‹ Les hommes de révolution Aguinaldo et les PhilippinsChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les premiers combats. — Prise de Malolos. — Séjour à Manille. «— Les voloDtaires américains. — Les Indiennes. — Mœurs tagales. — Les indignations d'un savant. — Promenade aux environs de Manille. — Les avant-postes américains. — Les cruautés du général Otis et de ses soldats. — Le témoignage des journaux américains. — Massacre d'une noce. — Férocité des conquérants.

A riieure où paraîtra ce livre, près de deux ans se seront ëcoulés depuis l'ouverture des hostilités et le monde entier ignorerait à peu près la plupart des événements accomplis, ou n'aurait été informé que par des nouvelles absolument inexactes, si le gouvernement américain avait pu maintenir la censure étroite qu'au début il s'était avisé d'installer à Manille.

Mais, d'une part, nous sommes quelques-uns qui, ayant passé par les Philippines, ayant observé les événements et recueilli des renseignements précis, sommes résolus à parler et à écrire afin de pro-

clamer la monstrueuse violence dont fut victime une nation héroïque. D'autre part, il faut le dire à l'honneur de la presse des Etats-Unis, nos confrères américains s'insurgèrent bien vite contre la tyrannie d'une censure par trop impudente.

Au commencement de la guerre, télégrammes destinés aux journaux, lettres particulières des soldats étaient soigneusement examinés au cabinet noir et les péripéties, les divers incidents de la campagne étaient travestis avec une singulière audace.

En veut-on un exemple frappant?

Au mois d'avril 1899, le général Otis télégraphiait les nouvelles suivantes :

« Le général Lawton est revenu de la région des lacs, amenant les navires dont il s'était emparé. Les insurgés sont très dispersés ; ils battent en retraite devant nos troupes dont le moral et la santé sont excellents. »

La vérité, connue depuis et que j'affirme personnellement puisque j'étais à Manille à cette époque, est celle-ci : la colonne Lawton dirigée vers Santa- Cruz avait éprouvé un véritable désastre. Un détachement envoyé en avant était tombé dans une embuscade et fait prisonnier; puis les Philippins avaient rompu les lignes et livré un combat acharné. Et Lawton dut aussitôt se replier sur Manille^ disant à sa rentrée qu'il avait été rappelé par le général Otis.

L'excellent moral de ses troupes n'avait pas empêché des compagnies entières de yolontaires de se mutiner et de jeter les armes dans le Pasig!

Le lendemain, des bateaux^hôpitaux ramenèrent à Manille, par la rivière, plus de cinq cents soldats américains blessés ou frappés d'insolation. Telle était la victoire télégrapliiée et dont on se réjouissait à Nev^-York 1

S'il était impossible de savoir aux Etats-Unis ce qui se passait aux Philippines, réciproquement on n'était point autorisé à connaître, à Manille, l'état de l'opinion en Amérique.

Un citoyen américain, M. Atkinson, vice-président du comité anti-impérialiste de Boston, voulant envoyer aux Philippines une brochure antiannexionniste, la poste refusa le transport de cette publication.

Mais, je le répète^ le sentiment de la dignité professionnelle réunit tous les représentants de la presse américaine dans une protestation quasi-unanime : en un télégramme parvenu par voie indirecte les correspondants se plaignaient du rôle odieux qu'on leur faisait jouer et du métier indigne qu'on leur imposait, car, disaient-ils, « on nous oblige à changer en victoires les défaites subies par les troupes américaines ».

Cette révélation inattendue provoqua, à cette époque, la plus vive émotion aux Etats-Unis : on se doutait déjà depuis quelque temps que M. Alger,

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ministre de la guerre, se servait uniquement du eâble pour se faire envoyer des dépêches officielles favorables à sa politique. Mais la protestation des journalistes sut changer les soupçons en certitude et M. Alger se retira devant la révolte menaçante de la conscience publique. M. Alger, qui se vantait de réduire en trois semaines la résistance des Philippins, dut se féliciter d'ailleurs de cette retraite grâce à laquelle il put éviter une partie des sarcasmes que lui méritait sa jactance.

Je ne dis point toutefois que le départ du ministre de la guerre ait complètement mis fin aux abus de la censure ; mais on put, quand même, avec un peu de perspicacité et de patience, connaître, d'une façon relativement exacte, la marche des événements.

Nous allons essayer de Texposer le plus brièvement et le plus clairement possible.

C'est dans la nuit du 4 février 1899, avonsnous dit, que furent tirés les premiers coups de fusil.

Bien entendu les Américains ont prétendu que le signal partit des lignes d'Aguinaldo. 11 a bien fallu reconnaître depuis que le premier coup de feu fut lire par une sentinelle américaine et que la préméditation était certaine puisque tous les Américains étaient prêts, à leur poste de combat, tandis que les Philippins surpris purent à peine se défendre.

En effet, c'était un samedi, jour de repos, et la

plupart des officiers supérieurs philippins avaient eu la permission de passer la journée en famille.

Le général Pantaléon Garcia était le seul, à ce moment critique, à son poste deMaypajo» au nord de Manille. Les généraux Noriei, Rizal, Rîcarto et les colonels San Miguel, Caille et d'autres avaient profité de la permission de s'absenter.

Et d'ailleurs, nous avons vu plus haut le Sénat américain hésitant sur la ratification du traité de Paris, nous avons constaté combien M. Mac-Kinîey et ses ministres avaient besoin d'ua coup de théâtre pour obtenir une majorité.

Le coup de fusil du 4 février, veille du jour où le Sénat devait se prononcer, était trop opportun pour n'être pas prémédité et personne ne saurait sérieusement dénier l'absolue responsabilité des Américains en cette première journée de la guerre.

Surprises par une attaque aussi brusque et aussi violente, accablée par le nombre, les troupes tagales s'enfuirent d'abord en désordre et il semble bien que dans la matiaée du 5 les Américains auraient pu réaliser leur projet d'écraser à tout jamais l'armée d'Aguinaldo. Mais bientôt les braves Philippins se reprennent, se retournent : la panique est terminée, et s'ils doivent céder devant les feux des canons ennemis, c'est du moins par une retraite honorable qu'ils se retirent.

La mitra.ille avait fait de terribles ravages dans

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les rangs indigènes : elle était demeurée impuissante à y semer le découragement.

Les Philippins avaient reculé cette nuit-là jusqu'à Caloocan : mais ils s'apprêtaient à reprendre l'offensive par un coup de main des plus hardis .

La nuit du 24 février, alors que les Américains se croyaient à l'abri de toute surprise, un soulèvement général précédé de l'incendie des faubourgs de Manille fut tenté par les indigènes.

