‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 167 sur 186 · Correspondance littéraire, I, 34o · texte numérisé non relu

Correspondance littéraire, I, 34o

monde. Car, après tout ou plutôt avant tout, il faut vivre; et ils étaient rares ceux qui pouvaient vivre de la vente de leurs livres. Par là, insensiblement, plus d'un homme de lettres fut amené à répugner moins au métier de journaliste. Dorât ne passa jamais pour cupide ; il a plutôt la mine d'avoir été ce qu'on nomme un bourreau d'argent. Pourtant, en 1777, il prit la direction du Journal des Dames. Ses amis, nous dit-on, avaient voulu le détourner de cette entreprise et le blâmaient de « renoncer en quelque sorte au cothurne et au brodequin pour s'armer du sceptre de la critique. Mais c'était de la part de cet auteur, né homme de condition, une spéculation de finance qui devait ajouter 6 000 livres de rente aux 4 000 qu'il avait déjà de son patrimoine* ».

Question d'argent mise à part, ne fallait-il pas d'ailleurs que, dans une époque où la propagande, la vulgarisation étaient à l'ordre du jour, les écrivains reconnussent tôt ou tard que le journal leur offrait un instrument admirablement propre à interpréter l'opinion publique et à agir puissamment sur elle. Voilà pourquoi Brissot, que nous avons vu si convaincu de l'indignité des journalistes, se décida à s'enrôler dans l'équipe du Courrier de l'Europe : « Je me réjouissais, dit-il, d'avoir un papier à mes ordres, qui pouvait répandre des principes dont j'étais un fervent enthousiaste. » Et ailleurs : « Je ne voyais dans les papiers publics que des canaux ouverts pour la raison et pour la liberté. »

Sans rechercher s'ils obéirent à des motifs désintéressés ou non, nous constatons que, dans la seconde moitié du siècle, beaucoup d'hommes firent du journalisme,

I. Cité dans la Bibliographie de la Presse, par Hatin, p. 5o.

qui naguère l'avaient honni. « Trop de sincérité, peutêtre aussi trop de roideur que j'avais dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mépris dont j'étais plein pour ces malheureux journalistes*. » Tels étaient, vers 1760, les sentiments de Marmontel ; et, en 1758, Marmontel prit la direction du Mercure, dont, au reste, il se tira fort bien. Avec moins de succès, Grimm fut un moment à la tête du Journal étranger. — Lin guet écrivit une âpre épigramme intitulée Le journaliste. Et c'est Linguet qui, durant près de vingt ans, rédigea les Annales, cette feuille qui eut tant de vogue et qui fit un si beau tapage. Voltaire enfin, Voltaire, si dur pour « la canaille littéraire », ne dédaigna pas d'envoyer parfois des articles au Journal encyclopédique et à la Gazette littéraire. Bien plus, il aurait été, paraît-il, tenté un certain jour de fonder une feuille périodique. C'est, du moins, ce qu'indique une note de la main de Malesherbes ^ Ce projet, Voltaire ne l'exécuta pas. N'importe : il est bien permis de dire que

Voltaire fut un merveilleux journaliste sans journal :

« Il a, dit M. Lanson, toutes les qualités, avec beaucoup de défauts, du journaliste : par-dessus tout, la voix qui porte, qui fixe l'attention au travers de la clameur confuse de la vie ^. » Qu'il l'ait ou non voulu. Voltaire a plus que personne servi le progrès du journalisme : aux journalistes à venir il a laissé les plus excellents modèles.

Il ne faut pas oublier de remarquer que, peu à peu, par l'effet même des progrès de l'esprit public, les

Page 1