CHAPITRE VIII
Dissentiments entre Philippins et Américains. — Mesures vexatoires contre Aguinaldo et ses troupes. — La politique impérialiste. — Cabotinage et mensonges. — Nobles protestations. — L'opinion publique aux Etats-Unis. -— Le programme de M. Bryan. — Les provocations redoublent. ■— Proclamations d'Aguinaldo. — Mac-Kinley a besoin d'un coup de théâtre. — Le contUt éclate.
Dès le mois d'octobre 1898, les mesures vexatoires furent ordonnées par Tamiral Dewey contre les troupes philippines : un jour, celles-ci recevaient Tordre de retirer leurs avant-postes à huit kilomètres au moins de ceux des troupes américaines ; un autre jour, sur Tordre de Tamiral, une canonnière américaine sje rendit brusquement dans la baie de Manille et sans avertissement préalable, sans motifs, sans discussion, saisit des barques et des petits vapeurs appartenant aux Philippins.
A cette époque, le général Otis venait d'être investi du commandement du corps expéditionnaire
américain. Aguinaldo envoya aussitôt une commission au général pour demander des explications. Le général Otis donna aux commissaires une lettre de recommandation auprès de l'amiral à qui il les adressa; mais^Tamiral refusa de recevoir la Commission, malgré la recommandation du général Otis.
ce En dépit des procédés des commandants américains, dit Aguinaldo, si contraires à Tesprit de toutes les conventions mentionnées ci-dessus, je continuai à garder une attitude amicale envers eux, et j'envoyai une Commission au général Merritt pour lui dire adieu la veille de son départ. Pour répondre à cette démarche de courtoisie, le général Merritt eut l'obligeance de dire qu'il plaiderait la cause des Philippines aux Etats-Unis. J'envoyai d'autre part à l'amiral Dewey un poignard (puual) dans une gaine d'argent massif, avec un manche gravé par les plus habiles orfèvres, en souvenir et témoignage de notre amitié. L'amiral accepta ce présent, en donnant ainsi, dans une certaine mesure, un apaisement à mes soupçons et aux appréhensions de mes compatriotes en ce qui concernait la constitution du gouvernement révolutionnaire, et nos cœurs se remplirent de nouveau de joie et d'espoir en une complète entente avec l'amiral Dewey. »
A partir de ce moment, Aguinaldo et ses amis connurent tour à tour le découragement et Tespoir :
tantôt, ils reprennent confiance dans la loyauté de l'amiral Dewey ; tantôt, ils s'aperçoivent que celuici joue un double jeu et qu'il est en réalité un instrument docile entre les mains du président Mac- Kinley qui, lui-même, obéit passivement aux inspirations du parti impérialiste américain.
Les Philippins se sentirent tout à fait rassurés pourtant, lorsqu'on leur annonça la venue prochaine d'une Commission civile qui devait, disait-on, se rendre à Manille pour traiter avec eux et s'entendre définitivement au sujet du gouvernement des îles.
Mais cela ne faisait rafi"aire ni du général Otis, qui souhaitait un conflit, ni des agitateurs qui avaient résolu d'entraîner les Etats-Unis dans cette désastreuse aventure coloniale. Aussi les excès des Américains deviennent-ils intolérables. Sur la place du marché, à Arroceros, ils massacrent une femme et un petit garçon et ils soulèvent ainsi Findignation de toute une population paisible.
Les adjudants d'Aguinaldo, qui ont des saufsconduits pour entrer à Manille en uniforme et l'épée au côté, sont molestés ; à chaque instant les patrouilles les arrêtent et s'efforcent d'exciter contre eux l'hilarité malveillante de la foule.
Dans la rue Lacoste, un garde américain tira sur un garçon de sept ans qu'il tua, sous prétexte que le pauvre enfant avait volé une banane à un Chinois. On perquisitionnait dans les maisons tout comme sous le régime espagnol et les soldats américains
des ayant-postes franchissaient souvent les lignes tagales, exaspérant les sentinelles par des insultes et des moqueries.
