I. Lettres philosophiques à Madame X***, Paris, 1826, p
a. Il y avait aussi des livres imprimés par l'Imprimerie ( Louvre, sur l'ordre du roi qui faisait cadeau de l'édition à l'auteu Cette faveur fut accordée à Buflbn et à Grébillon, mais resta to jours très rare.
Et, si l'on prend les choses dans l'ensemble, si l'on considère ce que furent la protection et les encouragements du pouvoir, on pourra accorder à toute force qu'il joua un rôle paternel, mais non pas assurément à la façon d'un père prodigue.
Cependant, à cette époque où le gouvernement n'eut, au vrai, que de l'inditlérence pour les choses de l'esprit, oii il n'accorda de tolérance aux écrivains qu'à son corps défendant, où il ne leur donna qu'une protection indécise et ne leur dispensa que des subsides, somme toute, assez maigres, il s'est rencontré au moins un homme en place pour aimer sincèrement les lettres et pour désirer que ceux qui en faisaient profession" fussent plus libres, moins dénués, mieux appréciés ; et, par bonheur aussi, il se trouva que, pendant près de quinze ans, cet homme occupa un poste où il put, sinon remplir ses bonnes intentions, du moins servir en quelque mesure les intérêts qu'il avait à cœur.
Il nous faut donc essayer de caractériser l'administration de Malesherbes pendant le temps où il fut chargé des affaires de la librairie.
Voltaire, dans une lettre qu'il lui écrivit en lySS, disait de la Direction de la librairie que c'était le « ministère de la littérature » .
En lui répondant, Malesherbes protestait que cette désignation ne pouvait s'appliquer à la place où il était : «Vous savez mieux que moi. Monsieur, disait-il, qu'il n'y a point de ministère de la littérature ». Et c'est là sans doute une façon de prévenir les indiscrétions que
Voltaire ne s'interdisait pas toujours ; mais, à ce moment, c'était aussi la vérité.
Dans la première moitié du xvm* siècle les fonctions de Directeur de la librairie n'avaient eu qu'une impor~ tance assez mince et étaient dépourvues de tout prestige. En premier lieu, le Directeur de la librairie ne détenait pas une autorité propre : il dépendait entièrement du chancelier. C'est ce que Malésherbes déclare expressément ^àns sa lettre à Voltaire ^ Et cela est si vrai que le Directeur de la librairie ne recevait même pas d'émoluments : « Mon frère, écrit le marquis d'Argenson, vient d'être chargé de l'inspection [direction] de la librairie sous M. le chancelier [d' Aguesseau] . . . Du reste, cet emploi est peu lucratif. Il n'y a d'autres appointements que des présents de livres » (mars 1737). — D'autre part, pendant longtemps, les Directeurs de la librairie eurent trop peu à s'occuper de questions et d'intérêts vraiment littéraires pour qu'on pût songer à voir en eux des « ministres de la littérature » : leur rôle consistait d'abord à faire observer par la corporation de»libraires et mipr[meuj;s les j;èglements auxquels elle était soumise, à tenir la main à l'exécution des engagements pour les ouvrages publiés par souscription, à réprimer Jes contrefaçons, etc. Ils avaient en outre des attributions contentieuses : ils suivaient les contestations des libraires entre eux et, à l'occasion, les différends qu'ils pouvaient avoir avec les auteurs. Leur surveillance sur les libraires s'exerçait aussi au point de vue technique et industriel : il leur appartenait de maintenir le bon renom de la ty-
I . Voir Tarticle sur Malésherbes et la Direction de la librairie dans les Nouvelles Etudes critiques sur l'histoire de la littérature franr çaise, par Brunetière.
Pellisson. 5
66 LES HOMME! DE LETTRES AU XVni" SIÈCLE
pographie française en ne tolérant pas la publication des livres dont l'exécution matérielle était défectueuse. Ils faisaient enfin de la police ou, du moins, en mainte rencontre, devaient mettre la police en mouvement. — Dans leur office il n'y avait donc rien ou presque rien encore de littéraire, sinon la délivrance des permissions et privilèges qu'ils proposaient au chancelier pour les ouvrages examinés et approuvés par les censeurs. Or, il faut remarquer que, jusque vers 1760, ce ne fut pas là une affaire très laborieuse ni très délicate : il ne se publiait pas encore beaucoup de livres et il ne s'en composait guère que de modérés et de prudents. Avant la condamnation des Lettres philosophiques (1784), on n'avait eu à défendre que des ouvrages sur les querelles entre molinistes et jansénistes. La censure jouait alors sur le velours. Aussi voit-on que le choix des prédécesseurs de Malesherbes fut fait en dehors de toute préoccupation d'ordre littéraire : Fleuriau d'Armenonville, garde des sceaux, se chargea lui-même de la Direction de la librairie (1722); puis vint une série de maîtres des requêtes: Chauvelin (1727), Rouillé (1787), Voyer de Paulmy, comte d'Argenson (novembre 1787), Maboul (1740), qui resta dix ans en place et qui eut pour successeur Malesherbes.
Cependant peu à peu le nombre des livres allait croissant ; en outre, les ouvrages qui se publiaient prenaient de plus en plus de la portée. Lé temps des amusettes littéraires était passé ; la littérature touchait à tout, remuait les questions les plus hautes et les plus graves. Par la force même des choses, il y eut ainsi, à la Direction de la librairie, plus d'affaires à traiter, et des affaires d'un ordre plus relevé que jadis. Cette modeste section de la grande chancellerie devint insensiblement un
département assez considérable. On en peut juger par l'état du personnel qui y était attaché en 1777 : * à cette époque, le Directeur a sous ses ordres un secrétaire général ", quatorze inspecteurs de la librairie, cent quarante et un censeurs, — sans compter les scribes, cela va sans dire. Le nombre de ce personnel ne paraîtra pas excessif, si l'on songe qu'il avait à pourvoir, comme dit Brunetière, « à la manutention d'une matière infinie, confuse, mal digérée, qui comprenait de tout un peu ». La besogne était devenue vraiment chargée : si bien qu'il parut bon, à un moment, de l'alléger en quelque façon et qu'à ce dessein l'on fit le départ entre les attributions longtemps assez enchevêtrées du Directeur de la librairie et du lieutenant de police. Cette délimitation fut arrêtée en 1777 ^. Mais, même lorsqu'elle fut déchargée de tout ce qui touchait à la police, il y avait encore beaucoup à faire à la Direction de la librairie, et il est certain que, peu après le temps où Malesherbes y fut appelé, elle commença à devenir un service public important. Et lui, à cause de ses goûts de lettré, de ses relations avec les gens de lettres, en fit en effet une espèce de « ministère delà littérature ». En 1753, ce titre que lûî donnait Voltaire était prématuré ; peu après, on eût pu le lui attribuer avec justesse.
Lorsque Malesherbes entra en fonctions, avait-il un programme ? C'est fort douteux ; car il semble bien que