‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 171 sur 186 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En définitive, lorsque s'acheva le siècle, Teffort des écrivains pour prendre rang dans la société et pour y jouer un rôle avait presque de tout point réussi.

Là même où ils ne purent atteindre pleinement un résultat, ils ne restèrent pas fort en deçà du but. — Il est vrai que la législation de la presse demeura inentamée en ses textes et qu'ils ne purent obtenir, en droit, la liberté d'écrire. Mais, en fait, sous la pression des mœurs et de l'opinion publique, l'application de la loi perdit beaucoup de sa rigueur. Le pouvoir, malgré des intermittences de sévérité, devint en somme plus hésitant dans la répression et n'usa des règlements prohibitifs qu'avec une réserve toujours croissante. L'ancien régime durait encore quand déjà la censure était convaincue d'impuissance; Suard, censeur de la police, eut beau faire; le Mariage de Figaro fut représenté malgré son interdiction.

C'est en vain, à la vérité, que les gens de lettres essayèrent de conquérir le droit d'association : quand ils prétendirent former un corps, l'autorité ne voulut rien entendre et refusa son investiture au Bureau de législation dramatique. N'importe: sans titre officiel, ce Bureau subsista et fonctionna jusqu'à la Révolution.

Ainsi, même où ils ont échoué, les gens de lettres n'ont échoué qu'à demi. Pour tout le reste, leur succès

fut complet. — Ils ont forcé les libraires, si obstinés et si retors, à mettre les pouces ; leur victoire a été consacrée par les arrêts d'août 1777. Ils ont contraint les •comédiens, si déloyaux et si bien appuyés, à battre en retraite, et ils étaient assurés, en persévérant, de pouvoir changer en déroute la défaite de leurs adversaires. Non seulement, ils sont admis dans le monde; on les y attire et on les y recherche. Non seulement on ne leur refuse plus la considération ; ils dirigent Tesprit public.

Il faut même avouer qu'ils ne tardèrent pas à abuser de leur réussite et qu'après avoir touché le but ils ne surent pas se défendre de le dépasser.

Rien n'était plus justifié que leur prétention de tirer de leur travail un « profit légitime » et de s'assurer par là l'indépendance. Seulement, ce point acquis, il leur fallut davantage : ils élevèrent leurs exigences ; il ne leur suffit plus de pouvoir gagner leur vie; ils aspirèrent à l'aisance et même à la fortune. Un témoin de la fin du XVIII® siècle a noté, non sans malignité, mais pourtant avec justesse, cette attitude nouvelle. Il assure qu'aux hommes de lettres de son temps il faut dix mille francs par an et qu'ils ne sauraient se contenter à moins*. Qu'est-ce à dire, sinon que le désintéressement, qui longtemps avait été une vertu traditionnelle des gens de lettres, est à cette heure fort compromis ? — Contre l'opinion, jadis générale, que les écrivains n'ont point d' « état » , ils voulurent que leur profession devînt une profession classée. Et ils arrivèrent à leurs fins. Mais de cette profession beaucoup alors firent un métier, un métier qui

I. Quelques vues sur ce qu'on appelle « la propagation des lumières » par le citoyen Petitain. — Extrait des Mémoires d'économie publique, de morale et de politique, publiés par le citoyen Rœderer, Paris, 1799.

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