‹ Les hommes de révolution Aguinaldo et les PhilippinsChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

M. Schurman. — Une proclamation. — L'opinion de quelques Philippins. — Le socialisme aux Philippines. — Apparition de la lutte des classes. — Une conversation avec le Président de la Commission civile. — L^impérialisme américain. — La question des prisonniers. — Nouvelle proclamation d'Aguinaldo.

Au milieu des chefs militaires, exécuteurs impitoyables, on Ta vu, des ordres du parti impéraliste, M. Schurman, président de la Commission civile, apparaissait comme un homme de haute distinction et tout à fait digne de respect. Alors que le général Otis faisait de son mieux pour embrouiller les choses et multiplier les provocations, M. Schurman s'efforçait au contraire de calmer les esprits et d'entrer dans la voie des négociations pacifiques. Ce n'est point sa faute si toutes les tentatives échouèrent successivement.

Précisément à l'époque de mon séjour à Manille, M. Schurman venait de lancer, au nom de la Corn-

mission, une proclamation dont il espérait grand effet : et je me proposai d'aller en causer avec lui.

Mais auparavant, je tenais à connaître Ta vis des principaux intéressés, je veux dire des Philippins, et je me hâtai de profiter de l'obligeance d'un aimable négociant français, ayant de nombreuses relations, qui m'offrait de me conduire chez quelques personnages dont l'opinion méritait d'être recueillie.

Voici d'abord le texte de la proclamation dont je voulais connaître l'effet sur les indigènes :

« Le traité de paix entre les Etats-Unis et l'Espagne, ratifié il y a plusieurs semaines par les premiers, ayant été ratifié par l'Espagne le 20 mars, la cession aux Etats-Unis, conformément aux stipulations du traité, de la souveraineté que l'Espagne possédait et exerçait sur les îles Philippines a reçu maintenant, selon la loi des nations, accomplissement complet et irrévocable.

» Afin que les hautes responsabilités et obligations, que les Etats-Unis ont de la sorte définitivement assumées, puissent être remplies de manière à satisfaire aux véritables intérêts des habitants des îles Philippines, Son Excellence, le Président des Etats-Unis, a nommé les soussignés membres d'une Commission civile des Affaires des Philippines et les a investis de tous les pouvoirs nécessaires à l'exercice de cette fonction.

» La Commission désire assurer le peuple des îles Philippines que Son Excellence le Président des

Etats-Unis et le peuple américain ont envers lui des sentiments de cordialité, de bienveillance et de fraternité. Le but, l'intention du gouvernement américain, en dehors de Taccomplissement des solennelles obligations assumées par lui envers la famille des Nations, en acceptant la souveraineté des îles Philippines, est de reiller au bien-être, à la prospérité et au bonheur du peuple philippin et de rélever et faire progresser au rang des peuples les plus civilisés de TUnivers.

» Son Excellence, le Président des Etats-Unis, estime que le moyen d'atteindre à cette félicité et perfection du peuple philippin réside dans le maintien de la paix et du bon ordre, la garantie de la liberté civile et religieuse, l'établissement de la justice, la culture des lettres, des sciences, des arts libéraux et pratiques, l'élargissement des relations avec l'étranger, le développement de l'industrie, du trafic et du commerce, la multiplication et l'amélioration des moyens de communications internationales, le développement — avec Taide des inventions mécaniques modernes — - des grandes ressources naturelles de l'archipel ; et, en un mot, l'application ininterrompue du peuple à la poursuite de ces buts utiles et à la réalisation de ce noble idéal qui constituent la civilisation supérieure de la race humaine.

» Malheureusement, les visées pures et les pures intentions du gouvernement et du peuple américains

ont été représentées sous un faux jour à quelquesuns des habitants de certaines des îles. Par suite, les troupes américaines amies ont, sans cause ou provocation, été ouvertement attaquées.

» Et pourquoi ces hostilités? Que désirent les meilleurs d'entre les Philippins ? Peuvent -ils souhaiter rien de plus que ce que les Etats-Unis sont prêts à donner? Ce sont des patriotes et ils veulent la liberté, dit-on. La Commission affirme avec la dernière énergie que les Etats-Unis sont anxieux d'établir aux îles Philippines un système éclairé de gouvernement, sous lequel les Philippins puissent jouir de la plus grande proportion d'autonomie et de la plus large liberté conciliables avec les fins suprêmes de tout gouvernement et compatibles avec les obligations que les Etats-Unis ont assumées envers les nations civilisées du monde entier. Les Etats-Unis faisant le plus sincère effort pour le bien-être et le progrès des habitants des lies Philippines, il ne saurait y avoir de conflit véritable (incompatibilité) entre la souveraineté américaine et les droits et libertés du peuple philippin. Car, précisément comme les Etats-Unis sont prêts à fournir armées, flottes et toutes les ressources infinies d'une grande et puissante nation pour maintenir et appuyer leur légitime suprématie sur les îles Philippines, de même ils sont, et plus encore, désireux de répandre la paix et le bonheur chez le peuple phihppin, de lui garantir une liberté légi-

time, de le protéger dans sesjastes privilèges et immunités, de l'accoutumer à se gouverner librement lui-même dans une mesure toujours plus large, et de Tencourager dans les aspirations, les sentiments et ridé'al en lesquels résident la promesse et la possibilité d'un développement national fécond.

