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I<52 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIir SIECLE

galant homme pourtant, se fit très mal juger. On disait qu'il vivait aux dépens de son amie, M"^ Saint-Jean ^

Somme toute, par leur liaisons peu relevées pour la plupart, les gens de lettres de cette époque laissaient voir dans leurs mœurs un certain laisser-aller peu propre à leur attirer la considération.

Ceux d'entre eux, qui se marièrent alors, ne se marièrent que très médiocrement ou mal. Les femmes qu'ils prirent Jeur étaient presque toutes inférieures par la condition et — cela va de soi — par la culture. Le Sage épousa la fille d'un menuisier; le beau- père de Crébillon, François Péaget, exerçait la profession d'apothicaire, alors assez peu prisée; une couturière devint M™^ Duport-Dutertre : « Ils vivent à un troisième étage et ils meurent de faim. Ce mariage s'est fait à l'insu de ses amis qui ne veulent plus le voir. ^)) Baculard d'Arnaud, « grand romancier, dit Bachaumont, après avoir longtemps raconté les aventures de divers héros de la galanterie, vient de terminer les siennes ou plutôt de consommer son propre roman par son mariage avec M"^ Chonchon, marchande de modes. » M"** Champion faisait un petit commerce de lingerie avant d'être la femme de Diderot. On sait par Le Sage comment Dufresny convola en justes noces avec sa blanchisseuse^.

I. Voir Journal et Mémoires de Collé, II, 288. — Dans sa thèse sur Marivaux (Paris, 1882, p.i^S), Larroumel discute ce passage de Collé. Marivaux, d'après lui, n'aurait point vécu aux dépens de M^'* Saint-Jean. Il se peut; mais les apparences étaient contre lui et aussi les propos de sa vieille amie, à ce qu'affirme Collé.

a. Journal de d'Hémery (Mss. fr., 221 56), à la date du I2 novembre 1760.

3. Diable boiteux, chap. x. Le fond de l'anecdote est parfaitement authentique.

Ce furent aussi des blanchisseuses qu'épousèrent Danchet* et Boissy. Et cela ne se passa pas sans qu'on en fît des gorges chaudes : « En plein café Procope, il [Boissy] reprochait un jour à l'abbé Pellegrin sa malpropreté. Celui-ci lui répondit froidement que tout le monde n'avait pas le bonheur d'épouser sa blanchisseuse^. »

Quelques-uns, par exception, prirent des compagnes d'un étage moins bas. Destouches s'était marié en Angleterre avec une personne aimable et distinguée, miss Dorothée Johnston ; la femme de Crébillon fils appartenait à la noble famille des Stafford ; M"* Quenaudon, connue sous le nom de M"" de Bar, qui devint M™*' Piron en 1741, ne manquait pas d'esprit et de littérature. Mais, même dans ces mariages-là, il y eut quelque chose de singulier. Destouches fut obligé, pour des raisons qu'on ne sait pas, de tenir son union secrète pendant un assez long temps ^ Le mariage de Crébillon et de M"** Stafford parut une vraie folie : « Comme ils sont tous deux extrêmement pauvres, on a dit que c'était la soif qui avait épousé la faim, et on a appelé cette union la continuation des Égarements du cœur et de l'esprit de Crébillon^. » Quant à Piron, on peut bien dire que M"^ de Bar l'épousa par pitié : n'en a-t-il pas fait l'aveu lui-même? Voici ce qu'il écrivait à sa mère :

I. « M. Danchet, de l'Académie française, qui avait vécu dans le célibat apparent, vient de déclarer son mariage avec sa blanchisseuse dont il a plusieurs enfants. » Nouvelles de la Cour et de la Ville, Paris, 1879, P- ^^9-

3. Notes du libraire Prault, dans le Bulletin du Bibliophile, i85o,

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