Voir la Police dévoilée, par Manuel, I, 3o
sa nomination le prit à Timproviste. A Fimproviste, oui, mais non pas au dépourvu. S'il n'avait pas fait d'apprentissage, au moins avait- il des idées générales sur les questions dont il allait avoir à s'occuper et, à ce cadre, après un peu de pratique, il n'eut pas de peine à adapter un plan d'administration.
Sa pensée maîtresse, c'était que Jajiberté d'écrire est un droit positif. Il n'ignorait pas que l'exercice de ce droit comporte d'inévitables abus, des abus qu'il faut punir, quand ils se produisent; mais, à ses yeux, le droit lui-même aurait dû être respecté ; en un mot, il considérait la liberté de la presse comme un principe, la censure, comme une entrave fâcheuse et, d'ailleurs, le plus souvent inutile, la répression des délits de presse, comme une chose de droit commun.
Et ces idées, il n'en faisait pas mystère. Très tôt, elles furent connues à la cour, puisque le Dauphin lui demanda de les exposer dans des mémoires, que Malesherbes composa en effet, mais dont les circonstances lui firent remettre la publication.
Cependant ces idées étaient fort loin de celles sur lesquelles reposait la législation existante. Investi de la confiance du chancelier et du roi, Malesherbes l'a-t-il trahie pour appliquer ses conceptions personnelles ? C'est une accusation à laquelle il n'a pas échappé : un pamphlétaire du parti dévot, Sabatier de Castres, a dressé contre lui un véritable réquisitoire où il se fît sans doute l'écho des défenseurs fanatiques du « trône et de l'autel ^ » . Mais, sans entrer dans tout le détail des faits, on peut affirmer que cette accusation n'est pas fondée. Malesherbes n'a pas
I. Considérations politiques sur les gens d'esprit et de talent, Paris, Londres et Saint-Pétersbourg, i8o4.
manqué de loyalisme et n'a pas failli aux devoirs de sa charge. — Les uns l'ont loué, d'autres blâmé d'avoir favorisé Ja publication de V Encyclopédie ; et il est vrai que, personnellement, il s'intéressait au succès de cette grande entreprise, que, de très bonne foi, il ne la jugeait pas menaçante pour le gouvernement ; mais, comme homme public, il ne fit en cette affaire aucune démarche qui ne fût correcte*. On peut trouver même, lorsqu'on sait au juste comment les choses se passèrent, que Malesherbes montra plutôt de la condescendance pour les adversaires de l'œuvre. Que voyons-nous en effet ? Quand le premier volume, que le très dévot chancelier d'Aguesseau avait fait censurer par des hommes de son choix, eut paru, les dévots, Boyer en tête, n'en crièrent pas moins au scandale. Lamoignon, non moins pieux que d'Aguesseau, ne crut pas pourtant pouvoir suspendre la publication à raison des intérêts considérables qui étaient en cause ; mais il chargea son fils, Malesherbes, de conférer sur l'affaire avec l'évêque de Mirepoix. Celui-ci obtint tout ce qu'il voulut : le Directeur de la librairie le laissa maître de désigner lui-même les censeurs de l'ouvrage. Et ce furent MM. Tamponnet, Millet et Gotterel, qui avaient toute la confiance de Boyer. « Les tomes II, III, IV, V, VI et VII de V Encyclopédie ont été censurés en entier par ces trois docteurs. Il n'y a
I. Il n'en serait pas ainsi, si l'on faisait état de l'anecdote rapportée par M'"*= de Vandeal dans les Mémoires sur la vie de son p're {Œuvres de Diderot, I, xlv). Malesherbes aurait prévenu Diderot qu'il devait "saisir ses manuscrits et aurait caché ces manuscrits dans son propre hôtel. Mais M"^e de Vandeul écrit trente ans après que les faits se sont passés. Barbier, qui en fut contemporain, les rapporte tout autrement (Voir Journal, V, 159), et le témoignage de Barbier est confirmé par celui de Grimm (Correspondance, IX, 2o5).
yO LES HOMMES DE LETTRES AU XVHI* SIÈCLE
pas un seul article dont le manuscrit n'ait été paraphé par un des trois*. » Si le Parlement sévit ensuite, c'est qu'ils étaient molinistes et qu'il eût voulu des jansénistes pour examinateurs. Mais peut-on dire après cela que Malesherbes ait agi en complice des éditeurs de V Encyclopédie ?
Non, par complaisance pour ses propres idées, Malesherbes ne fut pas un serviteur infidèle et déloyal du gouvernement. La liberté de la presse était son idéal ; mais il ne se donna pas le tort d'administrer, comme s'il eût été réalisé. Il est vrai seulement, comme en juge Brunetière, qu'il s'efforça toujours de laisser aux écrivains « tout ce que les règlements en vigueur, les usages administratifs, le temps, les circonstances, l'état si variable alors et si changeant de l'opinion, enfin, l'utilité publique lui permettaient de leur laisser de latitude ». C'était déjà beaucoup, et Grimm a très bien caractérisé la conduite qu'il tint et le genre de services qu'il rendit aux gens de lettres : « si la liberté de penser, dit-il, a fait quelque progrès en France, elle le doit surtout à la sagesse adroite de son administration*. »
Il arriva souvent que les auteurs le sollicitèrent d'intervenir dans les différends et les querelles qui les divisaient. Il se trouva ainsi investi d'un rôle d'arbitre; et il semble bien qu'il ne lui eût pas déplu que la Direction de la librairie pût devenir une sorte de tribunal d'arbitrage littéraire. Aussi chercha- t-il à se défendre de la partialité. Les philosophes n'ignoraient pas que, dans le cœur, il était avec eux. Ils essayèrent donc de se ser-
I . Malesherbes, Mémoire sur la Liberté de la Presse, p. 3/18 et suiv.
a. Correspondance de Grimm, XI, 36.
LES HOMMES DE LETTRES ET LE POUVOIR '] l
vir de lui contre leurs adversaires. Malesherbes sut leur résister. On connaît sa belle lettre à d'Alembert, qui lui demandait des poursuites contre des pamphlets hostiles à V Encyclopédie *. — On sait moins comment il répondit avec bonne grâce, mais avec fermeté, à M""* Helvétius, quand elle le pressait d'imposer silence aux rédacteurs du Journal chrétien, acharnés après l'auteur de V Esprit : « Vous me rendez justice. Madame, en croyant que je m'intéresse sincèrement à M. Helvétius. Je suis son ami depuis bien des années ; je connais les qualités de son cœur ; j'aurais bien voulu prévenir tous les malheurs que la publication de son livre a entraînés Mais vous êtes trop
juste, Madame, pour ne pas convenir que mes sentiments personnels ne doivent point influer sur mon administration et que je ne peux pas fermer la bouche à des auteurs qui croient avoir la religion et les mœurs à venger*. » Et pourtant, cette impartialité de Malesherbes a été contestée. On a prétendu qu'il malmena Le Franc de Pompignan, quand celui-ci eut affaire à lui pour l'impression de son fameux Mémoire. Mais on voit à plein, lorsqu'on a lu les explications si modérées et si lumineuses de Malesherbes, que c'est Le Franc qui, en cette rencontre, se comporta non seulement comme un sot, mais en vilain homme ^ — On a beaucoup plaint aussi le pauvre Fréron, qui aurait été victime des tracasseries et de la malveillance du Directeur de la librairie. Et, sans doute, il ne paraît pas que Malesherbes ait eu beaucoup de goût pour les écrits du feuilliste de V Année littéraire, ni beaucoup de considération pour