Saugrain, p
22 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIir SIECLE
mais dont les hommes de lettres, au moins pendant un moment, purent croire qu'elle n'était pas un simple épouvantail : un certain Moriceau de la Motte, huissier des requêtes de l'Hôtel, fut, en effet, mené en Grève, un peu plus d'un an après cette déclaration (6 septembre 1758), après que, mis à la question, il eut avoué qu'il était l'auteur de placards séditieux ^
Il est toutefois hors de doute qu'au xviii'' siècle, dans la pratique, la répression, de même que la prohibition, se tint plutôt en deçà de la rigueur des textes législatifs. Des lois, qui dataient du xvi^ siècle, époque de violence, ne pouvaient convenir à im temps où les mœurs s'étaient singulièrement adoucies. Lorsqu'on menait Moriceau au supplice, on disait dans la foule « qu'on ne fait point mourir pour des paroles et de simples écrits » . A propos de la déclaration de 1767, Malesherbes écrit: a La peine de mort pour un délit exprimé aussi vaguement que celui d'avoir composé des ouvrages tendant à a émou- « voir les esprits » déplut à tout le monde... On sentit qu'une loi si dure ne serait jamais exécutée^. » De même pour les autres peines : l'opinion publique, dont le gouvernement ne pouvait pas ne pas tenir compte, répugnait à ce qu'on en fît une application rigoureuse. Aussi est-il vrai que, s'il n'en fut pas toujours ménager, il hésitait parfois à les prodiguer et qu'il aimait mieux, à tout prendre, atténuer qu'aggraver leur sévérité.
Cette tendance, certains historiens l'ont singulièrement exagérée. A leur compte, les hommes de lettres auraient alors joué une partie qui ne comportait pas de risques ; ils auraient attaqué un pouvoir qui ne songeait pas à se
I. Journal de Barbier, VII, 89, Paris, 1857. a. Mémoires sur la librairie, p. 108-109.
défendre et, ne courant aucun danger, ils n'auraient eu aucun courage.
Pour juger exactement les choses, il faut entrer dans quelque détail. De peines infamantes appliquées à des écrivains on ne trouve, il est vrai, que de rares exemples: on en trouve pourtant. Barbier* rapporte qu'en septembre 1767 l'abbé de Gapmartin fut condamné par arrêt du Parlement, comme auteur d'écrits tendant à troubler la tranquillité de l'État, à neuf ans de galères et à être flétri sur l'épaule; un autre arrêt du Parlement, rendu vers le même temps, porte la même peine contre le sieur de la Martelière, « auteur de vers contre des personnes constituées en dignité ». En 1764, Gaveirac, acusé d'être l'auteur de V Appel à la Raison, est condamné à être mis au carcan et banni à perpétuité*. Disons que tous les trois ils furent jugés par contumace : peut-être ces sentences n'eussent-elles pas été rendues, s'il eût été possible de les exécuter. Elles montrent en tout cas que la magistrature ne voulait pas laisser croire que ces peines avaient disparu de son arsenal et prétendait faire entendre qu'elle restait maîtresse de les en tirer, s'il lui semblait bon.
C'était le plus souvent de la prison que l'on punissait les auteurs d'ouvrages jugés scandaleux, séditieux ou diffamatoires. On les traitait d'ordinaire en criminels d'Etat, et on les enfermait à la Bastille ou, faute de place, au donjon de Vincennes. Il n'existe pas, que nous sachions, une statistique complète des hommes de lettres qui eurent ainsi à subir la réclusion. Delort a écrit une Histoire de la détention des philosophes et des gens