Mémoires de Morellet, I
2. Voir Grimod de la Reynière et son groupe, par G. Desnoiresterres, Paris, 1877.
208 LES HOMMES DE LETTRES AU XyiII** SIÈCLE
preuve nouvelle du besoin et du désir qu'éprouvaient les gens de lettres de se voir et de se rapprocher de plus en plus ?
Il y avait chance pour que ces rapports plus fréquents et plus étroits dans la vie de tous les jours amenassent quelque modification dans la vie littéraire ellemême. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver : la confraternité littéraire et la coopération littéraire sont à peu près contemporaines. Jusqu'alors on n'avait guère connu que la collaboration, c'est-à-dire cet arrangement singulier par lequel on se met à deux ou trois pour écrire des œuvres, roman, drame ou poème, qu'un seul eût pu faire et, souvent, faire mieux. Mais l'idée de se grouper, de s'organiser, de consacrer un effort commun à l'exécution d'un ouvrage qui, par son ampleur et sa variété, dépasse les forces et les capacités d'un seul homme, cette idée était presque entièrement nouvelle : les entreprises littéraires collectives n'avaient été tentées que par des « corps » (Dictionnaire de l'Académie française), ou par des congrégations religieuses (le Dictionnaire de Trévoux par les Jésuites, V Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins de Saint-Maur). Gomment, alors qu'ils vivaient isolés, dispersés, les gens de lettres eussent-ils pu songer à rien de pareil ? Sans le progrès de la confraternité littéraire, Diderot eût-il réussi à mettre en branle la grande machine de V Encyclopédie ? Il a parfaitement compris lui-même qu'il y eut là une des raisons décisives qui lui permirent de venir à bout de son entreprise : il avoue bien qu'il a employé de mauvais ouvriers « qui remirent toute leur besogne à des
espèces de Tartares qui s'en chargèrent pour la moitié du prix qu'ils en avaient reçu » ; mais il rappelle aussi qu'il a été soutenu par le concours dévoué de confrères travaillant « par goût pour l'ouvrage » et « par pur attachement pour les éditeurs * ».
h"* Encyclopédie par une Société de gens de lettres ! Après le bruit qui se fit autour de ce grand ouvrage, après les traverses et les épreuves par lesquelles il dut passer, après son succès définitif, la coopération littéraire, presque inconnue la veille, prit une soudaine faveur. Faveur qui, d'ailleurs, comme il arrive pour presque toutes les nouveautés, produisit d'abord de singuliers abus. On crut qu'avec cette étiquette prestigieuse : par une Société de gens de lettres, on pourrait tout faire passer. Il n'est que de voir dans les Supercheries littéraires dévoilées de Quérard la longue liste des ouvrages qui furent publiés sous ce polynyme. La Correspondance de Grimm annonce un Dictionnaire domestique portatif, contenant toutes les connaissances relatives à l'économie domestique et rurale, ou l'on détaille les différentes branches de l'agriculture, la manière de soigner les chevaux, celle de nourir et de conserver toutes sortes de bestiaux, celle d'élever les abeilles, les vers à soie, et dans lequel on trouve les instructions nécessaires sur la chasse, la pêche, les arts, le commerce, la procédure, l'office, la cuisine, etc., etc., par une Société de gens de lettres. Et, après avoir rapporté ce titre extraordinaire, le rédacteur de la Correspondance ajoute : « Je ne connais pas de meilleure plaisanterie que ce titre d'une nouvelle compilation qui vient de paraître en trois volumes. J'espère qu'incessamment une société de métayers,