Mémoires sur Suard, I, io3, io
tinctement entendu cet appel de Montesquieu : « Tous ne faisaient pas, il est vrai, de ces grands problèmes l'objet d'une étude particulière et approfondie ; la plupart même ne les touchaient qu'en passant et comme en se jouant; mais tous les rencontraient*. » Plus fort peut-être qu'un lien positif, ce lien tout spirituel les tint assez rapprochés pour que, devant la postérité, malgré leurs divisions et leurs querelles, ils paraissent avoir marché dans la même voie vers le même but*.
1 . « Ces philosophes, ces savants de tout genre, quoique assez désunis entre eux par les objets de prééminence et d'amour-propre, ne faisaient qu'une masse philanthropique, toujours d'accord, toujours unie, dès qu'il était question du bien public. » Grétry, De la Vérité, Paris, an IX, I, lv.
2. Tocqueville, VAncien Régime et la Révolution, Paris, 1866, p. ao^.
Au ivn* siècle, il y avait le monde de la cour, le monde de la ville, avec, ici et là, des compartiments divers ; ce que l'on appelle « le monde » n'existait pas encore. Ni La Rochefoucauld, ni La Bruyère n'ont employé ce mot avec le sens que nous lui donnons ; c'est qu'ils ne connaissaient pas et ne pouvaient pas connaître la chose. — Le monde — c'est-à-dire des réunions de personnes étrangères le plus souvent entre elles, diverses d'origine, de condition, de fortune et d'esprit, qui n'ont point d'affaires à discuter, point d'intérêts communs à débattre, qui, sans aucun signe extérieur de ralliement, se reconnaissent pourtant, qui, sans contrat préalable, mais par un accord tacite, s'entendent sur un certain ordre de sujets et dont les âmes, pour quelques moments du moins, se tiennent, si l'on peut dire, à la même température — le monde, ainsi entendu, c'est au xvm" siècle qu'il se forme, et c'est le goût du plaisir qui l'a formé. C'est le goût du plaisir qui fait alors oublier la hiérarchie sociale. Alors, comme Duclos l'a très bien noté en 1760, quiconque passe pour ce qu'on appelle un homme aimable trouve le monde prêt à l'accueillir :
« Tous ceux qui se plaisent se conviennent. Les mœurs font à Paris ce que l'esprit du gouvernement fait à Londres ; elles confondent et égalent dans la. société les rangs qui sont distingués et subordonnés dans l'État*. » Cinquante ans plus tard, la même observation se retrouve dans Sénac de Meilhan : « Le goût du plaisir faisait disparaître habituellement toutes les lignes de séparation, et la société ressemblait à un grand bal où chacun s'empresse, se coudoie, se place au hasard ou selon son goût, et ne cherche qu'à passer agréablement quelques heures*. » Mais si, pour obtenir accès dans le monde, la naissance, les titres, la fortune, ne sont pas exigés, s'il suffit de passer pour un homme aimable, — il ne suffit pas à qui veut passer pour tel d'avoir de l'agrément dans l'esprit et de l'aménité dans le caractère. Aux exigences d'autrefois le monde en a substitué de nouvelles, qui lui sont propres. L'étiquette sans doute n'est plus de mise dans les salons où des hommes appartenant à toutes les classes peuvent se rencontrer ; mais une certaine tenue, un certain air, de certaines façons, un certain ton, y sont de rigueur. Le monde a ses lois, — lois non écrites, mais qu'il permet d'autant moins de transgresser. Il aime assez, d'ailleurs, leur prêter une mine un peu mystérieuse pour relever d'autant ceux qui les entendent et les observent le mieux. Le monde a beau n'être pas une aristocratie, et moins encore une élite, pourtant être homme du monde, cela ne va pas sans un prestige particulier.
1. Voir dans les Considérations sur les Mœurs tout le chap. xi (^Sur les gens de lettres).
2. Du Gouvernement, des Mœurs et des Conditions en France avant la Révolution , p. 74, Hambourg, 1795.
224 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl* SIECLE
Voilà pourquoi ces « sociétés », comme on disait, dont les cadres semblent imprécis, qui paraissent n'avoir eu aucun objet exprès, ne laissèrent pas d'exercer une influence indirecte, mais certaine, sur l'ordre social et même sur les affaires politiques. Entre les gens du monde, en dépit de la jalousie et de la malignité, il y avait une sorte de franc-maçonnerie qui les engageait à se servir entre eux, à l'occasion; et cela était de conséquence. De plus, si les salons n'exprimaient pas l'opinion publique dans toute son étendue, du moins représentaientils le sentiment de la partie la plus brillante de la nation. Les gouvernants ne pouvaient pas ne pas en tenir compte ; d'autant que l'opinion des salons leur était plus aisément connue. En matière littéraire enfin, le monde jouait aussi son rôle : il n'était pas le public, mais le public, avec cette inclination qu'il a montrée dans tous les temps à prendre un mot d'ordre, se réglait alors volontiers sur le goût des mondains.
En somme, au xviii* siècle, à presque tous les moments et presque en toute affaire, l'influence du monde s'est fait sentir et, parfois, son action fut étendue et profonde.
Dès le temps où il commença à se former par le mélange d'éléments séparés jusque-là, les gens de lettres y trouvèrent accueil. « Le goût des lettres, dit Duclos, a gagné insensiblement et il est venu au point que ceux qui ne l'ont pas, l'affectent. » — « Tous les jours, dans les cercles les plus brillants, elles (les lettres) rapprochent les conditions malgré le faste des dignités et l'orgueil de la naissance..., s'il en est qui les aiment par choix, tous s'en piquent par mode*.» C'est bien cela: les lettres sont à la mode et, à ce titre, font partie du programme
1. Œuvres du philosophe bienfaisant, t. IV, p. 35i, Paris, 1768.
de la vie mondaine. Par une conséquence naturelle, « on recherche ceux qui les cultivent et ils ont été attirés dans le monde à proportion de l'agrément qu'on a trouvé dans leur commerce » .
Entendons bien que, lorsque Duclos parle ainsi, il ne songe pas à ces réunions que Ton appelait parfois « bureaux d'esprit », et où l'on invitait les gens de lettres pour les mettre en montre. M™* de Tencin, M"** Geoffrin et leurs imitatrices recevaient chez elles les écrivains « en représentation », si l'on peut dire. « On y arrivait, avoue Marmontel, préparé à jouer un rôle ; l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté d'y suivre son cours facile et naturel ^ . » Quelque délicate qu'elle pût être, la maîtresse de maison n'eût pas été en effet satisfaite si les gens de lettres, ses hôtes, avaient oublié qu'ils étaient en quelque sorte sur l'affiche et que l'on attendait d'eux leur « numéro » . Ils figuraient dans ces salons comme des « professionnels », et non pas comme hommes du monde.
Ce n'est pas non plus comme hommes du monde que quelques-uns vivaient près de certains grands seigneurs ou de personnages opulents. Ils n'étaient là que des protégés, des clients ; ils ne pouvaient songer à se mettre sur un pied d'égalité, même d'égalité déférente. D'Alembert, pour montrer à ses confrères quels risques ce commerce faisait courir à leur dignité, écrivit son Essai sur la société des gens de lettres et des grands... sur les Mécènes et sur les récompenses littéraires. Quant aux inconvénients des salons littéraires et des bureaux d'esprit, toujours prêts à devenir des cénacles et des coteries, ils furent dénoncés un peu de toutes parts.