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Yoir les Encyclopédistes, de Ducros, p

Pendant les deux cents ans qui suivirent l'invention de l'imprimerie, et même par delà, ceux qui écrivirent et publièrent ne tirèrent, autant dire, aucune rémunération directe de leur travail. Longtemps, ils ne virent là rien que de naturel et ne songèrent guère à s'en plaindre.

Les libraires, intermédiaires entre l'écrivain et le public, étaient pour la plupart imprimeurs en même temps. Il leur fallait avoir un important matériel; ils devaient faire des avances assez fortes. Le public, d'autre part, en ces premiers temps, ne comprenait qu'un nombre de lecteurs très restreint; et, pour l'atteindre, l'expérience, qui eût permis de connaître ses besoins et ses goûts, faisait encore défaut. L'édition d'un ouvrage nouveau semblait donc une entreprise fort aléatoire. Quand un libraire osait en courir les risques, on était disposé à croire qu'il avait assez fait et à le tenir quitte du reste. Il est curieux de voir qu'au xvi^ siècle on s'intéresse moins volontiers à l'auteur, bien qu'il ne gagne rien, qu'à l'éditeur, parce qu'il est exposé à beaucoup perdre. Estienne Pasquier approuve fort ces vers de Jodelle :

Et tant ceux d'aujourd'hui me fâchent Qui, dès lors que leurs plumes lâchent

Quoique trait soit mauvais ou bon, En lumière le vont produire, Pour souvent, avec leur renom*, Les pauvres imprimeurs détruire.

Nous ne devons pas oublier, au reste, qu'au xvi* siècle les écrivains de profession ne forment qu'un très petit groupe. Si Ton dresse la liste des prosateurs, même des poètes de ce temps-là, on est tout de suite frappé de voir combien il y figure d'hommes d'État, d'hommes de cour, d'hommes d'église, d'hommes de guerre, d'hommes de loi. Il n'y a pas apparence qu'un L'Hospital, un Pasquier, un Du Perron, un Du Vair, pour ne citer que quelques noms, aient songé à une rétribution, quand ils publiaient leurs livres : ils les avaient écrits pour occuper ou charmer leurs loisirs, pour se rendre utiles au public, ou pour se mettre en vue. Même parmi ceux qui cultivent alors ce que nous appellerions la littérature courante, les « amateurs » semblent avoir été en majorité. Entre les romanciers qui pullulèrent sous le règne d'Henri IV, on trouve quantité d'avocats, de magistrats, surtout de gentilshommes'.

Quant à ceux, peu nombreux d'ailleurs, dont écrire est l'unique emploi et qui n'ont ni fonctions ni titres, ce n'est pourtant pas de leurs ouvrages qu'ils attendent un gagne-pain. Ils s'attachent à quelque grand seigneur, font partie de sa maison, de sa domesticité, comme on disait, reçoivent de lui le vivre et le couvert et, par lui, tâchent d'obtenir des pensions ou des bénéfices. Avec

1. Cité dans le Dictionnaire de Bayle, à l'article Théophile Raynaud.

2. Voir G. Reynier, le Roman sentimental avant l'Astrée, p. 263, Paris, 1908.

leur libraire, ils ne se montrent pas exigeants: trop heureux s'il consent à les imprimer et à ne rien leur demander lui-même.

C'est sur ces faits, plus encore peut-être que sur des idées d'ordre moral, que s'établit l'opinion d'après laquelle il messied aux hommes de lettres d'écrire pour vivre. Il y eut un temps assez long où, du désintéressement, on leur faisait, en général, une obligation plus encore qu'un mérite. Dans son traité de VOrigine de l'Imprimerie, Ghevillier écrivait, en 169^: « Un homme

de lettres ne doit être animé quand il compose que

de la vue du bien public. Le commerce qu'il fait de sa

plume rabaisse sa qualité à celle d'un négociante »

Vers la même époque, Boileau, qui se piquait de haute tenue, donnait ses ouvrages à Barbin et La Bruyère faisait cadeau à Michallet du manuscrit des Caractères. Corneille, à vouloir tirer profit de la vente de ses ouvrages, perdait de sa considération : Chapelain le traitait de « poète mercenaire ^ » .

Cette opinion, on l'entend bien, n'était pas pour déplaire aux libraires. De leur part, ils firent ce qu'ils purent pour l'accréditer : on prêchait qu'un écrivain ne devait pas vivre de sa plume ; ils se réservèrent, eux, de montrer qu'il ne le pouvait pas. En plein xvii® siècle, « les prix dont ils payaient, par exception, les auteurs de grande renommée sont dérisoires et n'eussent pas suffi à l'existence la plus modeste ». Despois, dans un chapitre de son Théâtre Jrançais sous Louis XI F^ rappelle que Barbin acquit pour

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