‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 164 sur 186 · Mémoires, III · texte numérisé non relu

Mémoires, III

qu'à son corps défendant: « Bayle, me disais-je, a bien été précepteur, Postel goujat de collège, Rousseau laquais d'une marquise; je puis bien être gazetier. Honorons le métier, il ne me déshonorera pas ^ » Rappelons enfin les furieuses sorties de Delisle de Sales dans son Essai sur le journalisme depuis ij35 jusqu'à 1800^: le journalisme, d'après lui, doit se définir « le besoin de déraisonner réuni au besoin de nuire ». C'est « une secte anti-littéraire, secte audacieusement abjecte, dont l'existence publique est un délit et le nom une injure, qui n'existe que par le vice et ne se soutient que par le ridicule » .

Cette défaveur marquée par les auteurs de livres aux auteurs de feuilles peut au premier abord paraître surprenante; elles s'explique pourtant aisément. — La politique étant un domaine réservé, ce fut surtout la critique des ouvrages récents qui défraya les premiers journaux, et la critique alors se donnait pour office plutôt de relever les défauts que de signaler les mérites; elle prenait même volontiers le ton et Tallure de la satire ; pour les écrivains, le journaliste était un censeur souvent malin, parfois malveillant, presque toujours incommode. Comment auraient-ils été disposés à voir en lui un confrère? Bien plutôt il devait leur paraître un concurrent, même quand il n'était pas un adversaire. Les livres, de format un peu encombrant, coûtaient assez cher et il fallait prendre quelques soins pour se les procurer; les journaux, d'un prix moins élevé, plus maniables, allaient, pour ainsi dire, au devant des lecteurs. N'y avait-il pas là une menace? les gens de lettres ne devaient-ils pas sentir que ceci /uerai7 ce/a ? ne pouvaient-

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