Mémoires, p. 53, Paris
« Si j'avais la main pleine de vérités, je ne rouvrirais pas pour le peuple. » On dirait que les écrivains, au début du xviii* siècle, ont pris cette parole de Fontenelle comme un mot d'ordre. Ceux qui comptent alors, La Motte, Dubos, Mairan, Terrasson, Fréret, Maupertuis ne songent pas du tout à s'adresser à la foule. De même que Fontenelle se garde bien d'écrire une astronomie populaire, mais compose pour une marquise ses Entretiens sur la Pluralité des Mondes, ils ne veulent \avoir affaire qu'à un public restreint, à un groupe de gens du monde, à des lecteurs de choix ; Voltaire luiimême, pendant un assez long temps, ne visa pas plus Jloin*. Il arrive même parfois qu'ils ne travaillent que pour leurs pairs. Duclos raconte que Fréret, en lui envoyant un de ses ouvrages, lui écrivait qu'il serait bien
I . Gondorcet, dans la Vie de Voltaire, dit que c'est l'exemple de l'Angleterre qui lui montra que « la vérité n'est pas faite pour rester un secret entre les mains de quelques philosophes et de quelques gens du monde instruits ou plutôt endoctrinés par les philosophes ».
fâché de le voir devenir public, et qu'il ne le destinait qu'à (( des amis interiorls admissionis ». A n'en pas douter, ils ont déjà l'esprit du siècle : ce sont des penseurs très libres. Mais leur liberté s'enferme en leur for intérieur : « intus ut lihet, foris ut moris est » ; c'était la devise de Gabriel Naudé, c'est aussi la leur. Que si, d'aventure, ils se permettent quelque hardiesse, ils ne la présentent jamais que de façon détournée, oblique, presque cauteleuse. Leur doctrine, à leur gré, doit demeurer ésotérique et ils ont si peu de goût pour l'apostolat qu'ils répugnent même à la simple propagande.
A quoi tinrent cette modestie et cette réserve ? Ils se souvenaient sans doute du régime auquel la pensée était soumise du temps de Louis XIV, quand, a pour vingt manières qu'il y avait de démontrer l'immortalité de l'âme ou le droit divin des rois, on n'en souffrait pas une de les nier » , et ils avaient gardé le pli de cette contrainte. D'autre part, plusieurs d'entre eux étaient les clients ou les hôtes des hommes au pouvoir : d'Aguesseau, d'Argenson, Noailles, Tessé, s'entouraient de littérateurs ; dans son palais, ou dans celui de sa fille, la duchesse de Berry, le Régent logeait Fontenelle, Vertot, Longepierre, Mairan, Montgault, Girard. Par là ne se trouvaient-ils pas comme engagés à ne pas se compromettre, à ne pas devenir compromettants pour leurs patrons ? La reconnaissance ne leur imposait-elle pas de garder une grande prudence dans leurs démarches ?
Mais ce qui, plus que tout peut-être, les détourna de chercher à exercer une action un peu large, c'est qu'ils se sentaient dépourvus d'autorité. Non pas que quelquesuns d'entre eux n'eussent une considération personnelle ; mais ils savaient qu'on n'en accordait aucune à leur profession d'écrivains. Et c'est un point qu'il faut bien
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marquer : on en mesurera mieux le chemin que les gens de lettres ont fait du commencement à la fin du siècle. Si l'on parcourt à tous ses étages la société du temps de la Régence et du ministère Flcury, partout Ton peut voir s'étaler le dédain, même le mépris, pour le métier littéraire. Voltaire, ayant été bâtonné au pont de Sèvres par un gentilhomme, vient à Versailles se plaindre au Régent. Celui-ci, après Tavoir écouté froidement: « Monsieur Arouet, lui dit-il, vous êtes poète et vous avez reçu des coups de bâton... Gela est dans Tordre et je n'ai rien à vous dire*. » Et le Régent aime l'esprit, respecte l'intelligence ; mais il traite ceux qui les représentent, avec les préjugés de son temps et de sa caste. Le comte de Livry frayait assez volontiers avec les poètes : (( Soupant un soir avec Dancourt, qui était en verve et prodiguait les saillies, il lui dit soudain : Dancourt, tu as été charmant jusqu'à présent, mais je t'avertis que si, d'ici à la fin du souper, tu as plus d'esprit que moi, je te donnerai cent coups de bâton \ » De même le comte de Gaylus, l'amateur d'antiquités, qui, à l'occasion écrit des bagatelles et va s'asseoir à la table de M"^ Quinault avec Duclos, Grébillon fils, etc., n'en a pas moins « pour les écrivains de profession un dédain qui sent tout à fait son grand siècle*. » Quand des aristocrates lettrés pensent et se comportent de la sorte, que feront les autres ? G'est ce dont Vauvenargues nous donne une idée: « Anselme est outré que son fils témoigne du goût pour les sciences ; il lui brûle ses papiers et ses livres et, comme