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LES HOMMES DE LETTRES ET LES COMÉDIENS l6l

semblait indiquer que le pouvoii souhaitait défendre les intérêts pécuniaires des auteurs : il faisait entrer dans le compte de la recette tous les éléments qu'ils désiraient (art. Il), il leur donnait même (art. 12) plus qu'ils n'avaient demandé (le septième au lieu du huitième). A la vérité, la disposition qui élevait de i 200 et de 800 livres à 2 3oo et à i 800 livres (art. 1 1) la somme déterminant la chute dans les règles rendait cet avantage presque illusoire. Mais on sait que, de 1780 à 1791, en vertu d'un compromis que Beaumarchais avait fait accepter, les auteurs, dans la pratique, touchaientun septième de ce qui restait delà recette, après que 600 francs de frais ordinaires en avaient été déduits. Et c'était pour eux un profit appréciable*.

S'ils ne purent obtenir de faire corps, toujours est-il que le Bureau de législation dramatique ne fut pas dissous et qu'il intervint à l'occasion dans les différends entre auteurs et comédiens. De même, si on ne leur accorda pas l'institution d'un président de lecture, du moins le règlement du 12 mai 1780 autorisait-il l'auteur à se faire accompagner par un ami à la séance où il lisait sa pièce (art. 3) et décidait-il que les bulletins de vote seraient signés (art. 7). Ces garanties n'étaient pas sans quelque valeur.

D'ailleurs, durant tous ces débats, les comédiens étaient passés par des épreuves propres à rabattre leur insolence : les auteurs avaient mis à peu près leur théâtre en interdit et la Comédie-Française en avait été réduite à jouer les Noces housardes de Dorvigny, un fai-

1 . Voir le Rapport fait [par Beaumarchais] aux auteurs dramatiques sur le traitement proposé par la Comédie-Française, Paris,

Pellisson. Il

seur de parades. Bien plus, ils virent le gouvernement donner raison à ceux qui attaquaient leur monopole : les lettres patentes du 3i mars 1780, qui faisaient rentrer la Comédie Italienne transformée en possession des comédies françaises du second ordre (pièces de Marivaux, Boissy, etc.), instauraient presque ce second Théâtre- Français, que Gailhava, Rochon de Chabanes * et bien d'autres réclamaient depuis déjà longtemps.

Moins heureux que les auteurs de livres, les auteurs dramatiques ne purent, il est vrai, faire reconnaître leur propriété. Mais l'opinion publique condamnait de plus en plus l'usurpation que les comédiens commettaient sur eux. La Révolution venue, l'iniquité du fameux règlement sur « la chute dans les règles » et de ses conséquences était sentie par tous. Aussi Chapelier ne trouvat-il pas de contradicteurs ^ lorsque, dans la séance de la Constituante du 1 3 janvier 1791, il dénonça cet abus à la tribune : « Une loi pareille, dit-il, ne peut être reconnue, elle ne peut avoir d'effet : c'est beaucoup trop que les comédiens en aient joui ; elle ne peut plus leur servir de titre. »

1. Dès 1768, paraît-il, Rochon de Ghabannes avait demandé la création de ce second théâtre. Cailhava reprit cette idée dans son Art de la Comédie, Paris, 1772, et revint sur ce sujet pour le développer dans une brochure qu'il publia, d'après la Correspondance de Grimm, XI, 61, en 1775. — Même après les lettres patentes du 3i mars 1780, Rochon de Ghabannes ne se tint pas pour satisfait. Il publia ses Observations sur la nécessité d'un second Théâtre-Français, Paris, 1780, où il réclamait l'égalité absolue de droits et le partage intégral du répertoire entre les deux théâtres.

a. Sauf un représentant obscur, nommé Folleville.

On sait que les hommes du xviii* siècle furent peu enclins au rigorisme. Encore est-il qu'ils n'admettaient guère qu'on manquât d'une certaine tenue, comme on dit aujourd'hui, et l'on se dépréciait à leurs yeux en faisant trop bon marché des convenances sociales. Alors,, comme cela s'est vu dans tous les temps, une profession était plus ou moins considérée, suivant que ceux qui l'exerçaient étaient en général plus ou moins habitués à tenir une conduite régulière. Demandons-nous donc ce que fut, à l'ordinaire, la vie privée des gens de lettres en ce temps-là, et quelle opinion leurs contemporains pouvaient s'en faire.

Les écrivains qui, aux environs de 1760, atteignaient la trentaine ou l'avaient dépassée, durent presque tous, à leurs débuts, mener une existence gênée et précaire. A quelques exceptions près, ils sortaient de familles humbles, tout au plus modestes ; leurs parents ne pouvaient guère leur venir en aide ; ceux — très rares — qui l'auraient pu, ne se souciaient pas de faciliter à leurs fils l'accès d'une carrière qu'ils jugeaient hasardeuse. Dès qu'ils les voyaient manifester des ambitions

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littéraires, ils leur coupaient les vivres. C'est ce qui arriva à Diderot, dont le père était pourtant assez aisé et d'humeur libérale* ; M. Boissy, lieutenant général d'une petite ville d'Auvergne, supprima de même tout subside à son fils, quand le jeune homme déclara son goût pour le théâtre^.

Les débutants ne pouvaient, d'ailleurs, espérer vivre de leur plume. On a vu que libraires et comédiens payaient encore fort mal les auteurs « arrivés » ; s'ils daignaient imprimer ou jouer l'œuvre d'un inconnu, ils considéraient qu'il devait se contenter de cet honneur ; le rémunéraient- ils d'aventure, ce n'était jamais que de façon dérisoire.

Il fallait donc vivre au jour la journée et, pour avoir du pain, faire des besognes de fortune. Beaucoup de ces jeunes gens grossoyaient chez les procureurs : ce fut le cas de Crébillon le père, de Diderot, de bien d'autres encore^. Il y en avait qui s'employaient à faire des copies ; Piron transcrivait de sa belle écriture pour le neveu du comte de Belle-Isle des manuscrits de M. de Boulainvilliers. « Je lui parus propre, dit Piron, à mettre au net tout ce griffonnage. A cet effet, il me fit conduire dans le bouge d'un laquais, dont le grabat, le panier d'une chienne et une méchante table de cabaret composaient tout l'ameublement. Là je pris possession de mon

1. Mémoires sur Diderot, parM^^^ de Vandeiil, en tête des Œuvres de Diderot, I, xxxii.

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