Paris, 1719, lettre IV
aux gens de lettres et oppose leur conduite à celle des comédiens français : « S'ils continuent, dit-il, à avoir la même politesse, je suis persuadé que nos meilleurs auteurs se feront un plaisir de travailler pour leur théâtre, les procédés leur étant d'autant plus sensibles que rarement les a-t-on pour eux. » Déjà Le Sage, dans son Diable boiteux (1704), avait représenté un comédien « qui songe qu'il répond des duretés à un auteur qui lui fait des compliments». Cette déplaisante attitude devint vite une tradition. Dans une prétendue lettre de M"'' de Seine, comédienne du roi, on lui fait dire ceci : « Le second reproche qu'on nous fait est notre peu de politesse envers les auteurs. Nous tenons d'eux, dit-on, le pain que nous mangeons et notre mémoire nous lait briller à leurs dépens. Dans le monde, cependant, nous les déchirons à qui mieux mieux*. » Et, une fois fondée, la tradition se maintint et s'affermit jusqu'à la fin du siècle.
Ils ne purent pas ne pas s'aviser eux-mêmes de ce que leurs façons avaient de surprenant, même de scandaleux, et, tout en maltraitant les littérateurs, ils tâchèrent de donner l'illusion qu'ils aimaient les lettres. Ils firent à un moment des gracieusetés à l'Académie française. On lit dans les Mémoires de Maurepas : « Les comédiens ayant su que les académiciens souhaitaient d'avoir des places à la Comédie firent une députation pour leur en offrir. » En 1760, Lekain proposa de donner une représentation au bénéfice d'un parent de Corneille. En 1762, la troupe fit célébrer à l'éghse Saint- Jean de Latran un service solennel pour le repos de
I. Voir cette lettre dans le Journal de Barbier, III, 577, en appendice.
l50 LES HOMMES DE LETTRES AU XVIII* SIECLE
l'âme de Grébillon. Mais on ne prit guère le change ; on remarqua que des préoccupations de réclame, comme nous dirions, n'étaient pas étrangères à ces démarches. En 1763, un arrière-petit-fils de Racine vint à solliciter ses entrées à la Comédie. Elles lui furent refusées, parce que « cette grâce a été demandée sourdement », ditBachaumont^
Mais d'où pouvait enfin leur être venue cette morgue vis-à-vis des auteurs qui, après tout, a de quoi étonner?
Il faut songer d'abord que, grâce à leur monopole, ils s'étaient assez vite enrichis, tandis que les gens de lettres, pour la plupart, restaient besogneux. Le Sage a bien saisi leur orgueil de parvenus : « ... Un histrion... plaignant les désagréments attachés à la vie comique disait l'autre jour à quelques uns de ses camarades : ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession : oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de mille écus de rentes. » De plus, acteurs privilégiés, attachés au service du roi, ils étaient presque fonctionnaires. Nos gens, avec cela, se tenaient de près ; ils s'alliaient volontiers entre eux et fondaient en quelque façon des dynasties comiques ou tragiques. Mon orgueil, fait-on dire à M"* de Seine, dans la lettre que nous avons déjà citée, « je l'ai eu pour douaire, quand je suis entrée dans la maison des Quinault, héritière en cela de la maison des Dancourt » .
Peut-être rien ne contribua-t-il plus à encourager l'impertinence et la vanité des comédiens que l'étrange façon dont leurs supérieurs, les Gentilshommes de la Chambre, se comportaient avec eux. Il ne déplaisait pas assez à ces grands seigneurs d'être familiers avec les