‹ Les hommes de lettres au 18e siecleChapitre 62 sur 186 · Mss. français. 22078, fol. i · texte numérisé non relu

Mss. français. 22078, fol. i

Pellisson.

9 8 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl" SIECLE

mal une unique édition pour une œuvre qui pouvait avoir un cours indéfini, lui rapporter un profit illimité, sans que l'auteur y pût désormais rien prétendre*.

On ne peut s'empêcher de s'étonner, lorsqu'on voit Diderot, dans sa Lettre sur le Commerce de la librairie ^ soutenir que les choses sont bien ainsi. Mais il a beau s'évertuer, son argumentation trahit parfois de l'embarras et, en fin de compte, il en vient à dire qu'après tout les gens de lettres restent maîtres de ne pas faire des traités de ce genre, s'ils ne les trouvent pas à leur gré. Mais cela même n'est pas vrai, quand on y veut bien regarder. Diderot ici a joué sur les mots. Que les auteurs n'aient pas eu à subir, en droit, une contrainte positive et directe, il est certain ; mais qu'en fait ils aient été soumis à une contrainte indirecte et morale, c'est ce qu'on ne saurait nier.

Car, enfin, s'ils ne se décidaient pas à traiter à forfait, que pouvaient-ils faire ? Garder leur manuscrit en portefeuille ? Quel auteur prend son parti de cette espèce de suicide? Conclure un marché à moitié profit ? Ressource qui était à la portée de ceux-là seuls qui n'avaient pas des besoins immédiats. Payer les frais de l'impression, avoir afi'aire au libraire, non plus comme éditeur, mais comme marchand chargé de débiter les exemplaires, moyennant une remise? Combien rares les gens de lettres assez à leur aise pour pouvoir recourir à ce moyen ! Quelques-uns pourtant le tentèrent et ne se

I . Disons cependant qu'il leur arrivait de promettre une gratification à l'auteur en cas de grand succès : « Il a depuis peu imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès. En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante pistoles s'il réimprimait son ouvrage : et il rêve actuellement qu'il en fait une seconde édition sans l'en avertir » (Le Sage, Diable boiteux, chap. xvi).

laissèrent pas rebuter par le souci des détails matériels que comportait une pareille entreprise. Collé nous apprend qu'il a publié dans ces conditions son Théâtre de Société^ Il fut, nous dit-il, rançonné par les Barbou qui l'imprimèrent, mais, du libraire Gueffier, qui le débita, il n'eut qu'à se louer : « c'est, dit-il, un très honnête homme et d'une probité délicate. » Seulement, Collé paraît avoir eu une bonne chance exceptionnelle. En général, les libraires répugnaient à se charger du débit de ce qu'ils appelaient des ouvrages d'auteur. Naturellement, les papetiers, les imprimeurs ne faisaient point de concessions de prix à l'homme de lettres qui publiait à ses propres dépens; celui-ci, par suite, ne pouvait accorder aux débitants qu'une remise qu'ils jugeaient trop faible pour les indemniser de leurs soins. Les uns donc ne voulaient rien entendre; les autres, en consentant à se charger de l'afl'aire, se réservaient d'employer un manège par où elle tournait à la fm au détriment de l'auteur. Luneau de Boisgermain a fort bien expliqué comment ils s'y prenaient : « Ils en (de l'ouvrage) suspendent ou ils en arrêtent sous main le débit. Ils ne le font point connaître. Ils en détournent le public. Par là ils fatiguent, ils inquiètent, ils désespèrent cet auteur qui, dans la médiocrité presque toujours attachée aux talents et surtout aux talents honnêtes, ne peut pas longtemps se passer de la rentrée de ses fonds. Ils profitent de son malaise pour l'augmenter : quand ils le voient rebuté d'un essai aussi peu fructueux, ils feignent de venir à son secours, de lui tendre une main officieuse. Ils achètent à bas prix son édition qui s'enlève alors avec une rapidité surprenante Les réclamations exci-

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