Correspondance de Grimm, I
l8/4 LES HOMMES DE LETTRES AU XVni* SIECLE
« Vous me commandez, ma chère mère, de vous rendre compte de mon mariage et de vous apprendre le nom, la famille et les facultés de ma femme. Elle s'appelle Quenaudon, elle est pour le moins d'aussi bonne et aussi honnête famille que moi, et elle est. Dieu merci, trop sensée pour m'avoir pris, si elle n'eût pas été plus riche que moi A cinquante-deux ans, cette demoiselle, me voyant pauvre et, entre autres infirmités, tout près d'être aveugle, elle a eu pitié de moi et a eu la générosité, malgré les répugnances d'un engagement, de joindre sa destinée à la mienne. Elle m'a pris par pitié ! Ainsi, de sa part, comme vous voyez, c'est une œuvre de miséricorde ! ^ »
En résumé, pendant une assez longue période, les hommes de lettres s'inquiétèrent peu de régler leur vie privée de façon à se mettre en bonne posture devant l'opinion.
On ne saurait dire qu'il vint un moment où leur conduite, à cet égard, ait changé du tout au tout. Dans la seconde moitié du siècle, on vit encore des écrivains engagés dans de fâcheuses liaisons ; il s'en trouva encore qui firent de piètres ou même d'indignes mariages. Le plus en vue des hommes de lettres de la nouvelle génération, La Harpe, prit pour femme la fille d'un limonadier^. Le Blanc, l'auteur de Manco-CapaCy épousa,
1. Œuvres inédites, p. i48. — Piron, il faut le rappeler, ne fut pas ingrat. Sa femme étant devenue folle, il ne voulut pas se sépad'elle et, malgré toutes les difficultés, continua à lui donner des soins. Voir quelques lettres inédites de Piron publiées par M. F. Caussydans la/?euue bleue du 17 octobre 1908.
2. Si La Harpe ne faisait pas un bon mariage, il faisait une bonne action. Sa future était enceinte de ses œuvres : « C'est M. de La Harpe qui l'a pressée lui-même de la réparation qu'il lui devait, quoiqu'il ne la lui eût point promise. » Journal de Collé, UI, 81.
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après la mort de Clairaut, cette demoiselle Gouilli, qui avait vécu publiquement avec le géomètre.
Cependant, s'il n'y eut pas réforme complète, on peut noter, du moins, un changement qui ne laisse pas d'être sensible.
Le temps est passé où les blanchisseuses étaient en quelque façon des épouses présomptives pour les gens de lettres. — Parmi eux, il s'en trouva alors quelquesuns qui contractèrent des unions, sinon brillantes, du moins honorables et avantageuses. M'"* Francquet, la première femme de Beaumarchais, avait du bien ; la veuve du garde général des Menus-Plaisirs, Lévêque, qu'il épousa en 1768, était jeune, belle et riche. Sedaine, en cette même année 1768, prit pour femme la fille d'un avocat au conseil. M"* Seriny\
A défaut de femmes riches, d'autres surent chercher et trouver des compagnes qui, par leur éducation, fussent capables de vivre de plain-pied avec eux et d'être autre chose que des ménagères. La femme du poète Le Brun, M"* de Surcour, qu'il épousa en 1709, « avait reçu une éducation très distinguée, écrivait bien, faisait des vers- ». Si Le Brun vécut mal avec elle, cela ne vint pas des torts de la jeune femme ni des conditions dans lesquelles le ménage s'était formé, mais seulement du détestable caractère du poète. — Il en prit mieux à Marmontel qui, lui aussi, voulut épouser une femme bien élevée et cultivée. Il la trouva chez son ami l'abbé Morellet, qui avait recueilli près de lui sa sœur devenue veuve avec une fille : « M. Marmontel... avait trouvé
1. Notice sur Sedaine par M^e de Vandeul donnée dans la Correspondance de Grimm, tome XVI.