Mémoires de Favart, Paris, 1808, II
gouvernement contre lui. Il a témoigné ses sentiments dans quelques préfaces; sur cela, on a parlé de lui dans les cabinets et le roi a dit qu'il ferait bien de le faire renfermer à Bicêtre*. »
A cette impatience, exprimée ici en termes si vifs, vint bientôt se mêler une vague inquiétude : « ces gens- I là perdront la monarchie », répétait-il parfois. Ces écrivains, dont bon gré mal gré il entendait souvent parler, lui donnèrent de l'appréhension. Nullement religieux, pas même dévot, mais superstitieux^ il prêta aisément l'oreille aux récriminations des dévots et fanatiques de tout bord. A la vérité, il ne prit pas l'initiative de faire poursuivre les philosophes; cela eût coûté à son indolence et les décisions n'étaient pas son fait: « il n'a jamais voulu, comme il en a été accusé, persécuter les philosophes, quoiqu'il les craignît'. » Gela est juste. Mais qu'avait-il besoin de prendre une initiative? manquait-il de gens pour solliciter sa sévérité? il suffisait qu'il se laissât faire; et c'est comme il en usa. II n'a pas persécuté les gens de lettres, soit ; mais les a-t-il protégés contre la persécution?
Encore faut-il remarquer que, de son chef, il n'a pas laissé de leur susciter des tracasseries. Protecteur de l'Académie française, il intervint à plusieurs reprises dans les affaires de la compagnie, et la traita avec moins de libéralisme que Louis XIV. C^est lui qui retarda longtemps l'élection de Voltaire, qui fit exclure Piron, qui s'opposa à la candidature de Diderot, à l'admission de
1 . Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson, Paris, i858, IV, i3i.