Liège
juste : « La plupart [des libraires], dit-il, ont un train de maison très considérable, tandis qu'ordinairement l'écri- ( vain aux ouvrages duquel ils doivent cette opulence est j
relégué sous les toits Nos libraires, fiers de quelques
privilèges mal interprétés, regardent chez nous les écrivains comme des malheureux qu'on leur a livrés pieds/ et poings liés. » C'est, en effet, l'ordinaire qu'un commerçant n'apprécie guère ce qui lui coûte peu et fasse piètre estime des gens qu'il paie mal. Les éditeurs ne se croyaient donc pas tenus d'exécuter avec soin les œuvres qu'ils achetaient à bas prix et se dispensaient de traiter avec égards les auteurs à qui ils donnaient à peine un morceau de pain.
Et d'abord, ils ne se mettaient nullement en peine d'acquérir la capacité professionnelle qu'il leur eût fallu pour remplir leur office. Les ignorants étaient très nombreux dans leur communauté. La culture générale leur manquait, et même l'instruction élémentaire que les règlements exigeaient d'eux. « On a jugé, dit Malesherbes, que les libraires, pour être reçus maîtres et même apprentis, devaient prouver quils sont congrus en langue
latine et quils savent lire le grec. Ce règlement n'est
plus exécuté aujourd'hui. Je ne sais comment les libraires se tirent d'affaire avec le Recteur de l'Université dont ils doivent avoir le certificat ; mais je sais qu'il y en a un grand nombre qui savent à peine le français*. »
I. Mémoires sur la librairie, p. i63. — Sur rinobservation des règlements, voici ce qu'on lit dans un Mémoire adressé en 1737 à Chauvelin, garde des sceaux : « On regarde aujourd'hui l'obligation de faire apprentissage comme une chimère j la nécessité d'être congru en langue latine, de lire le grec, d'avoir des fonds suffisants pour lever une imprimerie telle que Sa Majesté l'exige, tout cela sont des visions. La faveur tient lieu de mérite, les règlements sont
120 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIIl" SIÈCLE
Leurs connaissances et leur habileté techniques sont aussi très bornées. «... Faute d'application et d'étude, [ils] ont resserré leurs connaissances dans des bornes fort étroites et, par une suite nécessaire, ont anéanti leur art. La malheureuse facilité que l'on trouve à faire la composition mécanique d'un livre et à l'imprimer rend les maîtres peu attentifs ; leur art devient pour eux une espèce de manufacture qu'ils abandonnent à des ouvriers, la plupart sans goût, et tous sans objet d'émulation, la loi les bornant à leur état d'ouvriers*. »
De là tant d'éditions défectueuses, grossièrement fautives, qui, suivant un mot de Sartines, « déshonoraient » la typographie française et que Voltaire dénonçait vivement à l'abbé Prévost pour qu'il les signalât dans son journal le Pour et le Contre.
Cette négligence était d'autant moins pardonnable que, très souvent, elle ne tenait pas seulement à un manque de contrôle et de surveillance sur les ouvriers et les proies, mais venait de Textrême sans-gêne que le libraire \ se permettait vis-à-vis de l'écrivain. Plus d'un jugeait / superflu de soumettre à l'auteur ses épreuves et d'atten- \ dre son bon à tirer. Rousseau ne prenait pas son parti / d'un pareil procédé : « Aux fautes de la première édition, écrivait-il à Malesherbes, ils ont ajouté des multitudes de contre-sens qu'ils auraient évités, si j'avais été instruit à temps de leur entreprise et revu leurs épreuves ^ » . Et Voltaire qui aurait été tout disposé, d'ailleurs, à
méprisés ; la brigue seule règle les communautés. On reçoit à la maîtrise le premier venu, et, pourvu qu'une grosse somme avec un bon repas précède la réception, cela suffit, dit-on, et on se croit tout permis quand on est maître » (Mss. français, 22122, fol. 4)-
1. Extrait d'un article du Journal des Savants, février 1756.