Voir le Mémoire complet aux documents annexés
peut-être un peu puérile; elle n'en eut pas moins pour effet d'accroître plus qu'on ne saurait Timaginer l'irritation de la population indigène.
A Manille, comme dans toute l'Espagne catholique, la nuit de Noël se célébrait non seulement d'une façon religieuse mais d'une manière joyeuse. On dansait jusqu'à trois heures du matin, puis, après un souper plantureux, danseurs et danseuses — celles-ci en costume de bal, la tête couverte de la mantille andalouse — se rendaient à la messe du Gallo ou du coq, la messe du point du jour, A la grande surprise de la population, les autorités américaines ont défendu danses, soupers et messes du Gallo.
Lorsqu'on sait le goût qu'ont les Philippins pour les belles fêtes, les danses et les plaisirs, on comprend à quel point une pareille mesure put provoquer chez les indigènes de sourdes colères et accumuler dans les âmes d'ineffaçables rancunes.
Aussi bien les Américains ne prennent plus maintenant la peine de dissimuler leurs arrièrepensées et ils se démasquent tout à fait le 4 janvier 1899 par une proclamation signée du général Otis.
Celui-ci, par cette proclamation, avisait la population de sa nomination de gouverneur général des Philippines : il affirmait, au nom du président Mac- Kinley, la souveraineté de l'Amérique dans l'archipel avec menaces de ruine, de châtiment ou de
mort pour quiconque refuserait de reconnaître l'autorité des Etats-Unis.
On comprend, n'est-il pas vrai, Fémotion profonde qui s'empara de la population à la lecture de ce document. Heureux d'être délivrés du joug de l'Espagne, les Philippins étaient avides de retrouver un peu de calme et de panser, dans les loisirs de la paix, les cruelles blessures d'une longue guerre. Voilà que de nouveaux devoirs s'imposent à eux et qu'il leur faut encore lutter pour cette liberté, déjà si chèrement acquise, et menacée maintenant par les alliés de la veille.
Aguinaldo, qui depuis tant de mois faisait effort pour calmer les esprits et dompter sa propre impatience, comprend enfin qu'il est définitivement joué, que l'honneur et la loyauté de TarairalDewey auxquels il persistait à accorder confiance, n'étaient que la façade, derrière laquelle s'abritaient les plus louches combinaisons, les plus cyniques raanœuvres.
Et il riposte par un manifeste qui est un véhément et noble cri de juste colère, qui est aussi, sous une forme extrêmement concise, un exposé complet et précis de la question des Philippines.
Voici ce document, émouvant modèle de généreuse indignation et de patriotique énergie:
ce Le général Otis se proclame gouverneur militaire des Philippines, et moi je proteste mille fois et
de toutes les forces de mon âme contre une telle prétention. Je déclare solennellement ne m'être engagé ni à Singapore, ni à Hong-Kong, ni à Manille, à reconnaître soit en paroles, soit par écrit, la domination des Américains sur notre terre bien-aimée. Je déclare que, transporté à Cavité par un de leurs navires de guerre, j'ai fait connaître aussitôt, dans un manifeste adressé aux Philippins, ma résolution de faire la guerre à TEspagae pour conquérir notre indépendance. Je l'ai formulée de nouveau le jour où, pour la première fois, j'ai déployé notre drapeau? emblème de nos légitimes aspirations.
Dans le manifeste que le général Merritt adressa aux Philippins quelques jours avant de sommer les Espagnols de quitter Manille, il était dit qu'il n'ignorait pas le noble but que nous voulions atteindre ; il y était aussi déclaré clairement et sans restrictions que les armées de terre et de mer des Etats-Unis étaient venues aux Philippines pour nous délivrer^ comme à Cuba, du joug des Espagnols . Indigènes et étrangers ont été témoins que les troupes américaines, en rendant publiquement et en maintes occasions les honneurs militaires à notre drapeau, reconnaissaient en nous des belligérants.
» Gomme il est dit dans la proclamation du général Otis que, se conformant aux instructions du président des Etats-Unis, il va s'occuper de l'organisation intérieure de Farchipel, je proteste au nom de Dieu, base de la justice et du droit, lequel m'a visiblement
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désigné pour diriger mes compatriotes dans l'œuvre de leur régénération contre cette intrusion des Américains. Au nom de tout le peuple des Philippines, je proteste aussi; ce peuple m'a choisi — tout indigne que je suis d'une si haute mission — pour diriger ses destinées ; mon devoir est donc de combattre jusqu'à mon dernier souffle pour son indépendance.
)) Une dernière fois, je proteste encore, en raison de mes relations antérieures avec les Américains qui m'ont conduit de Hong-Kong à Cavité, non pour faire la guerre à l'Espagne à leur profit, mais bien au nôtre, contre leur prétention si inattendue de nous dominer.
