Dans son Discours de réception à l'Académie française
En fait, dès le début du siècle, ils cherchèrent à vivre moins isolés les uns des autres, ils s'habituèrent davantage à se sentir les coudes. Les cafés leur servirent alors de point de ralliement. — Les beaux-esprits de l'âge précédent se réunissaient bien parfois au cabaret : IdiCroix'de- Lorraine, le Mouton- Blanc, VAnge, \aiFosseaux-Lions, avaient compté parmi leurs clients Saint- Amand, Chapelle, Racine, même l'austère Boileau ; mais c'étaient surtout lieux de « beuveries », où l'on ne faisait que passer et qui n'étaient fréquentés assidûment que par les poètes rouge-trogne. — Les cafés furent autre chose : on y allait par besoin de délassement honnête, pour y causer plus que pour y boire, pour y échanger des idées, non pour vider des rasades. (( Chacun des cafés illustres avait ses gens de lettres attitrés, son « banc des auteurs » ou son « banc redoutable » ; dans chacun d'eux régnait et trônait un bel esprit ; chez la veuve Laurent, J.-B. Rousseau avait quelque temps tenu le sceptre ; Boindin terrifiait le café Procope par l'audace de ses paradoxes athées ; quant à La Motte il fréquentait surtout le café Gradot où, à force d'esprit aimable et de politesse exquise, il était devenu « le point de réunion de l'assemblée S) . Pour quelques-uns, le café fut vraiment un lieu d'élection : on a vu combien Maupertuis s'y plaisait et, devenu célèbre, il ne cessa pas de s'y
juin 1776), La Harpe prit pour sujet ; la préférence que V écrivain doit donner à la société de ses confrères sur celle du monde.
1. Thèse de P. Dupont sur Houdar de la Motte, Paris, 1898, p. 10.
204 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIll'^ SIECLE
plaire*. Quels qu'aient pu être les inconvénients de l'hospitalité banale que le caté offrait aux gens de lettres, elle a eu certainement cet avantage qu'elle leur permit de se chercher, de se trouver, de se connaître et, partant, en maintes rencontres, de se lier.
De bonne heure, d'ailleurs, ils eurent des lieux de réunion plus intimes que les cafés. Avant 1780, La Motte, Boindin, Dufresny, Rémond de Sainte- Albine et quelques autres louaient, à frais communs, un jardin situé sur les fossés de l'Estrapade où, pendant la belle saison, ils tenaient ce que Gâcon appelle « la Basse Académie^ ». Plus tard, quand les cafés commencèrent à être moins en vogue — c'est-à-dire aux environs de 17^0 — nous les voyons se grouper autour de quelques hommes qui peuvent mettre une bibliothèque à leur disposition. Dans une lettre du 5 décembre 1760, Montesquieu nous apprend que, chez l'abbé Oliva, bibliothécaire du cardinal de'Rohan, à l'hôtel de Soubise, « s'assemblaient, un jour de la semaine, plusieurs gens de lettres pour converser sur des sujets littéraires ^ » . Autour du P. Desmolets, bibliothécaire de l'Oratoire, s'était formé un groupe du même genre qui ne se dispersa que le jour où Desmolets, sur une dénonciation des Jésuites, dut renoncer à le recevoir*.
Plus durables^, et plus célèbres aussi, furent les réunions qui avaient lieu chez Falconet, médecin consul-