Enfin, le général Otis, tenant à se signaler par son zèle impérialiste, donna Tordre de faire une perquisition dans le bureaa du télégraphe de la rue Sagunto, à Tondo, fit saisir les appareils et arrêter l'employé, M. Reyna, qui fut accusé de conspiration et incarcéré dans la prison de Fuenza Santiago.
Prétexte ridicule, tant était invraisemblable l'accusation.
Aguinaldo se rend compte à merveille des pièges qui lui sont tendus : il démasque en quelques mots, qui dénotent sa perspicacité, la politique du général Otis :
« Il était surabondamment manifeste que Ton voulait blesser les sentiments du peuple et irriter le gouvernement philippin afin de provoquer une collision et il était clair que ce système d'exaspération n'était pas un simple acte d'insubordination de la soldatesque, mais un parti pris du général Otis lui-môme qui, outre des tendances impérialistes, voyait avec mécontentement l'arrivée des commissaires et se montrait surtout très vexé de laisser* voir à la Commission que les Philippines étaient dans un état de parfaite tranquillité; car il était évident, pour ce général comme pour le monde entier, que les Philippins aboutiraient finalement à un arrangement amical avec cette Commission,
si celle-ci constatait que la paix régnait dans Tar- Chipel.
» Nous autres, Philippins, nous aurions reçu la Commission à bras ouverts et conclu raccord avec elle, comme nous entendions le faire avec les honnêtes agents de la grande nation américaine. Les commissaires auraient pu visiter toutes nos provinces, ils se seraient rendu compte de la complète tranquillité sur tout notre territoire. Ils auraient vu nos champs cultivés, ils auraient pris connaissance de nos lois constitutionnelles et examiné le fonctionnement de notre administration publique, basée sur la paix et la sauvegarde générales ; ils auraient goûté ie charme incomparable de notre vie orientale, avec notre insouciance mêlée de sollicitude, notre chaleur tempérée par une certaine froideur, notre naïve confiance corrigée par notre esprit de suspicion, toutes marques caractéristiques de tempérament qui frappent les étrangers et qui sont dépeintes par eux en une infinie variété de nuances.
» Mais, hélas I le général Olis et les impérialistes ne se souciaient pas de rencontrer ces doux et agréables paysages. Il entrait mieux dans leurs desseins criminels que les commissaires américains se trouvassent en présence de la désolation et des horreurs de la guerre des Philippines, et que la Commission respirât à son arrivée l'odeur répugnante des cadavres américains et philippins. Il
entrait mieux aussi dans leurs desseins que le président de la Commission, M. Schurman, quittât Manille en n'ayant pris ses renseignements qu'auprès de quelques Philippins qui, séduits par Tappât de For, avaient pris fait et cause pour les impérialistes. Il valait mieux pour eux que la Commission n'aperçût le problème philippin que sous l'aspect des flammes et des massacres, au milieu de la pluie des balles, dans le choc des armées ennemies en proie à la fureur. Elle aurait été empêchée ainsi de se former un jugement exact sur les véritables et toutes naturelles conditions du problème. Enfin, il valait mieux que la Commission regagnât les Etats- Unis après avoir échoué dans sa mission de paix et qu'elle n'eût qu'à blâmer mes compagnons et moi de notre incapacité à régler les affaires, tandis qu'en réalité le peuple philippin et moi nous aspirions à la paix déjà conclue la veille, longtemps avant le moment présent, mais à une paix honnête et honorable, honorable également pour les Etats-Unis et la République phihppinej c'est-à-dire sincère et durable. »
.On comprend, qu'avec une telle clairvoyance, Aguinaldo ait fait l'impossible pour calmer l'impatience de ses compatriotes et apaiser les colères qu'excitaient chez les plus modérés les procédés scandaleux de l'amiral Dewey et du général Otis.
Mais la tâche devenait de jour en jour plus difficile.
