Mémoires sur Suard par Garât, I
l88 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl" SIECLE
sion. Et quand, après un temps, elle s'abstint, par raison, d'aller dans le monde, c'est le monde qui vint à «lie : sa maison, avec un train modeste, compta parmi les bonnes maisons de Paris * . Il y avait vraiment quelque chose de changé depuis le temps où une M™^ de Villeneuve faisait les honneurs du galetas de Crébillon.
La considération, disait Duclos, s'obtient « par la réunion du mérite, de la décence, du respect pour
soi-même » Avec plus de régularité dans leurs
mœurs, plus de décorum dans leur tenue, plus d'ordre et de bienséance dans leur intérieur, les hommes de lettres s'acheminaient donc vers elle de plus en plus. Il y avait, en outre, pour y parvenir, un autre moyen, dont Duclos ne dit rien ici, mais dont il s'est avisé ailleurs. Dès longtemps, l'argent était devenu une puissance ; cependant, longtemps aussi, il resta une puissance presque méprisée. Mais, au xvm" siècle, il n'en alla plus ainsi : la fortune attirait à ceux qui la possédaient « les mêmes égards, les mêmes respects qu'à ceux qui occupaient des places auxquelles on les rendait par devoir ». Et Duclos explique très bien comment l'opinion s'est ainsi modifiée : « Pourquoi, dit-il, s'étonner de la considération que donnent les richesses ? Il est sûr qu'elles ne font pas un mérite réel; mais elles sont le moyen de toutes les commodités, de tous les plaisirs et, quelquefois, du mérite même D'ailleurs, pour-
I . Sur le Irain du « petit ménage » voir les Mémoires sur Suard cités plus haut, particulièrement, I, 3i8, 819.
quoi ne considérerait-on pas ce qui est représentatif de tout ce que l'on considère? Voilà précisément ce que les richesses sont parmi nous : il n'y a de différence que de la cause à l'effet, »
Or, en général, les gens de lettres n'étaient pas riches et ne disposaient guère, comme on l'a pu voir, des moyens de le devenir. En fait, ils ne se souciaient pas^ / pour la plupart, de la fortune. A la pratique des lettres! s'attache, comme par un lien naturel, le désintéresse-/ ment des biens positifs. « L'amour des lettres, écrit Du-l clos, rend assez insensible à la cupidité et à l'ambition, ; console de beaucoup de privations et, souvent même empêche de les connaître ou de les sentir. » D'Alembert préféra son indépendance à la pension de 12000 livres que lui offrait Frédéric II ; et, comme on insistait pour le faire revenir sur son refus, il écrivait à M™** du Deffand : « Je persiste et je persisterai dans ma
résolution Je resterai à Paris, j'y mangerai du pain
et des noix, j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre ^ »
Longtemps même les écrivains considérèrent ce détachement non pas comme une qualité, mais comme une obligation professionnelle. Certains pensaient que ce n'était pas assez pour eux d'être pauvres sans déplaisir, qu'il leur fallait aussi l'être par devoir. C'est la doctrine de d'Alembert dans son Essai sur les gens de lettres : « Liberté, Vérité, Pauvreté (car, quand on craint cette dernière, on est bien loin des deux autres), voilà trois mots que les gens de lettres devraient toujours avoir devant les yeux, comme les souverains celui de Postérité. »