Correspondance de Grimm, IV, a^O et IV
2. Nouvelles études critiques sur l'Histoire de la Littérature fran' çaise, par Brunetière, p. i8o.
52 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl'' SIECLE
ces livres, pardonnez-moi Texpression, passeront entre leurs jambes, sauteront par-dessus leurs têtes et nous parviendront ». En d'autres termes, le gouvernement dut souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. — Autre raison : la prohibition rigoureuse nuit aux intérêts du commerce français. Elle a beau vouloir s'exercer ; les ouvrages qu'elle veut atteindre n'en circulent pas moins, « mais nous avons payé à l'étranger le prix d'une main-d'œuvre qu'un magistrat indulgent et meilleur politique nous aurait épargnée ». La tolérance du gouvernement, quand tolérance il y a, est donc plus ou moins une tolérance forcée et l'on n'y peut voir ni libéralisme ni bon vouloir pour les gens de lettres.
Ajoutons que, même dans ces conditions, elle n'a pas été permanente, mais qu'elle fut, au contraire, très intermittente et variable. Si l'on voulait pousser un peu la recherche, on pourrait marquer certaines périodes où elle fut complètement suspendue et où la rigueur était à Tordre du jour. C'est ce qui arriva, par exemple, entre 17/19 et 1752. Au mois d'août 17^9, d'Argenson écrit: « Le mécontentement augmente, dans Paris, des captures continuelles qui se font chaque nuit de beaux-esprits et d'abbés savants soupçonnés de faire des livres, des chansons... On n'appelle plus cela que l'inquisition française ^ )) En mai 1762: « Le gouvernement... est devenu plus censeur, plus inquisiteur, plus minutieux sur les matières philosophiques. On ne tolérerait même plus aujourd'hui les ouvrages de l'abbé de Gondillac, permis il y a quelques années^. » Au temps du Triumvirat, sévit une sorte de terreur littéraire : d'Alembert
I . Mémoires et Journal inédit de d'Argenson, III, 276. a. Id., IV, 93.
en faisait ses doléances à Frédéric II : « Il y a longtemps, lui écrivait-il, qu'elles [les lettres] sont en France sans encouragement et sans considération. Aujourd'hui, on -fait plus, on les hait, et il n'y a pas un homme en place qui ne soit leur ennemi secret ou déclaré... Il me semble que cette rigueur est bien maladroite ; car ceux qui, par complaisance et pour avoir la paix, se seraient châtrés à moitié, voyant qu'on veut les châtrer tout à fait, prendront le parti de ne rien ôter et de se livrer à Marc- Michel Rey ou à Gabriel Cramer tels que Dieu les a faits et avec toute leur virilité'. » A cette même époque, le chancelier Maupeou, qui aimait les mesures simples et Hardies, formait le projet de supprimer l'Académie française.
Compte fait, le gouvernement fut plus volontiers in-^ quisitorial qu'indulgent. Les gens de lettres, qui subirent ce régime, ne s'y trompaient pas : ils vivaient non pas sans doute le cou sous la hache, mais toujours sur le qui-vive. Frédéric II qui, en 17^6, avait chargé Maupertuis de lui recruter en France des savants et des littérateurs, lui écrivait ces lignes qui, nous semble-t-il, traduisent assez bien l'état d'âme des écrivains français : « Leur esprit n'aura point ici d'entraves, et leur cœur sera exempt de ces angoisses qui les tourmentent à Paris, toutes les fois qu'un livre nouveau et hardi excite les alarmes ou la simple attention de l'autorité ^ »
Si peu disposé à accorder la liberté d'écrire, le pou-