I. Vie de Maapertuis, par La Beaumelle, p. la
l8o LES HOMMES DE LETTRES AU XVin* SIECLE
sée, La Motte, Moncrif, d'autres encore, restèrent ainsi des célibataires irréductibles \
Le célibat, il est vrai, n'a en soi rien de condamnable et n'était pas pour discréditer ceux qui préféraient le garder. Pourtant, il faisait présumer un certain détachement du devoir social et quelque inclination pour une existence sans responsabilité et sans contrainte. « Établissement » et mariage étaient alors termes synonymes : qui ne se mariait pas n'avait pas d'établissement dans la société ou, du moins, entrait moins facilement dans ses cadres. Joignez que, si le célibat n'implique pas le dérèglement dans les mœurs, encore est- il qu'il en préserve mal. Aussi voit-on que la plupart de ces écrivains célibataires, qui ne voulaient pas porter de liens, se trouvèrent engagés dans des liaisons.
Les faux ménages n'ont jamais peut-être été considérés avec plus d'indulgence qu'au xvm^ siècle. Dans les hautes classes, et même dans la bourgeoisie, ils ne se comptaient pas. Un jour que des gens austères s'indignaient devant l'avocat Barbier que le roi eût pris une maîtresse : « Eh ! qui donc n'en a pas ? » fit Barbier sans s'émouvoir. Pourtant, cette indulgence ne s'étendait pas à tous les « arrangements ; » on faisait des distinctions, on établissait des degrés. On voulait que, dans ces situations irrégulières, certaines convenances fussent observées. Par exemple, on ne trouvait pas à redire à la liaison de Voltaire avec M™° du Châtelet : elle avait bon air; Voltaire faisait bien les choses, embellissant la
I. D'autres ne vinrent au mariage que très tard : d'Argens, Baculard, Maupertuis, Marmontel, Piron, Roy, Sedaine, etc., touchaient à la cinquantaine, ou même l'avaient dépassée, quand ils se décidèrent à convoler.
LES HOMMES DE LETTRES DANS LA VIE PRIVÉE l8l
maison de son amie à Cirey, l'aidant libéralement à se tirer de ses embarras pécuniaires. Discrètement, d'ailleurs, M. du Châtelet vivait sous le même toit qu'Emilie et son poète ; toutes bienséances étaient donc gardées. Aussi le roi Stanislas, sans difficulté, recevait le couple à sa cour de Lunéville.
Mais ces liaisons, dont on ne demandait pas qu'elles fussent cachées, il n'était pas admis, au moins pour les simples particuliers, qu'on les affichât. Moncrif se rendit ridicule et fut tympanisé quand, ayant pris pour maîtresse en titre la trop fameuse M"* Mazarelli *, il eut l'imprudence et l'impudence de lui donner place dans sa loge de directeur, à l'Académie française.
L'opinion se montrait aussi plutôt rigoureuse pour les faux ménages quand ils étaient trop inélégants. On se moquait de Glairaut, qui cohabitait avec une fille, la demoiselle Gouilli, « parce que, en homme laborieux et appliqué, il voulait avoir sous la main les choses dont il avait besoin^ » . On trouvait que Crébillon s'encanaillait avec cette M"* de Villeneuve dont Mercier a tracé la peu engageante silhouette. Guimond de la Touche, vivant avec une aventurière italienne qui le surmenait fâcheusement, excitait peut-être plus encore le dédain que la pitié ^
Enfin, si les jeunes seigneurs pouvaient sans se disqualifier tenir l'emploi de greluchon, on ne tolérait pas qu'un bourgeois, qu'un homme de lettres reçût de sa maîtresse des services d'argent. De ce chef, Marivaux,
I. Sur M''* Mazarelli voir Journal de Barbier, IV, 477, et V, 44 et suiv.
a. Mémoires de Morellet, I, 124.