‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 29 sur 186 · Mémoires de Morellet, I, iSg · texte numérisé non relu

Mémoires de Morellet, I, iSg

téméraires ; tel Raynal qui, le 3i mai 1 761 ^.adressait à l'Assemblée Constituante un long et raide manifeste en faveur de l'autorité royale.

D'autres, — les plus nombreux, — ceux qui, comme Voltaire, ne faisaient pas abstraction de la pratique et voulaient influer sur les affaires du pays, peuvent sans I 3oute être tenus pour des révolutionnaires ; mais la révolution qu'ils appelaient, c'était une révolution dans les mœurs, les idées, les croyances, non pas dans l'État*. En faisant la guerre aux abus, ils entendaient renouveler et non ruiner le régime politique. Ils désiraient des réformes, non un bouleversement. Moins préoccupés de combattre le pouvoir que de l'éclairer, comme ils disaient eux-mêmes, l'opposition qu'ils lui faisaient était, en somme, ce que nous appellerions une opposition dynastique. Pour la plupart, ils ne croyaient pas qu'il y eût entre eux et le gouvernement un dissentiment inconciliable ; et, en face de l'autorité, ils ne songèrent nullement, comme on l'a vu, à se donner la mine d'irréductibles adversaires.

Ils y songeaient si peu que l'on en vit plusieurs — qui n'étaient point avec les rétrogrades — prêter volontiers leur collaboration aux liommes en place, quand elle leur fut demandée.

Or, cette collaboration, le pouvoir fut amené, par la force des choses, à y avoir recours de plus en plus souvent.

Depuis le grand éclat qu'avaient jeté les lettres au temps de Louis XIV, le goût de la belle forme s'était

1. Ce point de vue a été développé par M. Ducros dans son livre SMT les Encyclopédistes, Paris, 1900. Voir aussi les Philosophes et la Société française, par M. Roustan, Paris, 1906.

singulièrement répandu. Le public eût jugé malséant que le gouvernement ne donnât pas aux pièces officielles un tour soigné et même littéraire. Mais on n'avait pas toujours de « belles plumes » dans les bureaux; il fallait bien alors demander aux écrivains en réputation de faire un bout de toilette à des projets rédigés sans élégance. C'est un soin dont Fontenelle fut chargé plus d'une fois au temps de la Régence et sous le ministère Fleury*. A la même époque, le président Hénault fit le même office dans des conditions assez amusantes : « Le 2 2 février 1728, un lit de justice devait être tenu au Parlement [pour la majorité du roi] ; le roi y devait parler, le Régent aussi, le chancelier ouïe garde des sceaux également, et enfin le premier président du Parlement y avait son rôle à part. Le cardinal Dubois cherchait quelqu'un qui fît convenablement, avec sûreté et tact, tous ces discours officiels, moins celui du premier président, dont on ne disposait pas. Il en parla à M. d'Argenson le cadet, alors lieutenant de police, et Tami intime du président Hénault; M. d'Argenson indiqua celui-ci. Le cardinal Dubois d'abord se mit à rire ; il ne connaissait jusque-là le président que par ses chansons ou ses galanteries. M. d'Argenson le rassura et lui dit qu'il pouvait se fier à lui et à sa plume, qui unissait le sens et la grâce à la facilité. — Mais voilà que de son côté le premier président M. de Mesme, qui avait de l'amitié pour Hénault, et qui passait sa vie avec lui dans les mêmes sociétés, lui parla de son discours prochain et des divers canevas ou projets qu'il en avait fait faire par de très mûrs conseillers ; il lui demanda de mettre tout cela en ordre et de rédiger un discours qui fût en situa-

I. YoÏTjournaldG MathieuMarais,II, 268, 338. Paris, i863-i868.

tion*. » Et Ilénault dépêcha toute cette besogne à la satisfaction des divers orateurs. — Peu à peu il se fonda une sorte de tradition : Bernis pour des service* de cette sorte employa parfois MarmonteP et Ghoiseul ( se servait volontiers de la plume de Fréron^. . J

