Correspondance de Grimm, XII, juin
202 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIll" SIÈCLE
Chrétiens ou non, ils font place dans leur vie à ce sentiment nouveau de la confraternité. Les effets en sont assez sensibles, pour que les partisans du passé en prennent quelque inquiétude : « Depuis une vingtaine d'années, écrit Fréron, il s'est formé parmi nous, vous le savez, une confédération de soi-disant philosophes et beaux-esprits qui, très faibles par eux-mêmes, sont devenus très forts par le nœud qui les lie. » Et Fréron les montre subventionnant des jeunes gens sur « la cassette philosophique », ou leur procurant un établissement avantageux dans les bonnes maisons de Paris, de province ou de l'étranger. « Il y a, dit-il, dans Paris, chez un philosophe très connu un bureau toujours ouvert où l'on va se faire inscrire pour avoir en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Danemark, en Suède, en Russie, etc., des places de secrétaires de gouverneurs, d'intendants, d'économistes, et même de valets de chambre ou de femmes de chambre*... » Fréron exagère plaisamment, cela va sans dire ; en tout cela aussi, comme on peut le penser, il ne veut voir qu'un manège de sectaires occupés des intérêts de leur culte. Qu'il y ait eu quelque chose de cela parfois, nous- ne songeons pas à le nier. Mais ces pratiques, ce ne sont pas les seuls encyclopédistes, les seuls philosophes qui en ont usé. Spontanément, sans arrière-pensée, les gens de lettres, qui sont sans attaches de parti, ont alors senti de plus en plus le désir de s'unir, ont eu de plus en plus une tendance à se servir mutuellement, et à témoigner leur respect de la profession littéraire par des égards pour ceux qui l'exerçaient^.
1. Année littéraire, 1778, tomel, 3 à 17, cité par Gh. Barthélémy dans les Confessions de Fréron.