Pendant que les pompes américaines et celles des résidents s'efforçaient de combattre les ravages du feu, les Tagals, ayant réussi à franchir les lignes des volontaires, tiraient du haut des maisons épargnées par les flammes sur les patrouilles qui sortaient en grande hâte de leurs casernements.

A la fin de la nuit, vers l'aube, de nombreux cadavres américains jonchaient les rues des faubourgs pêle-mêle avec ceux des indigènes; c'est alors qu'un major avec huit compagnies d'infanterie prit la direction de Caloocan avec la mission de brûler toutes les maisons qu'il trouverait le long de la route.

Le major croyait qu'après les événements de la nuit son œuvre de destruction serait facilement accomplie : il fut vite détrompé. A 800 mètres de Caloocan un de ses hommes était tué et quatre furent blessés. Un peu plus loin quarante Tagals, couchés à plat ventre derrière un remblai, blessèrent encore mortellement un des siens. Les

Yankees exaspérés franchirent alors le remblai et abattirent vingt-sept assaillants.

Ce qu'il en restait se dispersa dans la brousse mais sans cesser de tirailler jusqu'à la nuit du 25 et c'est seulement aux dernières lueurs du jour que le major put rentrer à Manille, ayant accompli sa mission d'incendiaire.

Dès lors, Aguinaldo, renonçant à opérer sur les faubourgs de Manille, installa son quartier général à Malolos, en arrière de positions bien retranchées qui coûtèrent aux Américains de prodigieux eiforts.

Ces efforts furent dirigés presque uniquement le long de la ligne de chemin de fer de Manille à Dagupan.

Cette ligne étant choisie comme base d'opérations, les généraux Wheaton et Mac- Arthur s'emparent de Malenta et de Polo le 25 mars, se rapprochant ainsi de Malolos, qui était le but principalement visé par le commandant en chef, général Otis.

Voici comment l'opération s'était accomplie :

La marche en avant commença dès la pointe du jour, de la Loma, au nord de Manille. A peine les Américains étaient-ils sortis de leurs retranchements que les insurgés ouvrirent sur leurs lignes un feu violent auquel répondirent aussitôt douze pièces de campagne et deux canons à tir rapide. Lorsque cette artillerie se fut rapprochée, toujours tonnante, des tranchées tagales, à la distance de

300 yards, celles-ci furent abandonnées par leurs défenseurs.

Vers sept heures, le corps des insurgés qui faisait face au général Otis fut refoulé et s'efforça de gagner les hauteurs de San-Francisco-del-Monte, là où la brigade du général américain Haie avait beaucoup de peine à se maintenir. Secouru à temps, il resta maître du mont, puis il prit la direction de la vallée de San-Mateo ayant à sa gauche le général Otis. Dès que celui-ci fut en vue du général Wheaton, qui, avec trois régiments, occupait les tranchées de Galoocan, les deux généraux prirent la direction de Malolos en suivant la ligne du chemin de fer. Tout le pays, de l'est de Manille à Galoocan, se trouvait donc couvert de troupes en marche.

Le plan d'Otis et de Haie avait été de s'avancer jusqu'à Novaliches et de balayer la contrée jusqu'à Polo qui n'en est qu'à 15 kilomètres. Mais la nature du terrain, la traversée d'une petite rivière du nom de Tuliayan, la difficulté d'y faire mouvoir la cavalerie et les bagages empêchèrent l'exécution de ce projet. Il fallut s'en tenir à suivre le tracé du chemin de fer de Manille à Malolos.

Un prince allemand, nommé Loewenstein, qui venait, paraît-il, chercher dans le bruit et l'odeur de la poudre l'oubli de graves préoccupations pécuniaires, suivait toutes les opérations.

Dans l'après-midi du dimanche, ce prince s'avança vers la ligne des tirailleurs américains et se

joignit au régiment d'Orogon qui, deYant Malabon, se heurtait à une Yive résistance. Les Tagals étaient là fortement retranchés, et le colonel Summers invita le prince à se retirer. Celui-ci remercia en souriant, promit de se tenir sur ses gardes, mais, arrivé sur un point où le feu était très vif, il fut atteint d'une balle à l'abdomen et expira aussitôt.

Dans la soirée de ce même dimanche, Wheaton rencontra, non loin de Malinta, l'avant-garde du général Mac-Arthur. Une rivière séparait les deux généraux, mais, comme sur une des rives, Tennemi se trouvait concentré dans de solides retranchements, toute la matinée du lundi fut employée à les battre avec du canon, pendant que l'infanterie faisait un feu d'enfer sur les soldats tagals; par groupes de dix ou quinze hommes ils fuyaient la pluie de fer qui tombait sur eux. La position qu'ils occupaient était exceptionnellement forte, protégée qu'elle était par des murs en terre de 15 pieds d'épaisseur et des casemates, résistant aux terribles effets des shrapnells.

Cette journée fut attristée, à Malinta, par la chute dans une chausse-trape — chute suivie de mort — d'un brigadier général et de sept de ses hommes.

Comme il n'y avait plus en vue trace d'insurgés, les Américains eurent l'espoir que l'ennemi se tenait très éloigné d'eux. Cet espoir fut de courte durée, car au moment où ils s'avançaient en ligne correcte, un feu violent de mousqueterie les accueillit de

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droite et de front. Les 22^ et 3« régiments d'infanterie, appuyés par le 3* régiment d'artillerie, s'élancèrent an pas de course vers le fourré d'où était partie l'attaque. Quand ils y arrivèrent, le fourré était désert. Cette embûche coûta la yie à un autre brigadier général, Egbert, Tex-colonel du 22^ Dans la soirée, les troupes américaines arrivèrent en vue de Polo; le lendemain matin, elles y entrèrent, mais la petite ville n'était plus qu'un monceau de cendres.

Les villages de Meycuayan, Marilao et Bocave furent ensuite également occupés, mais toujours après des escarmouches où, des deux côtés^ les pertes furent sensibles. La marche de l'armée américaine devint, dès lors, plus lente, car les ponts étaient coupés et les traverses des chemins de fer enlevées sur divers points. A Marilao, elle surprit dans une tranchée une centaine d'insurgés qui furent contraints de se rendre. C'est la plus forte prise qui ait été faite.

De Bocave jusqu'à Guiguinte, village situé à 30 kilomètres de Manille, quelques légers engagements; mais, dans cette dernière localité, l'affaire fut exceptionnellement meurtrière. Les Américains eurent trente des leurs tués ou blessés, et les Tagals certainement autant. Dans toutes les villes et tous les villages où entrait l'armée conquérante, elle ne trouvait, au milieu des débris fumants, que chiens, poules, et un inévitable groupe de Célestes

accroupis sur ce qu'ils avaient pu sauver de leurs biens.

