I. Lettres de M^ae de Graffigny, Paris, i883, p
rare; oui, monsieur le maréchal; elle est sourde et muette; le secret de l'État est en sûreté*. » — Et il y eut des bohèmes escrocs, comme ce La Morlière pour qui sa famille, crainte de le voir quelque jour au carcan, sollicita un logement à Saint-Lazare. Il y en eut qui furent de remarquables « maîtres-chanteurs ». Un certain La Jonchcre écrivait un jour à Voltaire : « Voici, Monsieur, un libelle que j'ai fait contre vous; si vous voulez m'envoyer cent écus, il ne paraîtra pas ». Voltaire lui fit mander « que cent écus étaient trop peu de chose, que son libelle devait lui valoir au moins cent pistoles, et qu'il devait le publier ^ ». Le coup avait manqué cette fois ; mais aussi Voltaire était un gibier dur à tirer; le sieur La Jonchère, en d'autres occasions, fit sans doute meilleure chasse. Rappelons enfin, pour ne rien omettre, que l'on vit quelques-uns de ces tristes personnages se faire espions de police. — Diderot aidait de son mieux un pauvre hère, nommé Glénat : « Il savait les mathématiques, écrivait bien et manquait de pain. » Diderot lui procurait des clients qui lui donnaient des manuscrits à copier. Or, ce Glénat était un espion, comme M. de Sartines, lieutenant de police, l'apprit lui-même au trop confiant philosophe qui, sous le coup, resta abasourdi et désolé^.
On ne sera pas surpris que de pareilles gens, avec de pareilles mœurs, aient compté pour peu la dignité de la profession littéraire et y aient introduit les plus fâcheuses pratiques. Ils étaient comme des ouvriers prêts à toutes les besognes, basses besognes, besognes honteu-
I. Correspondance de Grimm, XII (janvier 1781). a. Lettre de Voltaire à l'abbé Prévost, juin 17^0. 3. Lettre à M"« Volland, 19 sept. 176a.
ses. C'est parmi eux que se recrutaient les plagiaires, qui pullulèrent surtout lorsque le succès de V Encyclopédie eut mis les compilations à la mode, mais qui, dès longtemps, n'étaient pas rares. La pornographie était naturellement de leur ressort : les libraires en humeur de spéculer sur le goût d'un certain public pour les œuvres libertines savaient où trouver ces « faiseurs qu'il faudrait, disait Grimm, en bonne police, condamner aux travaux publics, parce que rien n'excuse en eux le libertinage de la tête \ » A eux encore s'adressaient les libraires de Hollande pour la fabrication des pamphlets qu'ils répandaient à travers l'Europe. D'Amsterdam, Voltaire écrivait un jour à Thieriot : « Il se fait ici parmi quelques malheureux réfugiés un commerce de scandales et de mensonges à la main qu'ils débitent chaque semaine dans le Nord pour de l'argent. On paie deux, trois, quatre cents florins par an à des nouvellistes obscurs de Paris, qui griffonnent toutes les infamies imaginables, qui forgent des histoires auxquelles les regrattiers de Hollande ajoutent encore ; et tout cela s'en va réjouir les cours de l'Allemagne et de la Russie. Ces messieurs-là sont une engeance à étouffer^. »
Le métier littéraire, comme tous les autres, a ses ruses, ses manèges, que la morale n'approuve pas, mais qui, pourtant, sont d'usage. Comme le dit finement le neveu de Rameau, « chaque état a ses exceptions de la conscience générale, auxquels je donnerais volontiers le nom à' idiotis mes de métier ». Ces idiotismes, les écrivains respectables eux-mêmes ne se les interdisaient pas toujours ; mais ils y mettaient du moins quelque pudeur