I. Lettre à M™^ de Deffand du 4 décembre 175a
igO LES HOMMES DE LETTRES AU XVIII* SIECLE
Vint une heure pourtant où ils se persuadèrent que vraiment on les prenait trop au mot. Disposés à accepter d'eux-mêmes la médiocrité, il leur déplut de s'y voir condamnés par le monde. Ils consentaient à se passer de la fortune, mais ils trouvèrent injuste qu'on prétendît les en exclure. Et il est bien vrai que, dans l'opinion courante, la richesse chez un homme de lettres paraissait plus qu'une anomalie, semblait presque un désordre social. « La moindre fortune dans un homme de lettres, disait d'Argens, paraît étonnante; et si, après trente ans d'études et de travail, un écrivain obtient une pension de cinq ou six cents livres, il est félicité de tous ceux qui le connaissent comme s'il n'avait plus rien à
désirer On dirait que tout l'or du Potose va rouler
chez lui *. » Garât, sur cet article, rapporte un fait bien significatif : Suard, lorsqu'il rédigeait la Gazette de France, avait trouvé une combinaison qui, tout en permettant d'élever ses propres appointements, augmentait aussi le profit que le trésor public pouvait retirer de cette feuille : « Gomme tout le monde devait gagner, M"* de Tessé imaginait que tout le monde serait bientôt d'accord ; qu'il était superflu de s'adresser directement au ministre, M. de Ghoiseul, et qu'au premier mot du chef de division la décision ministérielle serait dictée et signée. La marquise se rend en grande hâte dans les bureaux : mais quelle est sa surprise ! Ge chef superbe de quelques commis ne conteste pas les profits à faire et à partager, mais il s'étonne et s'indigne que des hommes de lettres ne se trouvent pas assez riches avec 2 5oo francs ; et lui, commis, en avait 26 000 ou 3o 000. L'indignation qu'il donna à M""' de Tessé égala au moins