Roman bourgeois, Paris, 1868, II
heures libres pour pouvoir écrire. Et, quand ils ne le purent plus, ils crurent et ils dirent volontiers que cela n'était pas du bon air. G est la leçon que donnait M"* de Scudéry dans son Grand Cyrus tant goûtée Songeons aussi que c'est le temps où paraissent les maîtres en i'art d'écrire, où ils produisent leurs chefs-d'œuvre. «Comment les a amateurs » n'en eussent-ils pas été découragés ou au moins intimidés? Beaucoup se prirent à penser que, pour faire un livre, ce n'était pas assez d'une certaine culture, d'une certaine ouverture d'esprit, mais qu'il y fallait aussi une préparation spéciale, un apprentissage, un exercice continu et une particulière vocation. Écrire semblait de plus en plus une entreprise, non seulement laborieuse, mais périlleuse par le ridicule qu'on •encourait en cas d'échec : « c'est un métier que de faire un livre comme de faire une pendule, disait La Bruyère ; il faut plus que de l'esprit pour être auteur. » Aussi voyait-on moins paraître d'ouvrages écrits par les gens du monde ; aussi les libraires trouvaient-ils moins de ces fournisseurs gratuits qui les avaient habitués à ne rien donner, parce qu'ils ne leur demandaient rien.
D'autre part, le nombre des gens qui avaient la capacité et le goût de lire n'avait pas laissé de s'accroître •dans une forte proportion. C'était un fait dont chacun ^vait pu s'aviser, en voyant le débit considérable de certains ouvrages : il suffit de rappeler le succès extraordinaire de VAstrée. Tout naturellement on fut alors amené à penser que le commerce des libraires était moins aléatoire qu'on le croyait jadis. S'ils ne paraissaient pas à l'abri des risques de perte, on se rendait
I, Voir le passage cité par Arvède Barine dans la Jeunesse de la Grande Mademoiselle, Paris, 1902, p. 35.
LES HOMMES DE LETTRES ET LES LIBRAIRES 8l
compte pourtant qu'ils pouvaient les compenser par des chances de gains très importants. Quelques-uns d'entre eux avaient fait de grosses fortunes. Gela ne pouvait pas ne pas se savoir. Le métier n'était donc pas si mauvais ; et les hommes de lettres devaient être tentés de se demander s'ils Déjoueraient pas un rôle de dupes en ménageant ceux qui l'exerçaient et y trouvaient si bien leur compte.
Enfin nous voyons aussi que, dans cette seconde moitié du xvii^ siècle, les Mécènes se font assez rares. C'est peut-être que, le roi s'étant déclaré le protecteur des lettres, les grands seigneurs avaient scrupule à marcher sur ses brisées ; c'est plutôt que la noblesse, fort diminuée dans ses biens par les dépenses que lui imposait la vie de cour devenue si onéreuse, n'avait plus ni les moyens, ni le goût d'être libérale. Comme, d'ailleurs, les bienfaits que distribuait le roi étaient forcément limités, des gens de lettres qui, naguère, auraient subsisté comme domestiques d'un grand seigneur, durent songer, de nécessité, à tirer parti de leurs travaux.
En môme temps, ces changements dans les choses amenaient un changement dans les idées : l'opinion qu'un écrivain ne doit pas avoir d'autre objet « qu'un nom et des lauriers » perdait insensiblement de son autorité. Sans doute on ne cessait pas de penser que, dans la profession des lettres, il faut avoir l'âme libérale ; mais on se croyait moins le droit de condamner les écrivains qui prétendaient vivre de leur plume. C'est que le nombre de ceux-là augmentait de jour en jour. « On ne voit quasi plus personne qui travaille pour sa propre gloire, écrivait Guéret en 1669, et l'argent fait faire la plus grande partie de tous les livres que vous voyez \ »
I . La Promenade de Saînt-Cloud, à la suite des Mémoires de Bruys, Peli.isson. 6
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Il y a, semble-t-il, de l'exagération dans ce passage, et aussi de rhumeur. Mais, en 167/I, dans son Art poétique, où il entend donner aux gens de lettres, non seulement des règles littéraires, mais des prescriptions morales, Boileau qui, pour son compte, ne voulut jamais se faire payer ses œuvres, n'hésite pas à déclarer qu'un auteur peut, sans déchoir, écrire pro victu.
Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son travail un profit légitime.
Moins de vingt ans plus tard, La Bruyère, personnellement désintéressé lui aussi, ira plus loin que Boileau ; non seulement son A ntisthène estime que l'écrivain peut, «sans honte et sans crime», se faire rétribuer de son travail, mais il s'indigne de voir que cette rétribution est presque toujours insuffisante : « on paye au tuilier sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage ; paye-t-on à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit Pet, s'il pense très bien, le paye-t-on très largement? » Le propos que tient Antisthène va éveiller un long écho. Dès lors, la question d'intérêt met aux prises libraires et gens de lettres et nous allons avoir à suivre, pendant tout le xvm* siècle, les péripéties de cette lutte*.
En 1725, parut un ouvrage en 16 pages in-folio,
Paris, 1751, p, 228. — Voir aussi l'Histoire comique de Francion, Paris, i858, p. 196.
I . Faisons remarquer une fois pour toutes que, lorsque nous parlons des libraires, c'est des libraires de Paris qu'il s'agit. Dès ce temps-là, la production littéraire se concentrait presque tout entière dans la capitale.
intitulé : Mémoires sur les vexations qu'exercent les libraires et imprimeurs de Paris ^. La guerre était déjà sourdement commencée ; mais ce Mémoire en est, en quelque façon, la déclaration. Il suffira d'en citer un passage pour donner une idée du ton sur lequel il est écrit : « Il semble que, dans les bonnes règles, le libraire est fait pourPauteur, et non pas l'auteur pour le libraire. Celui-ci est un traficant qui débite ; l'auteur est un homme qui pense et qui invente... Pourquoi donc le libraire remporte-t-il tout le fruit de l'ouvrage et que l'auteur n'en retire presque rien ? . . . Avec les libraires, l'auteur n'a que la gloire pour partage ; ils n'en sont, Dieu merci, point avides ; pour l'argent, il faut qu'il leur demeure tout entier. » Il se fit quelque bruit autour de ce pamphlet ; car c'est bien vraiment d'un pamphlet qu'il s'agit, et Mathieu Marais, qui le signale, note avec justesse que ces pages partent de la main d'un homme piqué qui, en plaidant une cause générale, est bien aise de venger des griefs personnels. Pourtant, malgré beaucoup de vivacité et quelque exagération sans doute, cet opuscule, en son fond, ne s'éloigne guère delà vérité. Marais n'a nulle tendresse pour les gens de lettres ; il ne trouve pas pourtant que l'auteur du Mémoire ait tort de se plaindre des libraires et qu'il les calomnie : « Cela, dit-il, contient un grand détail écrit avec vérité, et c'est un homme qui s'adresse au public, n'ayant rien gagné du côté des juges. Il finit par dire que ce n'est point pour scandaliser qu'il produit ce Mémoire ; c'est pour arrêter une violence si tyrannique qu'il n'y a point d'autre moyen de s'y opposer qu'en criant: au voleur!'»