‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 24 sur 186 · Voir Saugrain, p. 279 et 3oi · texte numérisé non relu

Voir Saugrain, p. 279 et 3oi

2. Dans un des volumes des Archives de la Chambre syndicale des libraires (Mss. français, 2 181 4) se trouve un Catalogue délivres supprimés. Il comprend des ouvrages du xyii^^ et du xviiie siècle jusque vers 1780. Cette liste forme 120 pages in-folio (de 83 à 2o3). Chaque page relève environ quinze ouvrages, sans compter d'assez nombreuses additions indiquées au verso. En sorte que, pour une période de cent cinquante ans au plus, on voit qu'il y eut de quinze cents à deux mille ouvrages supprimés. Ce relevé ne paraît pas complet, mais il suffit à montrer que la suppression n'a pas chômé.

nom. U Histoire philosophique et politique de Raynal, parue anonyme à Amsterdam en 1770, se débita sans difficulté, pendant plusieurs années ; mais du jour oii Raynal eut fait figurer son nom sur le frontispice de l'édition de Genève (1779), l'ouvrage fut interdit et enfin condamné à la brûlure*.

Ainsi s'explique que l'anonymat et le pseudonymat aient été alors d'un usage si fréquent. Certains en font un gros grief aux hommes de lettres du xvui® siècle, et particulièrement à Voltaire. En cette affaire, il conviendrait de distinguer. Nul doute qu'il soit assez vilain de garder un masque pour attaquer les personnes. Mais celui qui n'a pas affaire des personnes, mais des idées, ne paraît pas avoir grand tort de rester dans l'ombre, quand il sait qu'à cette condition son œuvre risque moins d'être arrêtée. Un grave magistrat, un homme de haute moralité, l'avocat général Servan ne pensait pas autrement: « J'ose dire, écrit-il, qu'il n'est point d'homme sensé qui ose reprocher à un auteur d'être prudent quand son livre est hardi. Le public éclairé ne demande point à un livre : « Qui t'a fait ? » mais seulement : « Que dis-tu^? ». En fait, en bien des cas, l'écrivain qui gardait l'anonyme ou se masquait d'un pseudonyme songeait à éviter les risques de persécution moins pour sa personne que pour sa pensée.

Exil, emprisonnement des auteurs, suppression, brûlure, mise au pilon des ouvrages, tous ces moyens de répression ont été, comme on voit, fréquemment mis en

1. Correspondance littéraire de la Harpe, III, 235 et suiv., Paris, 1801-7.

2. Réflexions sur les Confessions de J.-J. Rousseau, Paris, 1788, p. 93.

œuvre. Comment donc a-ton pu prétendre, avec quelque exagération sans doute, mais non pas tout à fait faussement, que le gouvernement fut clément aux gens de lettres P Comment, au lendemain de la mort de Louis XV, Galiani pouvait-il écrire ce qui suit P « Ditesmoi ce qui arrivera aux gens de lettres, cela me touche de bien près. Le règne de Louis XV sera le plus mémorable à la postérité... Lorsqu'on compare la cruauté de la persécution de Port-Royal à la douceur de la persécution des encyclopédistes, on voit la dilfférence des règnes, des mœurs et du cœur des deux rois... On ne rencontrera de longtemps un règne pareil nulle part*^ . »

.L'abbé a-t-il cédé ici à son goût pour le paradoxe P Non pas : il est bien vrai que ce ne fut pas le gouvernement qui, en général, prit l'initiative des poursuites. Mais il arrivait que la Faculté de théologie, le clergé dans ses assemblées, l'archevêque de Paris dans ses mandements,

^^dénonçaient certaines œuvres"-. Sous une pression de ce genre, le gouvernement ne manquait jamais d'agir. — De plus, si, au commencement du siècle, il chercha à s'attribuer exclusivement la juridiction sur tous les objets qui ont rapport à la librairie, en fait, cette juridiction, il ne l'exerça jamais seul. Le règlement de 1723 avait été rendu par un simple arrêt du conseil et l'exécution en avait été commise au lieutenant de police, sauf l'appel au conseil de chancellerie. « Il suivrait littéralement de cet arrêt, dit Malesherbes, qu'on a ôté aux juges ordinaires et au Parlement même la connaissance des délits de librairie. Mais, ajoute-t-il, il n'était pas possible que l'arrêt eût une pareille exécution, au moins

1. Correspondance inédite de l'abbé Galiani, II, io8, Paris, i8i8.

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