Ce genre de travaux n'avait pas grande importance^ mais ce n'étaient pas les seuls que le pouvoir demandai aux gens de lettres. — La caractéristique de l'ancien régime fut, comme on sait, la tradition : se présentait-il une difficulté, on ne manquait pas de chercher dans le passé s'il n'y avait pas eu quelque précédent sur lequel on pût se régler pour la résoudre. De là nécessité de recourir aux hommes qui faisaient profession d'étudier les antiquités nationales. Ce besoin se faisait si bien sentir que, pour y répondre, on en vint à organiser un véritable service public. Par une série d'arrêts du conseil (3i octobre 1769, 8 décembre 1763, 18 janvier 1764, 3 mars 1784), fut constituée et développée une bibliothèque de législation, administration, histoire et droit public. A la tête de ce dépôt était Moreau, qui devint historiographe de France. Il a dit dans ses Souvenirs quel genre de services il rendait au ministère : « je devais diriger l'opinion afin de préparer les voies à la législation*. » Moreau avait sous ses ordres tout un personnel employé au service intérieur de la bibliothèque et des archives ; et ces gens-là et lui-même peuvent, il est vrai, être tenus pour des fonctionnaires. Mais, dans cet

ordre de travaux, on employait aussi des collaborateurs

i. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XI, 220. a. Mémoires de Marmontel, livre V.

3. Voir lettre de Fréron à M. Kerliézec, du la juillet,'^cité dans les Confessions de Fréron, p. 161, Paris, 1876. A. Mes souvenirs, I, i3o.

qui n'avaient pas d'attache officielle. Voici ce qu'on peut lire dans un arrêt du conseil du lo octobre 1788 : « Indépendamment de ceux qui, ayant un traitement de S. M., se trouveront occupés aux travaux intérieurs de ladite bibliothèque, S. M. veut que son chancelier ou garde des sceaux y attache, par des fonctions d'autant plus honorables qu'elles seront libres et gratuites, un comité de dix jurisconsultes ou gens de lettres dont il aura le choix et qu'il rassemblera tous les quinze jours pour conférer avec eux sur tous les travaux utiles destinés à aider la législation, à épurer l'histoire, à maintenir et conserver les principes essentiels delà monarchie. Ce comité portera le titre de Comité d'histoire et de . droit pubUc [Art. 12]. » Ce n'était pas là sans doute une nouveauté, mais plutôt la consécration d'une pra • tique courante.

D'ailleurs, les hommes au pouvoir, dans des questions où l'érudition des antiquités nationales n'avait rien à voir, ne se firent pas faute de mêler les gens de lettres aux affaires publiques. Certains de ces hauts personnages, ignorants ou paresseux, étaient bien aises d'avoir un souffleur. C'est le rôle que le jeune Mably joua près du cardinal de Tencin, devenu ministre d'Etat en 1742*. En outre, plus d'un ministre, comprenant qu'il fallait compter de plus en plus avec l'opinion pu- o' blique, remarquant que les écrivains passaient de plus ^ * en plus pour en être les représentants et même les guides, (^ ? se dit qu'il pouvait être profitable de se servir d'eux, y Très souvent sans doute, ils n'avouèrent pas les obligations qu'ils avaient et s'approprièrent purement et sim-

I. Voir Madame de Tencin, par P. -M. Masson, Paris, 1909, p. 98, et la Correspondance de Grimm, XV, février 1798.

plement le travail de ces collaborateurs. Mais, d'autres fois, ils les invitaient à préparer les opérations du ministère par des ouvrages qu'ils les laissaient maîtres de signer de leur nom. Le contrôleur général L'Averdy employait l'abbé Coyer de cette façon*. Morellet travailla dans les mêmes conditions pour d'Invaux, Choiseul, Trudaine, Turgot'. Maupeou, pour se défendre contre l'impopularité dont il se sentait chargé, aurait voulu gagner les gens de lettres et leur faire défendre sa cause: « On assure, dit Bachaumont, que M. le chancelier, sentant la nécessité d'avoir dans son parti des plumes éloquentes, s'en est attaché plusieurs, et qu'il a même fait solliciter de loin M. de Voltaire, dont il flatte la vanité ». Si le Triumvirat eût duré, qui sait si Voltaire, en haine de l'ancienne magistrature, n'aurait pas cédé aux avances qui lui étaient faites ? 11 est certain, en tout cas, que c'est un homme de lettres, Lebrun, traducteur de la Jérusalem délivrée, qui a rédigé en grande partie les préambules des édits du chancelier.

Enfin, ce ne fut pas seulement pour les afl'aires intérieures qu'on vit des gens de lettres collaborer avec le pouvoir. En 1717, le Régent, qui appréciait Destou:: ches, l'envoya à Londres avec l'abbé Dubois ; quand Dubois fut devenu cardinal et ministre, Destouches, resté seul chargé des aflaires de France, s'acquitta si bien de sa tâche qu'à son retour le Régent le combla d'éloges

devant toute la cour : « Ce prince était bien éloigné,

dit d'Alembert, de souscrire à l'apophtegme si souvent répété par la sottise puissante, que le talent des affaires est incompatible avec celui d'homme de lettres ; il avait la

Page 1