Le 10 décembre 1898 fut signé le traité de Paris entre TEspagne et les Etats-Unis : les Philippines devenaient colonie américaine. On se rappelle, et nous avons exposé longuement la question, que le protocole des préliminaires de paix, signé à Washington le 12 août, ne stipulait aucunement l'annexion des Philippines au profit des Etats- Unis.
Mais entre le mois d'août et le mois de décembre et surtout au moment où le projet de ratification du traité fut porté devant le Sénat, le parti impérialiste mena une campagne si violente que M, Mac- Kinley ne put ni ne voulut résister et l'attentat fut consommé contre le droit sacré des peuples de choisir leur nationalité.
Les moyens employés pour aboutir à un pareil résultat furent ceux qui dans tous les pays sont devenus habituels aux chauvins exaltés, aux professionnels du patriotisme.
Dans les discussions parlementaires, les partisans de l'annexion ne reculaient pas devant les mensonges les plus impudents ; un sénateur, M. Forcher, prétendait que l'empereur Guillaume était d'accord avec Aguinaldo et que, à défaut des Etats- Unis, TAllemagne s'apprêtait à prendre possession des Philippines. Ou plutôt, car l'accusation eût été trop précise, trop facile à réfuter par conséquent^ M. Porcher procéda par insinuations perfides. Il fit,, pour impressionner le Sénat, allusion à de vagues
compiications étrangères qui « ne peuvent être mentionnées ici >3, disait-il, mais « qUi obligent les Etats-Unis à retenir les Philippines ».
Les journaux se chargeaient d'expliquer le discours mystérieux du sénateur en publiant Finformation suivante :
ce Le président Mac-Kinley est maintenant convaincu qu'une puissance étrangère prête son concours aux Philippins. Le département d'Etat est, en effet, en possession d'informations sérieuses indiquant quelle est cette puissance qui aide Aguinaîdo dans sa résistance aux Américains. »
Et pour ne laisser aucun doute sur l'identité de cette puissance étrangère, on assurait aussitôt que l'irritation contre l'Allemagne augmentait aux Etats- Unis.
A New- York, dans les théâtres et les music-halls, des cabotins agitaient sur la scène des drapeaux et adressaient au public d'enflammées objurgations : « Déferons-nous l'œuvre de Dewey? » ou bien : a Voulez-vous abaisser notre vieille gloire et notre glorieux pavillon ? »
Et le public, avec cet enthousiasme incomparable des gens qui restent loin du champ de bataille, de répondre par des clameurs héroïques ; a Non l Non 1 »
L'opinion publique était grossièrement trompée par les mensonges impudents de la presse impéria. iste : on prétendait que les Philippins étaient des
enfants incapables de connaître même leur véritable intérêt :
<( Nous avons affaire à des enfants, écrivait le journal officieux du président Mac-Kinley : on ne laisse jamais croire aux enfants qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent. »
Quant à ceux qui avaient la sagesse de prévoir des mécomptes ou de blâmer cette politique de fourberie, ils étaient quotidiennement insultés par la presse nationaliste. « Sur eux, disaient les journaux jingoistes, doit retomber la responsabilité du sang américain versé ; ce sont les complices des rebelles philippins ! »
Il n'y a pas qu'en France — maigre consolation — qu'on se voit accusé de trahison pour avoir défendu la raison contre le fanatisme et l'aveuglement des foules.
Fanatisme qui, aux Etats-Unis, fut d'ailleurs savamment exalté et entretenu par de froids calculateurs sachant à merveille faire servir à leurs projets financiers les manifestations plus ou moins spontanées de Topinion publique.
Qui pourrait douter du rôle prépondérant joué dans la politique d'extension américaine par le <( Sugar trust » et des intérêts puissants qu'avaient les sucriers associés à l'annexion des îles Hawaï, de Cuba et des Philippines ?
Si bien que derrière les déclamations creuses, les simulacres de générosité, les protestations humani-
taires qui se firent si bruyantes au début de la guerre avec FEspagne, il y avait surtout le mons^ trueux réveil de formidables appétits.
Hâtons-nous toutefois de le dire, la grande et généreuse nation américaine ne saurait être confondue avec le parti impérialiste qui, à force de mener une campagne si bruyante, finissait par être seul entendu.