» Et c'est ainsi, mes chers compatriotes, que vous devez le comprendre afin que, unis par des liens indissolubles, nous ne rétrogradions pas dans la voie glorieuse qui nous est ouverte.
» Emilio Aguinaldo. )>
A cette éloquente protestation, les Américains ne répondirent qu'en envoyant des troupes devant Ilo- Ilo : et le bruit se répandit que Tordre de débarquement allait être incessamment donné.
Cette mesure mit le comble à l'exaspération du gouvernement philippin, qui envoya sur-le-champ, à M. Mac-Kinley, le télégramme suivant :
<( Traité de paix pas encore ratifié. Prétentions souveraineté américaine prématurées. Prière revenir sur mesures concernant Ilo-Ilo. Philippins désirent
amitié, alliance Amérique; haïssent militarisme et fourberie. »
En môme temps, Aguinaldo lançait une nouvelle proclamation plus énergique encore que la précédente.
En Yoici le texte :
« Le gouvernement des Philippines a cru de son devoir d'exposer aux puissances civilisées certains actes qui ont causé la rupture de ses relations amicales avec les forces des Etats-Unis dans ces îies, afin qu'elles puissent ainsi comprendre que, pour ma part, j'ai fait tout ce qu'il était possible pour éviter pareille rupture, même en sacrifiant inutilement nombre de mes droits.
» Après la bataille navale du l^rmai dernier, entre l'escadre espagnole et l'escadre américaine, le cornmiandant de cette dernière (Dewey) consentit à ce que je revienne de Hong-Kong à cette terre bienaimée et remit aux Philippins quelques fusils trouvés dans l'arsenal de Cavité, sans doute dans l'intention de réallumer la révolution qui s'était quelque peu calmée par suite de l'entente de Biak«Na-Bato et d'obtenir l'appui des Philippins.
» Les municipalités qui, par suite de la déclaration de guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne, avaient reconnu la nécessité de combattre pour leur liberté dans la certitude que l'Espagne serait anéantie et incapable de les mener à la prospérité et au pro-
grès, saluèrent mon arrivée par des réjouissances; et j'eus l'honneur d'être acclamé leur chef en considération des services que j'avais rendus à la révolution précédente. Alors tous les Philippins, sans distinction de classe, prirent les armes et chaque province ht diligence pour détruire ou chasser de chez elle les forces espagnoles. C'est ainsi que s'explique qu'après si peu de temps mon gouvernement règne aujourd'hui sur tout Luçon, les Visayas et une partie de Mindanao.
» Si, dans le Nord, les Américains n'ont pas pris part à ces opérations militaires qui ont coûté beaucoup de sang et d'or, mon gouvernement ne perd pas de vue le fait que la défaite de l'escadre espagnole et la remise de quelques fusils de l'arsenal aux miens, a influencé, jusqu'à un certain point, sur les succès de nos armes. J'étais d'ailleurs convaincu que les troupes américaines sympathiseraient avec une révolution qu'elles ont essayé de fomenter et qui leur a épargné beaucoup d'effusion de sang et de labeur; et, ce qui, par-dessus tout, me donnait confiance en cette opinion, c'est le souvenir de l'histoire et des traditions d'une nation qui avait combattu pour son indépendance et pour l'abolition de l'esclavage et qui, nation libre elle-même, se représentait comme la libératrice par excellence des nations opprimées.
» Les Américains, percevant ces bonnes intentions du peuple philippin, débarquèrent des troupes
dans le village de Paranaque et prirent position sur toute la ligne occupée par mes troupes jusqu'à Maysubig, s'installant astucieusement dans maintes tranchées creusées par les miens. Ils forcèrent la garnison de Manille à capituler (cette dernière, entourée par mes forces, eût été obligée de capituler à la première attaque); à cette capitulation, je pris une part très active, bien que je n*en reçus aucune notification ; mes forces parvinrent en effet jusqu'aux faubourgs de Malate, Ermita, Paco et Tondo.
» Nonobstant ces services, et bien que les Espagnols n'eussent jamais capitulé si mes forces n'avaient coupé toute retraite vers les villages de l'intérieur, les généraux américains, non seulement ne m'invitèrent point au règlement des conditions de la capitulation, mais ils demandèrent le retrait de mes forces tant da port de Cavité que des faubourgs de Manille.
» J'informai les généraux américains de l'injustice qui m'était faite et leur demandai, en termes amicaux, de reconnaître tout au moins d'une manière formelle, ma coopération; mais ils se refusèrent à m'entendre. Néanmoins, toujours désireux de montrer des sentiments d'amitié envers ceux qui s'appelaient eux-mêmes les libérateurs du peuple philippin, j'ordonnai à mes troupes d'évacuer le port de Cavité et les faubourgs d'Armita, de Malate, de Sampaloc et de Tondo, conservant seulement une partie du faubourg de Paco.
