‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 138 sur 186 · I. Mémoires, livre III · texte numérisé non relu

I. Mémoires, livre III

Pellisson. i5

Mais, quand ils allaient dans le monde tel que nous avons essayé de le définir, les hommes de lettres n'étaient plus tenus de mettre leur enseigne; ne pas la laisser en entrant dans un salon, c'était même commettre une faute de goût. Dans ce milieu, ils ne se sentaient plus les clients, les protégés de personne ; avec tous, ils pouvaient traiter d'égal à égal. S'ils ne prétendaient pas descendre jusqu'au fond des âmes, s'ils s'en tenaient à la mine qu'on leur faisait, au langage qu'on leur parlait, il ne leur était pas interdit de croire à la vérité du mot de Duclos: « On a dit que le jeu et l'amour rendent toutes les conditions égales : je suis persuadé qu'on y eût joint l'esprit, si le proverbe eût été fait depuis que l'esprit est devenu une passion. »

Gomment, en de telles conjonctures, les hommes de lettres se fussent-ils avisés de repousser les avances qui leur venaient des cercles mondains? Lorsque leur effort tendait à ne plus rester en marge de la société, pourquoi auraient-ils écarté, quand elle s'offrait à eux, l'occasion de montrer qu'ils étaient autre chose que des pédants et des grimauds? d'autant que, désireux d'agir sur les hommes de leur temps, ils s'aperçurent vite que le monde n'était pas seulement une forme, mais une force.

Et pourtant ce fut alors parmi eux une question très débattue de savoir si leurs intérêts immédiats, si leur intérêt supérieur ne leur commandaient pas de se tenir à l'écart des réunions mondaines.

Certains remontraient qu'en allant dans les salons il leur faudrait subir des charges assez onéreuses. Ils étaient pauvres pour la plupart : et la pauvreté sans doute n'était plus dans le monde un titre d'exclusion ; mais que d'embarras elle y causait 1 Aller dîner en ville, cela, tout compte fait, revenait plus cher que de payer son écot

chez le traiteur. Jean-Jacques, sur un ton d'humeur assez plaisant, a lait quelque part* le compte des « faux frais » qu'entraînaient les fréquentations mondaines, et il ne cache pas que ce fut une des raisons qui le décidèrent à la retraite.

A vivre en mondain, ce n'est pas seulement son pauvre argent, mais surtout son temps, que l'on dissipe. Les heures passées dans les salons sont perdues pour le travail de cabinet: « Nos prédécesseurs, concentrés dans leur cabinet ou dans un petit cercle de leurs parents, vivaient frugalement, veillaient tard, se levaient matin, faisaient une visite par semaine. De nos jours on est devenu moins sauvage; on veut vivre en société. En perdant le goût de la retraite, on abandonne le soin de cultiver son esprit. » C'est Garnier, professeur au Collège de France, auteur d'un livre suTVHomme de lettres ", qui tient ce langage ; à son gré, cette dissipation mène le talent tout droit à sa ruine. Dira-t-on que Garnier est un pédant? Mais Marmontel, qui fut un moment un homme à la mode, confesse que, fatigué par ses succès de société, il n'avait plus la force de s'appliquer à rien; et M. le baron Grimm, qui se piqua toujours de bel air, déclare pourtant que « la véritable et solide science a dû souffrir de cette dissipation continuelle De toutes les pertes, ajoute t- il,

celle du temps est la plus irréparable '\ »

Chose plus fâcheuse encore : il ne suffïit pas au monde qu'on soit des siens ; il veut qu'on soit sien. Il a ses préjugés, ses opinions ; il ne les impose pas, il est vrai, mais il les insi-

I. Voir le passage cité (p. 1 63) dans le Jean-Jacques Rousseau de Jules Lemaître, Paris, 1907.

a. P. ii5 et suiv.).

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