Il y eut contre cette politique détestable d'expansion coloniale, contre ce scandaleux abus de force brutale, contre la violation des promesses données, contre ce manquement aux plus nobles traditions de la République, des protestations véhémentes et courageuses qui suffisent à sauver Fhonneur des Etats-Unis.
Quel pays, hélas ! n'a pas été victime plus ou moins longtemps de l'aveuglement des foules, de la dangereuse folie de quelques politiciens ambitieux ou des manœuvres criminelles de quelques financiers insatiables ?
Les Etats-Unis ne sauraient pas plas être tenus pour responsables des actes et des paroles du parti impérialiste, que l'Angleterre ne doit être solidarisée avec M. Chamberlain, et la France avec les bandes hurlantes de décerveleurs déchaînés.
Par delà l'Atlantique, les protestations se firent particulièrement éloquentes.
Ecoutons, par exemple, le beau langage du sénateur Hoar qui, rappelant les traditions des an-
cêtres, adjurait ses collègues d y demeurer fidèles :
« C'en est fait, s'écriait M. Hoar, notre drapeau ne portera plus au delà des mers, vers les opprimés et les écrasés, cette douce pensée qu'il est au moins un lieu où leur rêve est une vérité vivante. Le pauvre Malais, le pauvre Africain, le pauvre ouvrier d^Europe s'écrieront, en lisant notre nouvelle doctrine : (( Dieu I il n'y a plus de place sur la terre où, » en vertu de mes droits d'homme, je puisse me » relever et être un homme. »
Et M. Hoar terminait par une image singulièrement troublante :
« Quand Samuel Rogers visita les dominicains de Padoue, un vieux Père lui montrant La Cène, au réfectoire, lui dit : <c Je me suis assis là quarante- » sept ans, et tant de nous sont venus et s'en sont » allés que, quand je lève les yeux vers les convives » silencieux de La Gène, il me semble que c'est » nous, et pas eux, qui sommes les ombres. »
Eh bien 1 à voir les présidences commencer et finir, les représentants s'en venir et s'en aller, devant les portraits silencieux peints sur ces murs, il me semble que c'est nous les ombres, tandis que Hancop e' Jafferson, Adams et Franklin, Ellsworth et Livingstone délibèrent encore, agissent encore, vivent encore I »
Un autre jour, Hoar, protestant contre les projets d'annexion, faisait un suprême appel aux consciences en s'emparant d'une proclamation
d'Aguinaldo que nous retrouverons plus loia.
« Cet appel d'Againaldo, proclamait le sénateur, est un document si remarquable qu'il n'y a pas dix hommes au monde capables de Télaborer : et je ne comprends pas qu'un seul Américain, à moins d'avoir un cœur de pierre, ait pu ne pas ressentir la force de telles paroles. »
De son côté, le sénateur Mason déclarait que les Etats-Unis n'avaient pas plus le droit d'annexer les Philippines que Cuba.
«c Donnerons-nous raison, s'écriait-il, aux calomniateurs qui déjà, en Europe, nous appellent « landgrabbers » (voleurs de terre). »
De si éloquentes paroles avaient, au sein du Parlement, une considérable influence ; elles avaient aussi au dehors un immense retentissement : la fédération du travail, la plus forte des associations ouvrières, se déclara contre l'impérialisme, et M. Bryan, le concurrent de M. Mac-Kinley aux élections présidentielles, commença une campagne de cruelles railleries.
a Quand le désir de voler devient irrésistible, disait-il, on le nomme kleptomanie ; quand le désir de conquérir devient insurmontable, on dit que le courant de la destinée emporte la nation. » Et, plus narquois encore, M. Bryan continuait :
« La philanthropie et le 5 pour 100 se lancent bras dessus, bras dessous dans la nouvelle aventure : la philanthropie endort au chloroforme les
vaincus, le 5 pour 100 leur vide les poches. »
Remarquons-le, en passant, M. Bryan est resté fidèle à cette opinion du premier jour. Mieux encore, il a fait de la campagne anti-impérialiste sa plateforme électorale et, le 8 août dernier, il prononçait à Indianopoiis un grand discours où était exposé son programme :
1<> Etablir une forme de gouvernement stable aux Philippines ;
2^ Donner à cet archipel l'indépendance ;
3« Protéger les Philippins contre toute intervention extérieure pendant qu'ils poursuivraient leurs destinées.
