Mémoires de Duclos dans ses Œuvres, Paris, 1821, I
LES HOMMES DE LETTRES DANS LA. VIE PRIVEE l6^
Pourtant, malgré tout, la bohème pouvait n'être pas. funeste, si elle ne se prolongeait pas. Mais s'attarder à ce genre de vie et s'y plaire après l'âge où un peu de fantaisie ne messied pas, voilà où était le danger. Et, il faut le reconnaître, beaucoup d'hommes de lettres appartenant aux premières générations du siècle n'y ont pas échappé.
Entre ces attardés de la bohème, ceux mêmes qui avaient du talent et qui obtinrent des succès ne menèrent jamais qu'une existence sans dignité. Tel Piron qui^ malgré son humeur libre, dut se tenir trop souvent dans la posture du quémandeur; tel cet aimable abbé Prévost^ nature gracieuse et fine, mais que son incurie et ses désordres condamnèrent à vivre attelé à de vulgaires besognes et dont le bon renom fut compromis dans des affaires assez louches. Tel enfin Grébillon le père qui représente le type accompli du bohème incorrigible. — La réputation lui était venue assez tôt; il n'avait pas de beaucoup dépassé la trentaine que ses premières tragédies l'avaient déjà rendu célèbre. Plus tard, le Régent, le duc de Bourbon, les frères Paris s'étaient intéressés à lui et l'avaient mis en bonne passe. Mais par son insouciance, ses fantaisies dépensières, sa paresse, son goût excessif pour le plaisir, il finit par lasser les meilleures volontés : alors, s'abandonnant lui-même, négligé et malpropre, « il passa sa vie avec vingt chiens, trente pipes et une M'"* de Villeneuve, qui le trompa quand elle fut jeune et le vola quand elle fut vieille ». Voisenon, qui le peint ainsi dans ses Anecdotes littéraires \ est, comme on sait, très méchante langue. Mais ici on peut s'en fier à lui ; son témoignage est confirmé par celui de Mercier. Mercier, à ses débuts, rendit visite à Grébillon ; il n'avait que des