Voir Querelles littéraires , I, i8i, i8a
196 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl* SIÈCLE
sont plus seulement des chocs d'amour-propre ; en jeu, il y a des idées générales, non plus uniquement des questions personnelles ; lorsqu'il charge ses ennemis, Voltaire sans doute n'oublie pas ses griefs propres, mais souvent aussi ce sont les ennemis de la philosophie qu'il combat. Des batailles d'hommes de parti succèdent à de simples pouilles entre grimauds.
On aurait jdonc tort de croire que le xviii* siècle fut par excellence le temps de la discorde dans le monde littéraire, ;et que les écrivains, à cette époque plus qu'à aucune autre, eurent l'humeur âpre et querelleuse. Bien plutôt il faut songer que les plus ardents, au fort même de la bataille où ils étaient engagés, regrettèrent parfois ces dissensions et, pour l'honneur des lettres, firent des souhaits d'union et de paix entre ceux qui les cultivent.
C'est avec ce sentiment que Voltaire disait dans la Préface d'Alzire : « Que gagnent les auteurs en se déchirant mutuellement? Ils avilissent une profession qu'il ne tient qu'à eux de rendre respectable. Faut-il que l'art de penser, le plus beau partage des hommes, devienne une source de ridicule et que les gens d'esprit, rendus souvent par leurs querelles le jouet des sots, soient les bouffons du public, dont ils devraient être les maîtres? » De même, BufFon, dans une solennité académique, faisait un éloquent appel à la concorde : « Eh ! Messieurs, nous demandons la tolérance, accordons-la donc, exerçons-la pour en donner l'exemple Fermons l'oreille
aux aboiements de la critique. Au lieu de défendre ce que nous avons fait, recueillons nos forces pour faire mieux ; ne nous célébrons jamais entre nous que par rapprobation ; ne nous blâmons que par le silence. Ne faisons ni tourbe, ni coterie et que chacun, poursuivant la route que lui fraie son génie, recueille sans trouble le
fruit de son travail. Les lettres prendront alors un^nouvel essor, et ceux qui les cultivent un plus haut degré'de considération*. »
Et il est vrai que, malgré Tardeur des polémiques et des disputes, c'est en ce temps c^ue Ton yoitjiiaîkfijl. confraternité liTleraire : après des ébauches frêles et conîuses, elle apparaît alors avec des traits fermes et distincts. Dans le passé sans doute il n'avait pas manqué; d'écrivains liés d'une étroite amitié ; tels, au siècle pré-\ cèdent. Chapelle et Molière, La Fontaine et Maucroix, i Boileau et Racine ; mais les convenances, les sympathies personnelles les avaient rapprochés au moins autant que leur vocation commune. Que la profession des lettres impliquât pour ceux qui la pratiquaient des égards réciproques, de mutuels bons ofBces — cela en dehors de toute acception de personne — c'est ce dont on n'avait guère eu l'idée jusqu'alors. Tout indique, au contraire, que les gens de lettres du xvin* siècle eurent conscience de cette sorte d'obligation, même lorsqu'ils s'y dérobaient.
Fontenelle, en plus d'une occasion, usa de sa fortune pour encourager des débutants ou assister des confrères malheureux ^ Voltaire fit très souvent de même. Déjà riche, mais non encore opulent, on le voit en lySS entretenir chez lui des jeunes gens, Linant et Lefebvre, qu'il connaissait à peine, mais en qui il avait cru discerner des promesses de talent \
1. Réponse de Buflbn au discours de réception du duc de Duras, à l'Académie française, i5 mai 1775.
3. Beauzée, dans le Journal de Paris du 2l\ mars 1778, défendit la mémoire de Fontenelle contre des attaques anonymes et rapporta plusieurs traits de ce genre.
3. Journal de la Cour et de Paris (12 oct. 1783) dans la Revue rétrospective (2* série, tome VII).
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C'est à propos de ces deux protégés que Voltaire écrivait à Gideville ces mots bien significatifs : « Je voudrais bien que ma fortune fût assez honnête pour leur rendre la vie plus agréable ; mais, n'ayant point de richesse à leur faire partager, ils daignent partager ma pauvreté. Je ne suis pas comme la plupart de nos Parisiens ; j'aime mieux avoir des amis que du superflu ; et je préfère un homme de lettres à un bon cuisinier et à deux chevaux de carrosse» (27 septembre lySS). Cette conduite, il ne s'en est pas départi durant sa longue carrière. Vientil à goûter les vers de Saint-Ange, aussitôt il écrit à La Harpe : « Il me semble qu'il faudrait faire une souscription pour engager Fauteur à suivre un si beau talent. Je souscris pour deux cents francs » (28 novembre 177 1). Rapprend que La Harpe est gêné : «Si vous pouviez, écrit-il à d'Argental, donner pour moi vingt-cinq louis à La Harpe, vous me feriez un plaisir infini » (3o ^décembre 1772). Delisle de Sales, condamné parle Châtelet pour son livre de la Philosophie de la Nature, en a appelé au Parlement : « Ce procès étrange, lui écrit Voltaire, doit vous ruiner. Pourquoi n'ouvrirait-on pas une souscription pour vous procurer les moyens de le soutenir?... Ma souscription doit être prête. Elle est en votre nom, et vous la trouverez chez M. Dailli, notaire, rue de la Tixanderie \ Je ne doute pas que tous les véritables gens de lettres ne s'empressent à vous donner les marques de l'intérêt qu'ils doivent prendre à vous » (i5 avril 1776). Voilà quelques faits entre beaucoup d'autres du même genre que l'on pourrait citer.
Voltaire ne fut pas, d'ailleurs, plus ménager de son crédit que de son argent ; et d'autres, qui n'étaient