Et M. Bryan semble être de plus en plus soutenu par des partisans qui ouvrent les yeux et voient en quels abîmes le parti impéraliste a entraîné la nation. Sans cesse le parti anti-annexionniste grandit et multiplie les manifestations.
Ces temps derniers, à Chicago, dans une salle de théâtre archicomble, le portrait d'Aguinaldo, reproduit par un appareil cinématographique, futacclamé par toute l'assistance.
A. Boston, une ligue puissante s'est formée dont on ne saurait trop louer la clairvoyante sagesse.
La ligue dénonce l'iniquité morale de cette guerre d'oppression faisant suite à une guerre soi-disant humanitaire; elle signale le danger du militarisme auquel la République serait fatalement entraînée par l'esprit de conquête; elle affirme la nécessité de
Lk PRÉPARATION D'UN COUP DE THÉÂTRE d97
maintenir les principes de la Constitution et déxionce le péril financier qui naîtrait de Faccroissement des taxes et des charges fiscales.
Pendant la discussion du trailé, M. Andrew Carnegie, le grand métallurgiste de Pensylvanie, qu'on appelle le « roi du fer » et qui est un des leaders du mouvement anti-annexionniste, autorisait deux personnages, dont un sénateur, à déclarer au président Mac-Kinley qu'il est prêt à payer les 20 millions de dollars à l'Espagne pour Tlndépendance des Philippines plutôt que de voir le gouvernement débourser cette somme et annexer Tarchipel,
A côté des arguments d'ordre plutôt sentimental les anti-annexionnistes faisaient valoir avec non moins de raison des considérations politiques et financières.
« Bu jour, disaient les uns, où les Etats-Unis seront engagés en Asie, ils devront prendre couleur dans la lutte qui s'ouvre pour la possession de l'Extrême-Orient, ils seront entraînés fatalement dans le courant de la politique asiatique des puissances européennes et asiatiques qui se disputent le premier rang. La conséquence immédiate de ce fait sera que le militarisme s'étendra aussi à l'Union, attendu qu'une puissante flotte moderne est une condition requise pour les Etats qui font de la politique universelle. Les dépenses nécessitées par les acquisitions nouvelles se feront sentir durement,
^98 AGUINâLDO et LES PHILIPPINS
même pour les finances américaines. Ensuite, il arrivera, très probablement, que le cousin anglais prendra le frère Jonathan à sa remorque pour l'initier aux coups et aux trucs de ce qu'on appelle la grande politique. Or, si la nouvelle politique asiatique des Etats-Unis veut fraterniser avec la politique anglaise, il peut surgir de là les surprises et les aventures les plus désagréables au point de vue de la paix européenne. Le premier acte de l'Angleterre sera de s'efforcer de rendre moins bons les rapports entre la Russie et l'Union, ce qui ne lui sera pas difficile sur le terrain de la politique asiatique. »
(c II règne maintenant, en Amérique, disaient les autres, un nouvel esprit, un esprit inquiet et provocateur qui ne promet rien de bon pour l'avenir. C'est un malheur pour les Républiques lorsqu'elles font la guerre. Si ces guerres sont victorieuses, on voit naître, dans la nation, des velléités malsaines d'expansion, qui éloignent l'Etat de sa mission pour le jeter dans la voie d'une politique d'ambition, manquant de base historique. »
En présence de telles attaques, de si hautes protestations, le parti impéraliste comprit qu'il était temps d'agir : à toute force il fallait que le conflit éclatât avant que l'opinion publique fût tout à fait retournée. Il allait bientôt se produire, non toutefois par la faute des Philippins qui, jusqu'au bout, gardèrent leur sang-froid, malgré tant d'avanies dont ils étaient victimes.