^) Ea dépit de ces concessions, peu de jours s'écoulèrent avant que Famiral Dewey , sans la moindre raison, s'emparât de nos canonnières quij avec son consentement exprès, croisaient dans la baie de Manille. Presque au même moment, je reçus une lettre du général Otis, commandant en ciief des forces expéditionnaires américaines, me requérant de retirer mes forces au delà d'une ligne marquée sur un plan qu'il m'envoyait aussi, ligae en deçà de laquelle se trouvait le village de Pandacan et le hameau de Singalong qui jamais n'ont fait partie des districts municipaux de Manille ou de ses faubourgs.
» Devant cette attitude inouïe des deux commandants américains, je convoquai un conseil de mes généraux et consultai mon cabinet et, conformément à l'opinion de ces deux assemblées, je nommai des commissaires pour traiter avec les Américains. Bien que l'amiral Dewey eût traité mon commissaire avec insolence, lui eût même adressé des menaces et défendu de parler, je cédai à la requête amicale du général Otis et retirai mes troupes par delà la ligne indiquée, cela afin d'éviter le contact avec ses troupes, cause de quantité d'altercations ; j'espérais qu'une fois la conférence de Paris terminée, mon peuple obtiendrait l'indépendance promise par le Consul général à Singapore, M. Pratt, et recevrait formelle assurance de l'amitié proclamée par les manifestes et les discours des généraux américains arrivés sur ces rivages.
» Mais il ne devait pas en être ainsi. Les généraux prirent mes concessions en faveur de la paix et de l'amitié comme des indications de faiblesse. Ainsi, leur ambition augmentant, ils envoyèf'ent des troupes à Ilo-Ilo le 26 décembre dernier pour prendre possession, sous prétexte qu'ils étaient conquérants, de cette partie même des Philippines occupée par mon gouvernement.
)) Un tel procédé, complètement en dehors des us et coutumes des nations civilisées, me donnait le droit d'agir sans préoccupation d'aucune considération sociale. Cependant et pour être correct jusqu'à la fin, j'envoyai au général Otis des commissaires chargés de le requérir de se désister de si téméraire entreprise. On ne fit aucune attention à eux,
» Mon gouvernement ne peut demeurer indifférent devant une violente et agressive usurpation de territoire par une nation qui se dit championne des nations opprimées ; il est donc disposé à recourir aux armes si les Américains tentent d'occuper par la force les rivages.
» Il dénonce ces actes au monde, afin que la conscience universelle dise en son inflexible justice qui sont les vrais oppresseurs des nations et les bourreaux de l'humanité.
» Puisse le sang qui sera répandu retomber sur leurs têtes.
» Signé : Emilio Aguinaldo.
)) Malolos, 5 janvier 1899. »
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Cette fois, le général Otis comprit que la mesure était comble et que les fusils allaient partir tout seuls : il voulut gagner du temps et écrivit à Aguinaldo une lettre Tinvitant à désigner des commissaires pour se rencontrer avec la Commission civile américaine, en vue d'arriver à une entente amicale.
Aguinaldo ne conservait aucune illusion sur les intentions du général Otis, il ne pouvait se méprendre sur le caractère sournois de cette suprême tentative, il savait bien qu'on était résolu à écarter systématiquement toute solution pacifique. Cependant, il accéda à cette démarche, afin de donner un dernier gage de sa bonne volonté.
Les conférences de la Commission mixte, composée d'Américains et de Philippins, eurent lieu à Manille du 11 au 30 janvier et les commissaires philippins exprimèrent leur volonté formelle d'obtenir l'indépendance.
Les envoyés d' Aguinaldo exposèrent franchement les griefs du peuple philippin et les commissaires des Etats-Unis écoutèrent avec attention et bienveillance le récit des excès auxquels s'était livrée la soldatesque américaine.
Mais ils répondirent qu'ils n'avaient pas pouvoir de reconnaître le gouvernement philippin, leur mission devant se réduire à entendre les délégués, à recueillir des données pour formuler la volonté du peuple et à transmettre entièrement et fidèlement toutes les pièces au gouvernement de Washington,
qui, seul, pouvait arriver à une décision définitive sur la question.
Autant dire qu'on ne pouvait rien attendre de sérieux de ces conférences qui, je le répète, avaient seulement pour but de gagner du temps et de permettre aux renforts américains d'arriver.
La situation, toutefois, ne pouvait, étant si tendue, se prolonger bien longtemps. D'ailleurs, nous l'avons vu, le Sénat américain était fort divisé : les antiannexionnistes gagnaient du terrain, la ratification du traité risquait d'être repoussée. M. Mac-Kinley avait besoin d'un coup de théâtre pour enlever quelques voix hésitantes : et le conflit éclata le 4 février dans la nuit : le lendemain, la ratification du traité était votée à une voix de majorité 1