‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 26 sur 186 · Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot , Paris · texte numérisé non relu

Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot , Paris

1882, p. 272. — Sur le Parlement « juge des écrits et des hommes de lettres », voir H. Monin, L'État de Paris en 178g, chap. viii, Paris, 1889.

Peli.isson. 3

3 à LES HOMMES DE LETTRES AU XVIII* SIECLE

mêmes, et il est sûr qu'ils ne leur furent pas épargnés. Il y aurait assurément du ridicule à les représenter comme des martyrs ; mais, si l'on veut être juste pour eux, il faut reconnaître que, vivant sous la menace d'une législation très dure, en fait, ils risquaient toujours leur repos et leur liberté, que souvent ils les perdirent et qu'enfin, s'ils n'eurent pas, il est vrai, besoin d'héroïsme, au moins, leur fallut-il à quelque degré de l'abnégation et du courage.

Loi rigoureuse, pouvoir indulgent : celte formule, d'après certains historiens, représenterait bien la situation qui fut faite aux écrivains pendant le règne de Louis XV ; ils auraient alors vécu sous un régime dont on a dit qu'il fut à la fois inquisitorial et paternel. Pouvoir indulgent, pouvoir paternel, il n'y a pas là, en effet, contre-vérité absolue. Mais, si l'on ne veut prendre le change, il faut exactement mesurer la portée de ces termes. Il convient donc de revenir sur un point que nous avons seulement effleuré au chapitre précédent et d'examiner ce que furent, dans leur ensemble, les rapports du gouvernement et des gens de lettres.

A première vue on s'aperçoit que ces derniers n'eurent pas du tout la mine de réfractaires et que leur attitude ne fut pas de nature à décourager les velléités de tolérance que l'autorité aurait pu avoir.

Au commencement du siècle, nous les voyons observer la plus grande circonspection : c'est Fontenelle qui donne alors le ton et l'on sait assez qu'il fut la discrétion et la prudence mêmes.

Voltaire, qui avait vécu avec les hommes de cette première génération, se sentait d'humeur autrement hardie et pétulante. Pourtant il approuva toujours la sagesse de leur conduite, et il voulait, à leur exemple, se garder de heurter le gouvernement. Bien plus, il s'appliquait, par politique, à l'amadouer, à le flatter même ; et, cette politique, il la conseillait sans cesse aux « frères ». Volontiers, il leur rappelait qu'on a besoin des hommes d'État contre les hommes de Dieu : « Les grands, écrivait-il à d'Alembert, protègent dans l'occasion ; ils peuvent faire du bien... Ils ne persécuteront jamais les philosophes pour peu que les philosophes daignent s'humaniser avec eux*. » D'Alembert, peu souple, n'entendait pas se mettre en cette posture. Il répugnait à entrer en coquetterie avec les puissants. Il n'allait pas néanmoins jusqu'à blâmer les avances que leur faisait le maître et ne laissait pas de reconnaître qu'elles étaient presque de nécessité : « J'avoue, lui écrivait-il, que vous avez eu besoin plus qu'un autre de les ménager et que vous avez été obligé d'offrir une chandelle à Lucifer pour vous sauver de Belzébuth^ » A défaut de d'Alembert, il ne manqua pas de gens de lettres qui imitèrent la conduite de Voltaire; et, si Ton peut trouver qu'elle n'a rien d'héroïque, en tout cas elle n'était point pour déplaire aux hommes au pouvoir.

Les autres écrivains, dont le caractère était plus raide ou plus digne, si l'on veut, n'ont pas poussé la raideur jusqu'à l'arrogance. Les grands, disait d'Alembert, «je les salue de loin, je les respecte comme je dois, et je les estime comme je peux». Qu'il y eût de l'éloignement

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