Le mardi 28 mars, les Américains atteignirent Santa-Isabei, à un mille et demi de Malolos. Pendant que le général Mac-Arthur, l'adjudant Strong et trois correspondants de journaux, consultant une carte, se trouvaient réunis sur la voie ferrée, où elle domine de 50 centimètres les rizières environnantes, une volée de coups de fusil Mauser fut tirée dans leur direction. Personne ne fut atteint, hasardsurprenant, car la tranchée, bien dissimulée, d'où partirent les coups de feu, se trouvait très rapprochée du lieu où se trouvait le général Mac-Arthur et ses amis.

Nous voici au vendredi 31 mars et l'armée américaine est enfin en vue de Malolos ; mais il y a six jours qu'elle est partie des faubourgs de Manille et c'est à peine si elle a pu effectuer 40 kilomètres dans sa marche en avant : 40 kilomètres le long d'une ligne de chemin de fer où peuvent circuler des trains blindés, cela démontre assez quelle résistance héroïque offraient aux envahisseurs les troupes d'Aguinaldo.

Maintenant il s'agit pour ces vaillants insurgés de défendre leur capitale provisoire : peuvent-ils espérer la garder contre les forces formidables qui s'avancent et tenir contre les foudroyantes mitrailles des batteries américaines?

Hélas I non, mais, du moins, ils ne laisseront à

Fennemi que des ruines fumantes et des décombres déserts.

Dès l'aurore de ce 31 mars, toute l'armée américaine était sur pied, prête pour l'assaut, et, cependant, ce ne fut qu'à sept heures du matin que le général Mac-Arthur, placé sur une hauteur, à la gauche du chemin de fer, donna Tordre à l'artillerie d'ouvrir le feu. Le bombardement ne dura qu'une demi-heure, le temps de s'apercevoir que quelques insurgés n'y répondaient que par des huées et des coups de fusil sans portée. Aussitôt l'infanterie se mit en mouvement, franchissant avec entrain trois rangées de tranchées vides de défenseurs. Comme d'épais nuages de fumée s'élevaient du centre de la ville, l'ordre fut donné d'avancer en toute hâte.

Le colonel Fuston, du régiment des Kansas, étant le plus rapproché du but à atteindre, dépassa la ligne des tirailleurs avec quinze de ses hommes ; suivant une rue déserte qui s'ouvrait devant lui, il arriva sur la grande place de Malolos, au centre de laquelle Téglise lui apparut tout en flammes. Peu après, le gros des Américains y débouchait par diverses rues.

En quelques instants, la malheureuse cité leur offrit un spectacle terrifiant : le feu la consumait. Pas un soldat indigène, mais quelques vieillards au visage fier et attristé, des femmes et des enfants en pleurs et plusieurs centaines de Chinois affolés s'efforçant de jeter dans la rue, par les fenêtres de

leurs maisons en flammes, leurs meubles et leurs marchandises. On apprit d'eux que l'armée insurgée s'était retirée depuis deux jours à 6 kilomètres de Malolos, n'y laissant pour Tincendier qu'une centaine d'hommes qui avaient pris la fuite, leur mission accomplie.

Les Américains ont fait grand bruit de l'occupation de Malolos. Il leur conviendrait d'être plus modestes et d'avouer que pour des gens qui voulaient occuper l'archipel des Philippines tout entier, c'était un maigre résultat d'avoir poussé leurs lignes seulement à 40 kilomètres de Manille, après que la guerre était déclarée depuis deux mois.

Les Américains n'avaient point avancé davantage quand j'arrivai à Manille au mois d'avril 1899.

Il faut encore soixante-douze heures pour faire le trajet de Hong-Kong à Manille ; c'est vers onze heures du matin, qu'après avoir franchi la passe étroite qui commande la baie très vaste, nous pouvons voir dans le lointain les hautes collines qui se dressent en demi-cercle. Peu à peu les détails se précisent et bientôt on aperçoit distinctement les blanches constructions de Manille. Malgré les flots de lumière que le soleil des tropiques répand à profusion sur la ville et la mer très calme, l'arrivée a quelque chose de lugubre : dans ce port jadis si

animé, tout bruyant des cris d'appel des bateliers, un grand silence s'est fait. A peine quelques navires de commerce : la rade est remplie de cuirassés américains, sillonnée seulement par les chaloupes à vapeur des grands navires encore menaçants.

Parce que nous venons de Hong-Kong, où la peste est depuis longtemps déclarée, le service de santé fait une visite méticuleuse, et c'est seulement après plusieurs heures de pourparlers que nous obtenons la libre pratique. Grosse difiaculté d'abord pour descendre à terre : presque tous les habitants de Manille sont avec Aguinaldo et pas un sampan ne se montre aux alentours de notre paquebot : il nous faudra passer par les exigences d'un négociant qui fera payer fort cher le passage sur sa chaloupe à vapeur.

Tant pis : la terre est proche, tentante, et vaut bien le sacrifice de quelques dollars.

Est-ce la joie de me sentir de pied ferme et de ne plus être ballotté par les lames profondes du Pacifique ? En tout cas, l'impression de tristesse éprouvée disparaît bientôt dès que je pénètre dans la ville.

La Escolta, la grande rue commerçante de Manille, est animée et grouillante, pleine de flâneurs qui font de longues stations devant la devanture des magasins.

Seule, la présence des volontaires américains rappelle que nous sommes en pays troublé.

LA GUERRE 22l7

Ces volontaires sont presque tous de superbes gaillards de haute taille, bien découplés, à la démarche souple des gens habitués aux sports de toute nature. Leur uniforme très simple donne encore une plus martiale allure à leur démarche : ils portent le pantalon de toile cachou et la veste de môme nuance serrée à la taille par une large cartouchière de cuir jaune. Ils sont chaussés de gros souliers aux jambières fauves et coiffés du large chapeau mou en feutre gris, forme tyrolienne.

Amusant détail : la plupart d'entre eux portent au chapeau, passée dans la ganse, une brosse à dents, seul objet de toilette dont ils craignent Tusage abusif de la part des voisins de chambrée ou de tente.

