Causeries du Lundi, V
RAPPORTS DES HOMMES DE LETTRES ENTRE EUX 2l5
Duclos et ses confrères, lorsque le comte Clermont de se mit en tête d'être de l'Académie française? Un prince du sang académicien, cela ne s'était pas encore vu: le prince de Gonti naguères avait songé à se présenter; mais Louis XIV ne l'y avait pas autorisé, jugeant qu'un prince de la maison de France ne pouvait faire un si grand honneur aux quarante. Pressenti par le comte de Clermont, Louis XV se montra plus accommodant, et celui-ci alors, dit Duclos, « fît communiquer le désir qu'il avait à dix d'entre nous, tous gens de lettres ». Très flattés, ils allaient donner les mains à tout, quand Duclos leur représenta qu'un si grand honneur pourrait bien n'être pas sans danger pour l'égalité académique et qu'il importait avant tout de la sauvegarder. Tout de suite, il se rangèrent à cet avis et chargèrent Duclos de rédiger un mémoire oii il ferait entendre au prince quels étaient leurs scrupules. Ce petit morceau, très respectueux de forme, n'en a pas moins une fermeté hardie : « Les satuts de l'Académie, est-il dit au début, sont si simples qu'ils n'ont pas besoin de commentaires. Le seul privilège dont les gens de lettres, qui sont véritablement ceux qui constituent l'Académie, soient jaloux, c'est l'égalité extérieure qui règne dans nos assemblées. Le moindre des académiciens en fortune ne renoncerait pas à ce privilège pour toutes les pensions du monde. Si S. A. S. fait à l'Académie l'honneur d'y entrer, elle doit confirmer, par sa présence, le droit du corps, en ne prenant jamais place au-dessus de ses officiers. » Le comte de Clermont ne fit pas d'abord d'objection, et il fut élu. Mais, quand vint le moment de sa réception, il se laissa persuader par son entourage de réclamer les prérogatives auxquelles il avait renoncé. Il fit composer un mémoire fort étendu à ce sujet et l'adressa à
2l6 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl* SIECLE
Duclos en demandant une prompte réponse. Duclos n'avait pas le loisir de consulter ses confrères ni de concerter une réponse avec eux. N'importe: il maintint, sans céder sur rien, les conclusions de son mémoire et ne craignit pas de rappeler le prince au respect de la parole donnée. « Ils (les académiciens) ne se persuaderont jamais qu'ils aient eu tort de compter sur sa parole. Nous osons le dire, et le prince ne peut que nous en estimer davantage, nous ne lui aurions jamais donné nos voix, si nous avions pu supposer que nous nous prêtions à notre dégradation ^ » Cette réponse Duclos dit qu'il la fit au risque d'être désavoué par le corps au nom duquel il parlait. Mais il est clair qu'il ne redoutait pas un désaveu : il savait de façon certaine que ses collègues ne l'abandonneraient pas et feraient front avec lui. C'est ce dont le comte de Glermont fut sans doute averti ; car il ne tenta plus de nouvelle démarche.
Comment les gens de lettres se tenaient de près, c'est ce que l'on put voir encore lorsque M™* Du Barry devint la maîtresse du roi. L'opinion publique lui était nettement hostile et la jugeait méprisable : lui adresser des hommages, c'était se dégrader. Il ne se trouva pa« alors un écrivain pour saluer la nouvelle favorite, et cette abstention générale fut prise, comme elle devait l'être, pour une manifestation. Bachaumont n'a pas manqué de la noter malignement : « Depuis que l'élévation de M"* la comtesse Du Barry à la cour a mis en spectacle la beauté, les talents et les vertus de cette dame, restés jusqu'ici dans une obscurité injurieuse, de tous les gens de lettres, retenus par l'admiration ou le respect, aucun
I. Duclos a lui-môme conté toute cette affaire par le memi dans le morceau intitulé : Histoire de l'Académie française.
n'a encore fait fumer son encens pour cette nouvelle divinité*. » Que, dans cette circonstance, il y ait eu un mot d'ordre, ce n'est pas probable ; mais ce silence unanimement observé montre que chacun se croyait comptable envers tous de la dignité littéraire.
Au mois d'avril 1770, on commença à parler d'élever une statue à Voltaire : c'est en cette occasion que les gens de lettres attestèrent de la façon la plus éclatante qu'ils tendaient à se croire solidaires. Ce projet de statue avait, paraît-il, pris naissance dans le salon de Mme Necker. Mais, dès la première heure, il fut entendu que les gens de lettres seraient seuls à pourvoir à son exécution : « ils en voulaient faire un monument de leur union et de la justice rendue à un grand homme pendant sa vie *. » « La clause de n'admettre à la souscription que des gens de lettres français est si expresse que les particuliers mêmes, à la table desquels ces messieurs ont conçu cette heureuse idée, ont l'humiliation de ne pouvoir en être". » L'entreprise comportait quelques sacrifices d'argent : la statue, commandée à Pigalle, devait coûter 10000 francs. Mais, tout de suite, les souscriptions affluèrent ; dès la fin de mai, d'Alembert écrivait à Voltaire : « Un très grand nombre de gens de lettres a déjà contribué et un plus grand nombre a promis d'imiter leur exemple*. » Les souscripteurs couraient de plus le risque de se compromettre : ne leur fallait- il pas s'attendre à la malveillance et à la rancune du parti dévot? A passer outre, il y avait un certain