Paris
Pellisson. i^
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ils pas remarquer que si le journal, en annonçant un livre avec éloges, l'aidait parfois à se vendre, aussi souvent, plus souvent peut-être, il dispensait de Tacheter? N'était-ce pas le sentiment de Diderot quand il disait des gazettes qu'elles étaient « la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire ! »
Ajoutons que les citoyens de la république des lettres qui, en tout temps, sont un peu aristocrates, l'étaient beaucoup en ce temps-là. D'origine toute fraîche, le journal, par cela seul, encourait quelque dédain; les journalistes ne pouvaient être traités que comme des tard venus. Et, d'ailleurs, à quelle place, à quel rang les mettre ? Il y avait une hiérarchie des genres, les uns très nobles, les autres moins; et cette hiérarchie, presque autant que le talent, servait à classer les littérateurs. Mais la critique n'était pas encore tenue pour un genre; à peine avait-elle un nom, et l'on ne faisait guère de différence entre l'écrivain critique et le libelliste.
Il faut, au surplus, reconnaître que les débuts du journalisme ont manqué d'éclat et, lorsqu'on parcourt nos premiers recueils périodiques, on ne trouve pas tout à fait déplacé le dédain que les lettrés eurent pour eux. Sans doute la Gazette, l'ancêtre des journaux français, fondée par Théophraste Renaudot en i63i, eut toujours, comme nous dirions, une certaine tenue; elle prit dès l'abord un caractère, sinon officiel, du moins officieux ; Richelieu et Louis XIIÏ l'encouragèrent et même, diton, y collaborèrent parfois et cela lui valut de pouvoir seule donner des informations politiques. Voltaire en dit qu'elle peut fournir de « bons matériaux pour l'histoire parce qu'on y trouve toutes les pièces authentiques que les souverains mêmes y font insérer » . C'est l'éloge de la matière; mais quant à la façon, il s'en
tient à déclarer que cette feuille a toujours été u assez correctement » écrite. Rien qu'à voir la liste de ceux qui la dirigèrent jusque vers le milieu du xvin* siècle, on n'est pas tenté de croire que Voltaire ait été trop chiche de compliments: Renaudot, de Verneuil père, de Verneuil fils, La Bruère, de Meslé ne sont assurément pas des personnages prestigieux.
Le Journal des Savants, en i665, inaugura la presse scientifique et littéraire; en 1701, le chancelier de Pontchartrain en fit une institution d'État en nommant pour le rédiger un groupe d'hommes compétents dans les diverses disciplines ; ce fut un recueil utile à coup sûr, fait avec soin, avec conscience ; on ne peut refuser un mérite solide au conseiller Denis de Sallo, à l'abbé Gallois, à l'abbé de La Roque, au président Cousin qui le dirigèrent tour à tour. N'est-il pas vrai pourtant que ces noms respectables sont fort loin d'être imposants ?
S'avisant que ces deux journaux un peu graves ne convenaient pas à tous les lecteurs, Donneau de Visé, habile faiseur, créa en 1672 le Mercure Galant: c'est à la fois le prototype de nos magazines et de ce que nous appelons la petite presse. On sait comment La Bruyère le jugeait: « le Mercure Galant, écrivait-il, est immédiatement au-dessous de rien ». Sévérité vraiment excessive : dans la collection du Mercure les chercheurs aujourd'hui peuvent trouver à glaner. Mais, trop sévère, La Bruyère n'était pas tout à fait injuste: en fait, la feuille de Donneau de Visé est moins facile que lâchée, et plutôt fade que frivole.
Quelque quarante ans plus tard (1780), Desfontaines, avec l'abbé Granet, lançait le Nouvelliste du Parnasse. A ce journal, ce n'est pas la fadeur qu'on saurait reprocher. Auteurs et éditeurs de ce temps-là le jugeaient au
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contraire trop agressif et firent si bien qu'ils en obtinrent la suppression au bout de deux années. Plus piquant, plus intéressant que ses devanciers, Desfontaines n'a pourtant pas été un journaliste supérieur. Passons condamnation sur ses mœurs fangeuses, sur sa cynique vénalité ; reconnaissons qu'il ne fut pas l'affreux cuistre que Voltaire a caricaturé. Mais, sans lui refuser quelque talent, ne lui accordons pas la maîtrise que certains, par réaction, veulent lui attribuer.
Homme aimable, homme instruit, bon écrivain, Prévost aurait pu donner quelque lustre au journalisme; et il y a, en effet, dans le Pour et le Contre qu'il fonda en 1733, des parties qui ont du prix. Par malheur, trop peu capable de labeur suivi, trop tendre à la tentation du plaisir, Prévost ne tarda guère à bâcler sa besogne, et le Pour et le Contre, au lieu de devenir une revue littéraire, offrit le mélange le plus singulier des matières les plus diverses et comme un extraordinaire pot pourri.
Qu'on dresse une liste de ceux qui, à la fin du xvn® et au commencement du xviii^ siècle, ont travaillé aux journaux de France et de Hollande : on y trouvera, — quelquefois en mauvaise compagnie, — des hommes doctes et laborieux: tels Basnage, Camusat, Desmaizeaux, Desmolets, Faydit, La Barre de Beaumarchais, Sallengre; on n'y verra pas un illustre, pas un qui sorte de pair. Nous nous trompons; car c'est un Bayle qui, en i68/i, fonda les Nouvelles de la République des lettres. Mais il ne fit œuvre de journaliste que pendant trois années à peine, trop peu de temps pour être compté comme un membre de la corporation.