Le jour; ces volontaires sont inoffensifs pour le paisible promeneur; mais la nuit venue, dès que sept heures sont sonnées, ils se forment en patrouilles qu'il vaut mieux éviter. Défense est faite à tous les habitants, à tous les étrangers, de sortir le soir; seuls peuvent se risquer dehors ceux qui, comme moi, ont obtenu un laisser-passer du général Otis. Encore n'est-ce point très prudent. Dès qu'une sentinelle vous aperçoit, elle vous couche enjoué et vous somme de crier le mot de passe. Une simple distraction, une réponse mal comprise et le coup ne serait pas long à partir. Mieux vaut donc se promener à satiété dans la journée et se résigner, le

soir, à se renfermer assez tristement dans une chambre d'tiôtel.

J'ai déjà dit Fanimation de la Escolta ; la foule augmente encore dès cinq heures du soir : la chaussée se remplit de voitures de toutes sortes et les plus disparates, depuis les équipages de luxe, landaus ou victorias des personnages officiels, des consuls, des riches négociants, jusqu'aux humbles caromatta à deux roues des indigènes.

Les voitures publiques de Manille méritent une mention particulière. Au lieu de posséder, comme nos omnibus parisiens, un seul cocher et deux ou trois chevaux, elles ont deux cochers et un seul cheval, une sorte de poney étique et mal nourri qui a bien du mal à remorquer son pesant fardeau. Le premier cocher se contente de fouetter le cheval, pendant que son coadjuteur tient les rênes et souffle de temps en temps dans une petite corne pour prévenir les voyageurs de la venue du véhicule. Le conducteur, debout sur la plate-forme d'arrière, fait la recette. Du reste, sa tâche ne se borne pas là. L'omnibus philippin possédant deux plates-formes, comme certains de nos tramways parisiens, dont il est loin d'ailleurs d'avoir la stabilité, le conducteur doit veiller à ce que ces deux plates-formes soient aussi exactement équilibrées que possible et il occupe son temps à faire passer les voyageurs de l'avant à l'arrière et de l'arrière à l'avant, suivant les circonstances.

Ces voitures publiques sont, d'ailleurs, assez rares depuis que la guerre est déclarée.

Mais la Escoltà n'en est pas moins encombrée et c'est une longue file d'équipages et de piétons qui se dirigent par le pont d'Espagne d'abord, puis par les larges avenues ravinées vers la promenade de la Luneta.

La Uineta est célèbre par sa merveilleuse situalion le long du bord de la mer ; quand le soleil commence à descendre et que le ciel prend des tons violacés, un peu de brise marine s'élève soudain et vient rafraîchir les promeneurs exténués par l'écrasante chaleur du jour. Avant la guerre, me dit-on, la. Limela était chaque soir le rendez-vous de tout ce que Manille comptait de belles Espagnoles à rélégance un peu tapageuse, de jolies métisses aux cheveux noirs, au teint mat, à l'œil clair, de riches Tagales habillées à l'européenne; et parmi les voitures, faisant au pas le grand tour de la promenade, au centre de laquelle un kiosque donnait asile à une bruyante musique militaire, de fringants cavaliers espagnols ou indigènes s'en allaient en quête d'un sourire.

Le kiosque est toujours là : une musique militaire américaine fait entendre un charivari plutôt désagréable et de nombreuses voitures circulent encore ; mais promeneurs et promeneuses ont Fair grave, attristé ou inquiet : c'est seulement la fraîcheur qu'on vient chercher sur la Liineta et les éventails

qui s'agitent n'ont plus à dissimuler de furtives œillades.

Puis, pour jeter un voile de deuil et de tristesse sur tous, ne suffit-il pas de la proximité du champ d'exécution de Bazambazan que le fougueux patriote et le grand poète philippin Rizal arrosa de son sang?

Le climat de Manille et de Luçon est bien certainement un des plus désagréables que je connaisse et peut rivaliser avec celui de Saïgon.

C'est une chaleur humide et déprimante qui anémie et énerve : pendant la saison sèche c'est encore supportable et le thermomètre peut marquer les plus hautes températures sans que l'organisme soit atteint : on souffre d'avoir trop chaud, on suffoque, on passe des nuits désagréables : mais c'est tout. La période dangereuse est la saison des pluies, alors que sous des torrents d'eau, la terre surchauffée exhale de dangereuses émanations et que la fièvre vous guette, accompagnée d'un peu séduisant cortège de dysenteries et de maladies de foie.

Au mois d'avril, la période des pluies n'était pas encore commencée et j'en profitai pour faire de longues et curieuses excursions dans les faubourgs et les environs ; au centre on ne rencontre presque pas d'indigènes : et c'est eux surtout que je désire connaître.

Le Tagal, je l'ai déjà dit, ressemble étonnamment

au Japonais : comme lui, il a les cheveux en brosse, très noirs et très drus, le teint jaune, le nez légèrement épaté, les lèvres épaisses et les yeux plutôt en amande. Il est petit, mais bien proportionné et le corps très souple est bien à Taise dans une sorte de chemise blanche qui retombe sur un pantalon ; les pieds sont généralement nus dans des escarpins qui traînent.

Les Indiennes sont agréables à voir quand elles déambulent gracieusement dans les rues avec leur balancement particulier des hanches. Elles portent presque toutes une longue jupe traînante, serrée autour de la taille par une large pièce de soie noire ; sur le buste une chemisette de fine batiste gentiment dentelée et un fichu qui, le plus souvent, s'entr'ouvre avec complaisance ; les cheveux sont parfois relevés en un chignon opulent ; parfois aussi, ils ruissellent en cascades de jais jusqu'à la chute des reins.

Ce costume un peu provocant, cette démarche ondoyante n'ont pas manqué de scandaliser cet excellent M. Le Gentil qui s'en explique avec des airs pudibonds et assez comiques, différant en cela de l'avis d'un père Franciscain.

Le moine, sans doute peu clairvoyant, avait proclamé << qu'on ne saurait imaginer pour des femmes un habillement plus honnête ».

c< Pour moi, riposte Le Gentil, j'oserai n'être pas tout à fait de cet avis ; cet habillement est peut-

être un des plus déshonnêtes qui se puissent imaginer et plus fait pour inspirer la volupté dans un climat qui y porte déjà assez par la chaleur dont il est; et en cela cet habillement m'a paru l'emporter de beaucoup sur celui des bayadères de Tlnde. Il est vrai que dans Téglise il est on ne peut plus modeste parce que les femmes y sont toujours ou à genoux ou assises par terre les jambes pliëes sous elles et qu'elles se couvrent toujours avec leur manteau: et c'est sans doute en cela que le père Franciscain le trouve honnête et décent ; mais hors de l'église elles n'ont point de manteau; elles Tôtent, le plient et le portent sous le bras. Pour se faire donc une idée de cet habillement hors de l'église, il faut se figurer une métisse très jolie et très bien faite, puisqu'elles le sont presque toutes, dont les beaux cheveux noirs sont ramassés et noués par derrière, et le nœud attaché avec une épingle d'or ; un superbe mouchoir brodé règne autour de la tête de façon qu'il laisse voir presque tous les cheveux; leur chemise, par-dessus laquelle elles ne mettent rien, est flottante et d'une toile si fine qu'elle ne cache rien ; en outre cette chemise est si décolletée, c'est-à-dire si ouverte par en haut, qu'elle laisse à découvert le haut des épaules et la moitié du sein; il est vrai qu'elles mettent presque toutes un mouchoir brodé, mais ce mouchoir m'a paru être un raffinement de coquetterie ; en effet il n'est point attaché par devant, les deux côtés et les

deux bouts pendant négligemment des deux côtés sous les bras.