Lorsque durent se réunir à Paris, au mois d'octobre, les diplomates américains et espagnols chargés d'élaborer le texte définitif du traité de paix, le gouvernement philippin demanda à prendre part à des conférences où devait être réglée sa propre existence : on ne répondit même pas à une si juste revendication.
Quand le traité fut signé, au mois de décembre, et que sa ratification fut proposée au Sénat américain, les protestations se firent plus énergiques, mais toujours mêlées d'assurances formelles que la paix restait le plus cher désir des patriotes tagals*
« Jusqu'ici, disait ÏIndependenciay ni le calme ni la prudence ne nous ont fait défaut. Nous avons toujours été sages, nous nous sommes montrés supérieurs, à ce point de vue, à plusieurs peuples qui sont fiers de leur civilisation. Soyons-le jusqu'à la fin.
y> L'Europe a les yeux fixés sur nous, elle sera juge de l'avenir.
» Nous ne demandons pas la guerre, nous la détestons, au contraire. Elle nous révolte : mais si on nous y oblige, si Ton porte atteinte à l'entente pacifique qui forme la base de notre indépendance, le peuple marchera content et gai, en chantant l'Hymne de la Liberté.
y) De nouveaux renforts nous arrivent et le peuple se demande si Ton attendra encore.
» Nous ne pouvons répondre que ceci :
» Foi en Dieu et en notre droit, et que chacun accomplisse son devoir! »
Et La Republica Filippîna s'exprimait plus nettement encore :
« L'Espagne, affirmait-elle, a cédé aux Etats- Unis une souveraineté qui ne lui appartenait plus, puisque nous sommes maîtres de Tîle de Luçon et des îles voisines, à l'exception de quatre localités.
» Nous ne consentirons pas à être traités comme des marchandises; notre sang coulera à torrents avant que nous nous soumettions au joug de l'étranger. Les Américains ont eux-mêmes reconnu notre nationalité en laissant arborer notre drapeau sur l'Ile de Corregidor et sur nos navires dans la baie, en présence de toutes les flottes étrangères. Personne n'a osé intervenir alors.
» Nous sommes encore assez nombreux pour lutter et pour souifrir afin de préserver notre pays de ce nouvel esclavage. Ce n'est pas nous qui tirerons le premier coup de feu contre les Américains. Notre amitié pour eux ne peut cesser que sïls nous attaquent à l'instigation des traîtres et des cléricaux. »
Le vaillant journal indigène indiquait ainsi l'argument décisif qui rendait en effet absurde et odieux le traité de Paris. Ni en fait, ni en droit, l'Espagne n'avait gardé la possession de l'archipel:
par quelle chinoiserie diplomatique pouvait-elle céder aux Etats-Unis une colonie qui ne lui appartenait plus?
C'est ce que fit ressortir avec beaucoup de force, Agoncilio, Fauteur d'un long mémoire adressé au Sénat américain.
« Notre archipel, disait-il, se compose d'environ 1,700 îles qui représentent une superficie totale d'environ 345,000 kilomètres carrés avec une population de près de 10,000,000 d'indigènes. C'est à peine si les Etats-Unis occupent en fait une superficie de 200 kilomètres carrés où vivent 300,000 habitants ; quant à l'Espagne, c'est à peine si elle peut justifier de quelques petites garnisons tenant encore. Tout le reste est soumis au gouvernement de la République. Comment donc l'Espagne et les Etats-Unis prétendraient-ils régler notre sort et décider de notre destinée, alors que ni l'une ni les autres n'ont conservé ou acquis sur nous le moindre droit ^ ? »
On ne pouvait tenir langage plus raisonnable. Mais il n'est plus ici question de droits acquis, d'annexion plus ou moins légitime : c'est la loi du plus fort qui seule dorénavant va dominer les événements.
A la fin de décembre les Philippins eurent à subir de nouvelles vexations : Tune d'elles paraîtra