère avili.

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Cependant dans cette fluctuation même, Mirabeau ne pouvait sans effort renoncer à sa conscience d’esprit plus indomptable en lui que sa conscience d'honnêteté, ni porter sans trembler le dernier coup à ce gouvernement monarchique dont il se flattait toujours de devenir un jour le dernier soutien.

Le comte de La Marck, à l’instigation de son ami pressé par des nécessités d’argent de plus en plus implacables, fit part à la reine des dispositions monarchiques de Mirabeau et la conjura d'être bien convaincue que ses liaisons apparentes avec l’illustre factieux ne coûtaient rien à son dévouement pour elle, mais avaient au contraire pour principal motif le désir et l’espoir de lui ménager le retour du plus dangereux des tribuns et du plus puissant des alliés.

La reine répondit au comte de La Marck : « Je n’ai jamais douté de votre attachement, et quand j’ai su que vous étiez lié d’amitié avec Mirabeau, j'ai- bien pensé que c’était dans de bonnes intentions. Mais

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vous ne pourrez jamais rien sur lui, et quant à ce que vous jugez nécessaire de la part des ministres du roi h son égard, je ne suis pas de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. »

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Cette fière et naturelle répulsion de Marie-Antoinette pour un homme qui l'avait désignée déjà deux fois du geste à la tribune, à la vengeance du peuple, à la honte du divorce et peut-être au fer des assassins, ne découragea ni le comte de La Marck de négocier la réconciliation d’un si puissant ami de la cour, ni Mirabeau lui-même de briguer et de marchander ce rapprochement. Pressé une troisième fois par ses embarras pécuniaires, pressé tous les jours par les prodigalités de sa vie, entouré d'une meute de faclieux subalternes dont il fallait entretenir le zèle, de secrétaires et de publicistes affidés qui lui préparaient ses discours et qu’il fallait salarier, de femmes ruineuses dont il fallait satisfaire les caprices, achetant à la fois à ce prix la popularité, le talent, les plaisirs, il succombait sous tant de besoins. Le comte de La Marck, témoin et confident de ces angoisses, voulant l’arracher à cette misère, mauvaise conseillère du génie, lui offrit une assistance fixe de douze

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cents francs par mois, somme suffisante avec son traitement de député pour les dépenses courantes, et lui conseilla d’ajourner la liquidation de ses énormes dettes à l’époque où, débarrassé des soins politiques et enrichi par une place digne de son mérite, il ne sentirait plus le poids de ces honteux liens du talent. Mirabeau accepta avec des larmes de reconnaissance cette noble dépendance de l’amitié, sans examiner si l’or qui passait ainsi des mains de sou ami dans les siennes n’était pas déjà une avance sur l’or de la cour à laquelle il tendait son cœur, et qu’il n’allait pas tarder à recevoir plus largement.

Quoi qu’il en soit, il hésita plus que jamais depuis ce jour entre le langage de tribun et le langage de conservateur de la monarchie, jetant tour à tour un cri de factieux en chef au peuple qui l'applaudissait, et une insinuation d’intelligence secrète à la cour qui l’entendait à demi-mot.

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