» La jupe prend au défaut de la chemise et ne rempéche point de flotter ; un tapis fort propre recouvre la jupe et, comme il ne descend qu'à mijambe, il laisse voir tout le bas de cette jupe ; mais ce tapis les serre si exactement que Ton voit par derrière la forme du corps ; que l'on joigne à cela les pantoufles et la démarche singulière qu'elles paraissent affecter, on aura une idée de Fliabillement honnête des Indiennes et des Philippines ! »

On sent, à cette indignation, que la vertu de l'estimable membre correspondant de TA-cadémie des sciences fut mise à une rude épreuve .

Et cet homme austère, digne de l'admiration de certain sénateur de nos jours, se voile la face en racontant que, aux Philippines, hommes et femmes se baignent ensemble « chose monstrueuse, ajoutet-iî, que toute l'éloquence n'a pas encore pu réformer ; à la vérité, les femmes^ dans le bain, conservent leur chemise, et les hommes aussi : mais cela n'empêche pas l'indécence, car la toile dont on se sert à Manille est très fine et très claire et laisse voir, de l'aveu de quelques femmes, et la forme du corps et la couleur de la peau ».

Notre auteur ne tarit d'ailleurs pas sur ce relâchement des mœurs et signale en passant un secret admirable qu'ont les Indiennes de se procurer des rendez-vous.

Et du même coup, Le Gentil va nous enseigner ce moyen diabolique tout en nous décrivant, de façon pittoresque, le cigare, dont le nom sans doute n'était pas encore passé dans notre langue.

« Tout le monde fume, dit-il, les femmes comme les hommes ; on a, pour cet effet, des bouts de tabac faits exprès de 4, 5 à 6 pouces de longueur et gros comme le pouce, un peu plus, un peu moins ; on rallume par un bout et on tire par l'autre en le tenant entre ses dents ou ses lèvres, comme on ferait d'une pipe; on rencontre rarement dans les rues des femmes sans un tabaco à la bouche ; les hommes qui cherchent des rendez-vous en ont aussi, mais toujours éteint; lorsqu'ils rencontrent une femme qui leur plaît, ils l'arrêtent et lui demandent la permission d'allumer leur tabaco; la femme, sans aucune façon, prend le tabaco et l'allume avec le secours de son feu; pendant ce temps-là, on lie une conversation que la femme peut faire durer tant qu'elle veut ; cela dépend du plus ou moins de temps qu'elle emploie à allumer le tabaco. »

Si révolté, qu'eût été d'ailleurs M. Le Gentil par des mœurs si faciles, cela ne Tempécha pas de regarder et d'assez près les Indiennes qu'il nous détaille avec quelque complaisance.

« Il est fort difficile, explique-t-il, de rendre leur couleur : quelques personnes prétendent que cette couleur est celle du coing cuit, ou mieux celle de l'olive; pour moi elle me paraît approcher de celle

de feuille morte vive. Leurs cheveux sont d'un très beau noir et elles ont grand soin de les laver avec des huiles odoriférantes : je n'ai vu, chez aucune nation, d'aussi beaux cheveux qu'aux Indiennes de Manille et qui les portent plus longs; il n'est pas rare d'en voir qui les ont touchant à terre lorsqu'elles sont debout et extrêmement garnis ; elles ont de très beaux yeux bien fendus et noirs, quelques-unes les ont gris.

» Il est à remarquer que l'espèce humaine qui est naturelle à ces climats ne connaît pas les yeux bleus; je fus tout à fait étonné, en traversant un village, de voir tous les habitants qui me regardaient, riaient et me montraient les uns aux autres : l'interprète me dit que ces gens se moquaient de moi parce que j'avais les yeux bleus. »

Le lecteur me saura gré, j'en suis convaincu, d'avoir laissé la parole à M. Le Gentil pour tous ces renseignements sur les mœurs tagales : ils prennent sous sa plume une saveur particulière et ils sont rapportés sous une forme vraiment pittoresque, à mon avis fort agréable.

D'ailleurs, la période troublée pendant laquelle j'effectuais mon voyage était peu favorable à une étude approfondie de la vie indigène et je n^ai même pas pu vérifier Fexistence de cette industrie des couveurs d'œufs signalée par certains voyageurs.

« Aux Philippines, raconte l'un d'eux, et princi-

paiement dans Tîle de Lugon, les canards abondent. Ils couvrent par milliers le fleuve Pasig. Or, les œufs de ces canards sont couvés, non par les mères canes, comme on aurait le droit de le supposer, mais par des Indiens Tagals, dont cette opération constitue l'unique métier. Placés dans d'immenses nids de cendre, les œufs sont disposés sous le vaste séant d'un Tagal et les rives du fleuve sont couvertes de ces étranges incubateurs humains qui boivent, fument, jouent aux cartes et mènent à bonne fin leur singulière entreprise, sans jamais casser une coquille. Il est bon d'ajouter que, depuis quelques années, des incubateurs artificiels sont venus faire concurrence à la si pittoresque industrie des Tagals. Mais, dans l'intérieur de Tîle, les hommes sont encore préférés, parce qu*ils coûtent moins cher. »

Je ne mets pas en doute la bonne foi du narrateur, me bornant à constater qu'une question par moi posée à ce sujet, a fait naître sur les lèvres de mon interlocuteur un sourire plutôt moqueur.

Mais, après une si longue digression, il est grand temps de revenir aux péripéties de la guerre et de reprendre notre promenade dans Manille et aux environs.

En poursuivant notre route au delà de la Luneta, nous trouvons les faubourgs d'Ermita et de Malate où habitent nombre de hauts fonctionnaires, le corps diplomatique, et où je fais, en passant, une

visite à M. Schurman, le président de la Commission civile américaine de la paix.

Nous reparlerons plus loin de M. Schurman.

