Souvenirs de la maréchale-princesse de Beauvau , Paris
Suard et Delille ; c'est lui qui, à un moment, empêcha •d'Alembert d'entrer à TAcadémie des sciences ; c'est lui •encore qui, en 1772, adressait à l'Académie française la plus déplaisante semonce ^ On voit donc qu'en plus d'une rencontre il ne se garda pas de ce que d'Argenson •appelle « une indiscrétion de souveraineté » .
S'il fut jamais disposé à la tolérance, comme Galiani «t Garat^ l'en ont loué, cette tolérance ne lui fut pas inspirée par le goût des lettres et par de l'intérêt pour les littérateurs; elle resta toujours singulièrement précaire •et il n'était pas possible de faire fond sur elle.
Comme le monarque, les ministres étaient en dehors et au-dessus de la loi: avec justesse, Frédéric II les appelait des rois subalternes. A la fois instruments d'une autocratie et autocrates eux-mêmes, ils auraient été capables par conséquent, s'ils l'eussent voulu, de favoriser les lettres et d'accorder aux écrivains la liberté que la loi leur refusait.
Mais, pour peu qu'on y regarde, on s'aperçoit vite que les ministres qui, au temps de Louis XV, ont eu quelque goût pour la httérature, furent vraiment l'exception. Sur les ministres en place en 1755, d'Argenson a porté un jugement qui vaut d'être rappelé: « Ce sont la plupart de vieux libertins sans études, qui se sont épuisés
1. Pour toutes ces interventions de Louis XV dans les affaires académiques, voir le livre de M. L. Brunel : Les Philosophes et l'Académie française.
2. Nous avons rappelé au chapitre précédent le passage de Galiani. Garât, dans ses Mémoires sur Suard, I, xvii, Paris, 1820, parle de « l'heureuse facilité du caractère de Louis XV, qui semblait dire à ses ministres, à propos des négociants : laissez-les passer, et à propos des philosophes : laissez-les penser ».
dans les délices de Paris et qui en portent les marques morbifîées pour le corps et de défaillance pour l'esprit. Ils y joignent, eux et leurs femmes, la vanité de leur pouvoir et de leurs richesses. Ils sont tétas et courts, et, s'ils sont occupés de quelque chose, c'est de leur personnalité*. » Jugement très dur sans doute, qu'il ne faut accepter que sous bénéfice d'inventaire, et en se souvenant qu'il est rendu par un ministre tombé du pouvoir sur des ministres en possession d'emploi. Encore est-il qu'il ne faudrait pas absolument le récuser. Au xviii* siècle, les ministres, à l'exception de Fleury, passèrent presque tous assez vite: se maintenir était pour eux la grande affaire. Quand il dit que, « s'ils sont occupés de quelque chose, c'est de leur personnalité », d'Argenson voit les choses avec justesse. Oii auraient-ils trouvé le loisir de s'occuper des intérêts de la littérature, même s'ils l'eussent aimée? En fait, au temps de Fleury, elle fut regardée avec une parfaite indifférence. Fleury, qui avait le goût jésuite, put se plaire aux bagatelles littéraires; mais, quand Montesquieu se présenta à l'Académie six ans après avoir donné les Lettres persanes, le cardinal ne les avait pas encore lues. Peut-on être moins curieux? Et, dans la suite, quel ministre fut ami des lettres? Maurepas? il ne goûtait que les calottes et les chansons. Machault? Rouillé? ce furent surtout des hommes d'affaires. Le comte d'Argenson? lettré sans doute, il préférait à tout le manège de l'intrigue. Bernis? il ne fit que passer. Ghoiseul? peut-être se fût-il intéressé aux choses de l'esprit; mais ses plaisirs, ses grandes entreprises le prirent presque tout entier. Indifférents aux lettres pour la plupart, ils étaient,
I. Mémoires et Journal inédit de d'Argenson, IV, 216. Pellisson. 4
5o LES HOMMES DE LETTRES AU XVIII* SIECLE
comme le maître, pleins de dédain pour les gens de lettres. Et ils n'en faisaient pas mystère. Quand Voltaire se démit de sa charge d'historiographe et s'en alla près de Frédéric, il vint prendre congé de M. de Puysieux et lui demanda s'il ne voulait le charger de rien pour Berlin ; celui-ci lui répondit, sur un ton bien sec, par ce seul mot : rien\ En 1764, Trudaine fit communiquer à L'Averdj, alors contrôleur général, un travail que Morellet avait composé sur la liberté d'écrire et d'imprimer... A cette communication L'Averdy répondit, à mimarge, sur le manuscrit : que, pour parler d'administration, il faut tenir la queue de la poêle, être dans la bouteille à l'encre, et que ce n'est pas à un écrivain obscur, qui souvent n'a pas cent écus vaillant, à endoctriner les gens enplace^.
D'ailleurs, tout en dédaignant les écrivains, les hommes en place étaient assez disposés à les considérer comme dangereux. Sur ce point il y a dans la Correspondance de Grimm quelques passages très édifiants : « La philosophie n'a pas sitôt montré sa lumière parmi nous que la sottise et la superstition se sont élevées de toutes parts pour conspirer à sa perte... Les choses ont été poussées au point qu'il n'y a point d'homme en place aujourd'hui qui ne regarde les progrès de la philosophie parmi nous comme la source de tous nos maux et comme la cause de la plus grande partie des malheurs qui ont accablé la France depuis quelques années. On croirait que les causes qui nous ont fait perdre les batailles de Rosbach et de Minden, qui ont opéré la destruction et la perte de nos flottes, sont assez immédiates et assez manifestes.
I. Mémoires et Journal inédit de d'Argenson, III, 358. a. Mémoires de Morellet, I, 147.
LES HOMMES DE LETTRES ET LE POUVOIR 5l
Mais, si vous consultez Pesprit de la cour, on vous dira que c'est à la nouvelle philosophie qu'il faut attribuer ces malheurs \.. » On n'a donc pas de quoi être tout à fait surpris quand on voit le maréchal de Belle-Isle proposer, en conseil, pour couper court aux abus du colportage, de mettre, sans tant de façons, les colporteurs à mort, et les auteurs aussi, par la même occasion^.
Nous voilà loin d'un pouvoir « indulgent et paternel » . C'est que, semble- t-il bien, l'indulgence du gouvernement, quand il en eut, ne fut souvent que de l'impuissance à être rigoureux. Gomme on l'a vu, il accorda parfois assez largement des permissions tacites ; il donna même des permissions clandestines à des livres hardis et ne gêna pas en certains cas la circulation d'ouvrages de provenance étrangère. Comment et pourquoi il en usa ainsi, c'est ce que Diderot explique très bien dans sa Lettre sur le commerce de la Librairie. Il suppose qu'il a un entretien avec un partisan de la stricte légalité : « La permission tacite, dit celui-ci, n'est-elle pas une infraction de la loi générale qui défend de rien publier sans approbation expresse et sans autorité? — Gela se peut, répond Diderot, mais l'intérêt de la société exige cette infraction... Pouvez-vous empêcher qu'on écrive? — Non. — Eh bien ! vous ne pouvez pas plus empêcher qu'un écrit ne s'imprime et ne devienne en peu de temps aussi commun et beaucoup plus recherché, vendu, lu, \ que si vous l'aviez tacitement permis. Bordez... toutes ' vos frontières de soldats, armez-les de baïonnettes pour repousser tous les livres dangereux qui se présenteront, et