A côté des journaux imprimés qui, s'ils restèrent sans gloire, n'ont pas — du moins pour la plupart — mérité le mépris, il y avait aussi des journaux manuscrits, des
nouvelles à la main, des gazetins, comme Ton disait. Sur ceux qui composaient ces feuilles on a récemment écrit un livre amusant et bien informé*. On y voit où et comment se recrutait ce personnel de nouvellistes. « C'étaient pour la plupart de pauvres hères, des déclassés, épaves de la grande ville. L'avocat Marchand nous les montre « avec des habits noirs, déguenillés, des vestes rouges tannées, des bas troués, des souliers ferrés, du linge sale, et des perruques rousses ». Clercs de la basoche congédiés par le patron, officiers réformés, prêtres interdits, étudiants en quête des ressources exigées par les beaux yeux de Lisette » . A ces bohèmes se mêlaient de louches aventuriers, des laquais, des escrocs, sans compter les espions de police ; il y avait même des femmes qui faisaient métier de « gazetières », entre autres la nommée Laboulaye, femme d'un sergent aux gardes, et les quatre sœurs Pomier, qui lièrent partie avec le nouvelliste Cabaud de Rambaud, vrai personnage de roman picaresque-. Ce joli monde vit de médisance, de diffamation, de calomnie, de chantage; ils mentent à l'envi, car mentir ne leur coûte rien, mentir, au contraire, leur rapporte peu ou prou. Ce sont, selon le mot de Voltaire, « roquets qui jappent pour un écu ». Dès longtemps, leur réputation de vénaUté est établie; la Gazette burlesque, qui parut un moment en 16^9, portait cette épigraphe : sunt quatuor quœ nunquam dicunt satis, mare, vulva mulieris, infernus et hursa gazetarii.
Il eût été assurément équitable de faire une distinction entre les journaux et les nouvelles à la main ; mais on n'y regarda pas de si près ; journalistes et nouvel-
I. Figaro et ses devanciers, par F. Funck-Brentano, Paris, 1909. 3. Sur ce personnage voir Figaro et ses devanciers, chapitre ix
listes furent trop aisément confondus ; et ainsi l'opprobre de cette presse clandestine rejaillit sur les papiers publics.
Et cependant, ces feuilles périodiques dont les gens de lettres faisaient fi non sans quelques raisons, elles avaient cours, imprimées ou manuscrites, et se débitaient à merveille. Ils avaient beau dire ; elles comptaient d'autres clients que des caillettes et des désœuvrés. Quand, en 1721, le privilège du Mercure Galant fut donné à Dufresny, La Roque et Fuzelier, ils firent précéder la nouvelle série de leur journal d'un avertissement où ils disaient — non pas évidemment sans y être autorisés — que le Mercure « avait l'honneur d'être lu au roi ». Nous voyons des gens graves, des hommes de haute culture, tels que Mathieu Marais et le président Bouhier, prendre plaisir à la lecture du Nouvelliste du Parnasse. Quant aux nouvelles à la main, en dépit de tout, leur vogue allait toujours croissant. C'est en vain que le pouvoir, au temps de Louis XIV, leur avait fait une guerre acharnée ; en vain qu'on avait édicté contre les nouvellistes des peines draconiennes ; en vain qu'on avait fait quelques exemples terribles. Le fouet, le pilori, le bannissement, la prison, les galères, rien n'empêchait les nouvellistes de pulluler. Il vint même un moment où le pouvoir, désespérant de ruiner leur industrie, s'avisa de chercher à la diriger. Buvat rapporte dans son Journal que « M. le comte d'Argenson,
lieutenant général de police, manda les nouvellistes
et obligea ceux qu'il voulut bien conserver dans cet exercice de lui porter deux fois la semaine une double
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copie de ces sortes de nouvelles qu'ils auraient ramassées, dont un exemplaire devait lui rester, et l'autre rendu à tel nouvelliste, corrigé ou châtré, avec défense d'y rien ajouter * ». Hérault et de Marville, lieutenants de police après d'Argenson, continuèrent cette pratique. Si bien qu'il y eut, au xviii* siècle, des gazetins quasi officiels ; ce qui, du reste, n'amena pas la disparition des nouvellistes indépendants : les gazetins de contrebande ne cessèrent pas de faire concurrence aux gazetins autorisés.
Il est clair qu'il ne se fût trouvé personne pour exercer un pareil métier, plein de traverses et de périls, s'il n'avait été lucratif. Il l'était. « Dubreuil dit, en 1728, que l'abonnement à son papier-nouvelles était de 6 livres par mois pour Ix pages in-^'* et de 12 livres pour huit. C'étaient les prix moyens : 12 livres par mois font i/i^ livres par an, quatre ou cinq cents francs, valeur actuelle. Les nouvellistes de second ordre acceptaient des souscriptions à 3 livres par mois Mais
c'étaient des gâte-métiers D'autre part, nous voyons
des abonnements monter jusqu'à 600 livres par an, environ 2 000 francs de notre monnaie ^. » Comme, sans grande peine, l'entrepreneur d'un gazetin pouvait réunir une vingtaine de souscripteurs, que les frais, en dehors du paiement des copistes, étaient à peu près nuls, ce métier, on le voit, faisait bien vivre son homme. — Les journaux imprimés ne laissaient pas d'être, eux aussi, d'un assez bon revenu. Renaudot déclarait au cardinal Fleury ^ que la Gazette de France lui avait valu pendant