Dès qu'on a franchi les « limites du faubourg d'Ermita, on se trouve aussitôt dans une région complètement dévastée ; tout autour de Manille, on Ta vu, la lutte fut terrible dans les premiers jours du conflit entre les troupes d'Otis et celles d'Aguinaldo.

A Tondo, comme à Paco, comme à Santa. Anna, les habitations sont presque toutes brûlées, les églises tombent en ruine, et, le long des routes, il n'y a plus que de lugubres amas de décombres.

Tout est désert et rien ne saurait rendre Faspect désolé de ces lieux.

En rentrant en ville, je trouve l'antique Ciudad, le quartier si triste où se sont installées les diverses administrations^ la citadelle, les couvents et les casernes.

Dans une rue, barrée par un rang de sentinelles américaines, on me montre des prisonniers philippins qui semblent indifférents et attendent avec insouciance le sort à eux réservé.

C'est là qu'apparaît le frappant contraste entre ces beaux gaillards anglo-saxons, au teint coloré, à la taille haute, aux larges épaules, et les petits Tagals, maigres et alertes, aux membres grêles et qui, jusqu'à la vieillesse, ressemblent à de frêles adolescents.

238 AGUïNâLDO et LES PHILIPPINS

On se rend tout de suite compte pourtant que les premiers auront grand'peine à venir à bout de la résistance des seconds, tant il paraît impossible que ces fortes races occidentales puissent s'acclimater sous un pareil ciel.

Voulant poursuivre mon enquête en dehors de la ville il me fallait obtenir une permission du général Otis afin de pouvoir, en toute sécurité, passer dans les lignes américaines et visiter les avant-postes.

Le général Otis me reçut très cordialement: c'est un homme de soixante à soixante-cinq ans, grand, mais un peu voûté, portant la barbe grise à la façon autrichienne.

Les premiers compliments échangés, je demande au général s'il est satisfait de la situation.

— Oui, dit -il, j'ai de bons soldats et j'espère accomplir la tâche qui me fut confiée par mon gouvernement.

— Pensez-vous que la campagne sera longue?

— Je le crois, hélas ; je vais sans doute suspendre prochainement les opérations et faire légèrement retirer les troupes en arrière des points qu'elles occupent à l'heure actuelle.

— Pourquoi cette décision ?

— Parce que la saison des pluies et des grosses chaleurs va commencer et je redoute surtout ce que les insurgés appellent « le général Mai ». C'est en effet notre ennemi le plus dangereux : mai est un mois très malsain. Déjà, en ce moment, les expédi-

tions sont périlleuses ; dans le dernier engagement nous avons eu seulement deux blessés, mais trentecinq insolations. Il ne faut pas s'entêter contre le soleil !

— Mais les insurgés ne vont-ils pas interpréter cette retraite comme un aveu d'impuissance.

— Non, car la flotte continuera ses opérations sur les côtes.

Et le général termina en m'affirmant à nouveau que les Philippins ne lui font pas peur, qu'il ne redoute pour ses troupes que le soleil, et qu'après la saison des pluies c'en sera vite fait de la conquête de l'archipel.

Autant de déclarations sans la moindre importance auxquelles les événements ont brutalement répondu. S'il est vrai que les Philippins sont si peu redoutables, il faut que l'incapacité du commandant en chef américain ait dépassé les limites de la vraisemblance pour n'en être pas venu à bout : et dès lors serait tout à fait justifiée l'incroyable impopularité dont le général Otis fat l'objet aux Etats- Unis et sur le théâtre de la guerre.

Longtemps pourtant, malgré cette impopularité, le général Otis se vit maintenir dans son commandement par la confiance opiniâtre du président Mao- Kinley.

Il fut non seulement un chef incapable et cruel mais encore l'adversaire le plus déterminé de toute solution pacifique et Aguinaldo, en quelques lignes

d'une indignation véhémente, dénonça au monde civilisé l'attitude abominable du gouverneur militaire.

« Je n'ai pas besoin d'insister, écrit-il, sur la cruauté qui, depuis le commencement des hostilités, a caractérisé la conduite du général Otis à regard des Philippins. Je n'ai pas à récapituler les excès de banditisme commis par les soldats américains envers la population inoffensive et sans défense de Manille, les femmes et les enfants fusillés pour le simple crime d'avoir regardé par la fenêtre ; les maisons envahies en pleine nuit sans l'autorisation des occupants, les caisses forcées, les vêtements pillés, Fargent volé, avec les bijoux et les valeurs, les meubles, chaises, tables, glaces brisés, quand les pillards ne pouvaient les emporter. Ce sont là les conséquences de la guerre, quoiqu'elles ne se comprennent point quand il s'agit d'armées civilisées. Mais ce que je ne puis laisser passer sous silence, c'est la conduite inhumaine du général Otis, dans son attitude envers l'armée philippine, quand, pour régler les conditions du traité de paix avec la Commission civile, présidée par M. Schurman, j'envoyai par trois fois des parlementaires pour demander la cessation des hostilités.

. » Le général Otis refusa d'acquiescer aux justes et raisonnables demandes de mes envoyés, en répondant qu'il ne cesserait les hostilités que lorsque l'armée des Philippins aurait déposé les armes.

» Mais pourquoi cette armée n'a~t-elle pas été

jugée digne de considération de la part du général Otis et des forces américaines? Ils avaient donc oublié les services importants que l'armée philippine avait rendus aux Américains dans la dernière guerre contre l'Espagne?

» Le général Otis avait donc oublié les concessions que lui avait faites l'armée philippine, en lui livrant, à lui et à son armée, les faubourgs et les blockhaus dont, au prix de si grands sacrifices, les Philippins s'étaient emparés ?

» Pourquoi le général Otis imposait-il une condition humiliante, comme premier facteur ou base des négociations de paix, à une armée qui avait combattu côte à côte avec les Américains, versant noblement son sang, et dont l'héroïsme et le courage avaient été exaltés par l'amiral Dewey et les Américains eux-mêmes?

» La conduite inexpliquée du général Otis, si manifestement contraire au droit international et aux lois de l'honneur militaire, est un témoignage éloquent de son intention préméditée d'annihiler les effets de la mission pacifique de M. Schurman.

y) Comment faire la paix quand le canon tonne et quand les balles sifflent? »

Quoi qu il en soit, le général Otis m'octroya la permission sollicitée et je pus, grâce à un laissezpasser, parcourir les environs de la capitale de l'île de Luçon.

Dans une affreuse calèche traînée par des rosses

étiques, je suis les routes, les fondrières plutôt, étroitement gardées par les troupes américaines. Le pays est laid et désolé, les arbres sont rabougris et souffreteux, la verdure l^are, les plantations maigres.

Sans doute à l'intérieur la nature se fait plus belle ; mais combien nous sommes loin ici de cette yégétation luxuriante que Timagination aime à prêter aux régions tropicales I

Ajoutez à cela que les habitations ont toutes été brûlées, que les villages sont détruits, et qu'il en reste seulement des ruines fumeuses ; le spectacle est vraiment lugubre.

Presque tous les ponts furent coupés : hâtivement on les a remplacés par des passerelles en bambou où mes chevaux s'engagent avec une répugnance bien compréhensible ; à chaque instant la route est barrée par des sentinelles qui arrêtent la voiture et me tiennent en joue jusqu'à Texhibition de mon passeport. De loin en loin, des campements improvisés où les volontaires occupent leurs loisirs à jouer aux cartes sur des petites tables installées à Tombre des aréquiers.

J'aurais voulu ainsi poursuivre mon chemin en voiture jusqu'à Malolos, mais des tranchées de plus en plus fréquentes rendent la route impraticable : il me faut retourner à Manille et faire usage du train militaire pour me rendre à l'ancienne capitale de la République philippine. Le voyage est

d*ailleurs pittoresque, eu compagnie de volontaires désignés pour la relève; dans]le compartinient où je prends place, un jeune marchand de journaux est mon voisin ; à chaque arrêt il se précipite en criant le titre de sa feuille, que les soldats campés tout le long de la ligne s'arrachent avidement.

Les campements sont installés de 3 en 3 kilomètres environ et le train s'arrête à chacun d'eux pour laisser des miches de pain, d'énormes quartiers de viande et des récipients d'eau ; au retour les wagons sont remplis de malades et blessés qu'on évacue vers les ambulances de Manille.

Il est facile de se rendre compte que le système d'occupation américain est tout à fait déplorable. Chacun de ces campements, de deux ou trois cents hommes, peut être facilement surpris par les Philippins, excellents tireurs, habiles à se dissimuler dans la brousse et à se servir de tous les accidents de terrain. Toujours obligés de veiller, jamais tranquilles, sans repos pendant la nuit, les troupes américaines s'épuisent à pareil régime et la fièvre ne tarde pas à venir à bout des hommes surmenés.

En deux heures nous atteignons Malolos, le point extrême occupé par les Américains au moment de mon séjour à Manille (avril 1899). La petite ville est maintenant en ruines comme toutes celles que durent quitter, après une lutte acharnée, les troupes d'Aguinaldo.

Tout cela est affreusement lugubre et ferait haïr

davantage encore, si possible, la guerre meurtrière et dévastatrice que l'impérialisme américain a déchaînée sur les îles.

Les agents de cette politique néfaste sont bien dignes d'ailleurs de la mauvaise cause qu'ils défendent et on ne saurait dénoncer avec assez d'énergie les sauvages excès des volontaires qui furent amenés aux Philippines pour y accomplir Toeuvre de piraterie.

J'ai déjà dit plus haut Tallure martiale de ces volontaires et décrit leur uniforme : complet de toile couleur cachou (kaki) et large chapeau de feutre mou.

Ce chapeau mou est la cause d'innombrables insolations ; mais jamais les troupes américaines ne consentirent, malgré les ordres répétés des chefs, à user du casque colonial.

Ne soyez point surpris : les volontaires ignorent tout à fait ce qu'est la discipline. Ce sont pour la plupart des aventuriers pillards, venus là dans l'espoir de fructueuses opérations et dont le mécontentement augmente chaque jour depuis qu'ils sont condamnés à une guerre longue et difficile.

Au consul de France qui se plaignait un jour de la brutalité des volontaires, le prévôt de la ville répondit : « Je ne demande pas mieux que de leur faire des observations, mais ils n'en tiendront aucun compte. »

J'ai déjà rappelé plus haut les actes d'indisci-

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pline qui se sont produits dans la colonne du général Lawton pendant la malheureuse expédition de Santa -Gruz. Dernièrement encore, le général Rios, de retour à Barcelone, racontait qu'un volontaire ayant tiré un coup de fusil sur un de ses chefs, le général Otis n'osa pas sévir et dut se borner à le blâmer par la voie de Tordre du jour.

Ils sont braves, personne n'en doute, et se battent généralement avec une complète insouciance du danger; mais ils reconnaissent volontiers qu'ils préfèrent mettre les villages à sac et égorger quelques inofFensifs indigènes.

Certains journaux américains ont même dû avouer, d'après des lettres adressées à leur famille par des volontaires, qu'on ne faisait aucun quartier aux indigènes, qu'on gardait rarement les prisonniers, que les femmes et les enfants euxmêmes n'échappaient point au massacre.

Le lecteur voudra bien penser que je n'avancerais point de tels faits et que je ne porterais pas des accusations si graves sans des documents précis et indiscutables qui viennent aussitôt justifier mes assertions.

Ce sont des journaux américains eux-mêmes dont on peut invoquer le témoignage et la North America a publié des lettres de volontaires, lettres édifiantes surtout par l'extraordinaire inconscience qu'elle révèle chez leurs auteurs.

L'un d'eux écrivait :

a J'ai démoli de beaux et énormes miroirs, ainsi que des lustres, rien que pour entendre le bruit. Je vous dis que cette guerre est magnifique et j'aime cela, pourvu que je ne sois pas tué. . . Détruire, incendier, tuer, c'est beau ! Dès que votre sang est échauffé, rien ne vous arrête ; vous devenez enragé et vous faites autant de dégâts que vous le pouvez. »

Et un autre :

« Je venais de tuer un nègre — pour les volontaires américains les Philippins sont des nègres — et je m'étais étendu sur l'herbe, lorsqu'une vieille s'empara de mon fusil et me mit en joue ; ignorante du maniement de mon arme, le coup ne partit pas. Je saisis vivement mon revolver et lui envoyai une balle dans l'œil droit. Une jeune fille s'élança alors sur moi, m'égratignant, me mordant comme un diable... Un formidable coup de poing sur le nez rétendit à mes pieds. Je les laissai tous les trois empilés l'un sur l'autre. . . Les femmes sont enragées et se battent comme des démons ; c'était la première fois que j'en tuais une; cela me répugnait, mais il le fallait. »

Ailleurs, c'est un Anglais, ancien résident à Manille, qui fait la déclaration suivante :

« Certains volontaires américains ont agi non en soldats mais en bandits. Sous prétexte d'armes cachées des maisons ont été pillées, des femmes vio-

lentées, des bijoux dérobés, des villages livrés aux flammes. A Pandacan, des soldats ont débarqué à la recherche des suspects. Ils ont incendié les maisons et l'église, et rencontrant des femmes éperdues portant dans leurs bras des enfants malades de la variole, ils arrachèrent ces enfants des bras de leurs mères et les jetèrent dans les flammes. .. »

Il y a quelque temps le New-YorU Journal relatait que le cavalier Thomas Jones, du W de cavalerie, en garnison à Santa-Gruz, décrit, dans une lettre adressée à sa famille à Washington, le massacre d'une noce indigène, exploit auquel il prit part avec soixante de ses camarades, le 25 juin dernier.

« Le détachement ayant reçu l'ordre de capturer mort ou vif un général philippin qu'on croyait caché dans une maison de la localité, se plaça en embuscade près de cette habitation. Peu après un cortège nuptial en sortait et les soldats américains recevaient l'ordre de tirer sur le groupe.

« Le spectacle qui s'ensuivit fut horrible, écrit Jones. Devant la maison était étendue la mariée dont une balle avait fait sauter la cervelle. A peu de distance, le marié agonisait, la poitrine trouée. Douze autres personnes avaient été tuées, et il y avait autant de blessés, dont une vieille femme et un enfant. Ce dernier avait eu le bras emporté. »

Dernièrement aussi, le journal le People de

New- York publiaitf des renseignements non moins révoltants.

« Au mois de juillet dernier, dit le People, deux soldats du corps expéditionnaire entraient dans la demeure d'un indigène à Oroquieta, dans le nord de Mindanao. L'un fut tué par les Philippins, mais l'autre put s'échapper et aller prévenir le lieutenant George Bradshaw qui commandait un détachement de troupes américaines en garnison à Gagayan. Le lendemain, les soldats du détachement entouraient Oroquieta , tuaient quatre-vingt-dixneuf indigènes, et la canonnière Callao bombardait le village qui fut aux trois quarts incendié. »

Et le journal américain reproduit également la lettre suivante adressée par un soldat à ses parents :

« Depuis que Ton a déclaré officiellement que la guerre était terminée, nous avons tué plus de Philippins que les Espagnols, pourtant si cruels, n'en avaient exterminé pendant les deux dernières révoltes. Capitaines et lieutenants remplissent les fonctions de juges d'instruction, déjuges et de bourreaux. L'on fusille à tout bout de champ des douzaines d'indigènes sans même en avertir le gouverneur militaire, qui, d'ailleurs, ne désire pas qu'on l'ennuie avec ces histoires.

» En public, nous faisons grand bruit de notre miséricorde à l'égard de nos prisonniers. Les bureaux télégraphiques de Manille étant entre les

mains des autorités militaires ne laissent passer que des nouvelles falsifiées. A vrai dire, aucune exécution ne se fait au grand jour, mais dans chaque coin du pays des exécutions sommaires ont lieu sans interruption. »

Ces faits, on les cache au peuple américain qui, c< ignorant de la situation et des nécessités de la lutte, pourrait ne pas les approuver ».

Le même soldat écrit plus récemment encore :

ce Sans avoir reçu aucun ordre de Washington, sans qu'aucun décret ait été rendu, il est maintenant admis que la mort d'un soldat américain doit être suivie de l'exécution immédiate de tous les « suspects » de la ville ou du village et de l'incendie de leur demeure. »

Lorsque le lieutenant Kiefer eut été tué dans une embuscade, comme on n'avait pu mettre la main sur ceux qui l'y avaient attiré, l'on s'empara d'un certain nombre d'indigènes inoffensifs du village qui furent immédiatement passés par les armes.

Un autre journaliste, correspondant du même journal, écrit, lui aussi, sur le même sujet et apporte à son tour son témoignage :

« Le colonel Howe demande ingénument, déclare-t-il, pourquoi les indigènes ne regagnent pas leurs demeures. Il ignore sans doute que pointeurs ou non d'armes, ils sont assaillis à coups de fusils par les soldats du corps expéditionnaire dès qu'ils approchent de leurs habitations. Pour les obliger à

fournir des renseigaernents, ils sont couramment attachés par les pouces à des arbres, ou à moitié étranglés. Depuis qu'Aguinaldo a eu la générosité ou plutôt la faiblesse de mettre en liberté ses prisonniers américains le mot d'ordre a été c^ pas de quartier aux rebelles. »

Quant aux faits de pillage, ils sont incontestables; partout où ils ont passé, les volontaires ont dévalisé les églises, enlevé aux madones les bijoux précieux dont elles étaient ornées à la mode espagnole : les tombes elles-mêmes n'ont pas été garanties contre la rapacité des conquérants.

Je me hâte de le dire, la grande nation américaine ne saurait être rendue responsable de ces actes de cruauté et toutes les expéditions coloniales ont entraîné d'aussi monstrueux massacres et des pillages aussi éhontés. Au Tonkin et au Dahomey, les Français commirent des méfaits semblables, et M. Vigne d'Octon a plusieurs fois dénoncé dans la presse les horribles tueries de Madagascar : les Anglais au Soudan, au Transvaalou dans les Indes, les Allemands au Cameroun se montrèrent tout aussi inhumains, et l'incident d'Arenberg, pour ne parler que de celui-là, a fait le pendant aux massacres organisés par Youlet et Chanoine. Les Espagnols aux Philippines et à Cuba et les Italiens en Abyssinie prouvèrent que les races latines peuvent, à cet égard, rivaliser avec les races anglo-saxonnes. Les Belges n'ont pas moins marqué au Congo par

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des traces sanglantes, les progrès de leur conquête. Les troupes alliées, qui opèrent au Céleste Empire, ne manqueront, soyez en sûrs, de multiplier les exécutions, et ne feront pas une étape sans organiser méthodiquement le pillage : les Cosaques en Mandchourie ont déjà fait leurs preuves et dépassé en cruauté et en sauvagerie les plus forcenés des Boxers.

Partout la bête humaine est aussi haïssable, dès qu'on déchaîne ses instincts les plus bas et les plus vils : la responsabilité doit peser tout entière sur les méprisables politiciens ou les financiers rapaces qui cherchent, dans ces criminelles expéditions, la satisfaction de leurs appétits ou de leur'ambition.

Certes les politiciens et les financiers en question furent trop longtemps les inspirateurs de la politique aux Etats-Unis et l'opinion publique ne fut que trop égarée par les mensonges et les déclarations hypocrites de Timpérialisme. Mais le peuple américain paraît s'être repris : et chaque jour, de nouvelles preuves nous persuadent qu'il ne tardera pas à revenir tout entier aux nobles traditions qui furent sa gloire dans le passé.

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