» La Commission compte rendre visite aux populations philippines dans leurs diverses provinces pour, à la fois, entrer mutuellement en relations plus intimes et s'enquérir auprès des lumières du pays de la forme ou des formes de gouvernement qui semblent le mieux adaptées aux populations philippines, les plus propres à amener chez elles le plus grand bien-être et les plus conformes à leurs habitudes, à leurs traditions, à leurs sentiments et à ridéal qu'elles chérissent. Tant pour l'établissement que pour le maintien d'un gouvernement aux îles Philippines, la politique des Etats-Unis est de consulter et l'opinion et les vœux et d'obtenir les conseils, la coopération et l'appui du peuple philippin lui-même.

» En attendant, invitation est faite au peuple philippin de donner son attention à certains principes régulateurs qui guideront les Etats-Unis dans leurs rapports avec lui. Les suivants sont considérés comme de primordiale importance :

L La suprématie des Etats-Unis doit être et sera imposée dans toutes les parties de l'archipel, et qui-

cbnque y ferait résistance ne parviendra qu'à sa propre raine.

II. Il sera accordé au peuple philippin la plus large mesure d'autonomie libre conciliable avec le maintien d'une administration des affaires publiques sage, juste, stable, efficace et économique et compatible avec les droits et obligations internationaux et souverains des Etats-Unis.

III. Les droits civils du peuple philippin seront garantis et protégés de la manière la plus complète ; la liberté religieuse sera assurée et tout le monde sera égal devant la loi.

IV. L'honneur, la justice et Tamitié interdisent qu'on soit victime ou instrument d'exploiteurs du peuple ou du sol des Philippines. Le but du gouvernement américain est le bien-être et le progrès du peuple philippin,

V. Il sera garanti au peuple philippin une administration honnête et efficace dont, et cela dans la plus large mesure praticable, des indigènes seront fonctionnaires.

VI. La perception et l'administration des impôts et revenus seront placées sur une base solide, honnête et économique. Les fonds publics obtenus légitimement et perçus honnêtement seront employés seulement à défrayer les dépenses régulières et légitimes que comportent l'établissement et le fonctionnement du gouvernement philippin et pour telles améliorations générales que pourra réclamer Tin-

%m àGUINALDO ET LES PHILIPPINS

térêt public. Les fonds locaux perçus pour des objets locaux ne seront pas détournés à d'autres fins. Grâce à une administration ainsi prudente et honnête, il y a lieu de croire qne les besoins du gouYerneraent deviendront^ dans peu de temps, compatibles avec une réduction considérable de l'impôt.

VIL II sera établi une administration de la justice qui, la rendant d'une manière pure, rapide et efficace, extirpera à jamais ces fléaux : les délais, la vénalité et l'exploitation.

VIII. On encouragera la construction des routes, chemins de fer et autres moyens de communication et de transport, ainsi que d'autres travaux publics d'avantage manifeste pour le peuple philippin.

IX. Le commerce et le trafic, tant intérieurs qu'étrangers, l'agriculture et autres industries, ainsi qu'en général la mise en valeur du pays dans l'intérêt de ses habitants, seront l'objet d'une sollicitude et d'un appui constants.

X. Les mesures efficaces seront prises pour l'établissement d'écoles élémentaires où seront instruits les enfants du peuple. Il sera prévu aussi les facilités convenables pour l'édusation supérieure.

XL On devra entreprendre sans délai et mener à bien^ conformément au droit et à la justice, des réformes dans tous les départements du gouvernement, dans toutes les branches du service public et dans toutes les corporations qui touchent de près à

la vie ordinaire du peuple, et cela d'une manière gui satisfera aux réclamations bien fondées et aux plus élevés sentiments et aspirations du peuple philippin.

» Tel est l'esprit dans lequel les Etats-Unis viennent au peuple des îles Philippines. Son Excellence le Président a donné à la Commission ses instructions pour le publier. Et, en obéissant à cette prescription, la Commission désire se joindre à Son Excellence le Président pour exprimer sa propre bienveillance envers le peuple philippin et pour cordialement inviter ceux qui mènent ou représentent ce dernier à venir à elle, tant pour faire connaissance personnelle que pour échanger vues et opinions.

» Manille, 4 avril 1899.

» Jacob Gould- Schurman,

» Président de la Commission.

» George Dev^ey, » Amiral {Marine des États-Unis).

» Elwell s. Otîs, » Major général-

» Charles Dbnby, Jean C. Worgester. » folontaires des JËtats'-TInis,

)3 John B. Mac- Arthur,

» Secrétaire de la Commission, »

On ne saurait nier que cette proclamation, très modérée dans ses termes, était un effort louable vers une solution pacifique.

Et, sans aucun doute, M. Schurman était absolument sincère dans son désir de mettre fin aux hostilités en faisant aux anciens alliés des propositions qu'il tenait pour honorables.

Mais les deux signatures de M. Dewey et M. Otis placées au bas du document, lui enlevaient, hélas ! tout caractère de franchise et de bonne foi.

Les Philippins, il était facile de s'en convaincre, tiendraient pour nulle et non avenue une proclamation au bas de laquelle le nom respecté de M. Schurman compensait insuffisamment les noms détestés de l'amiral et du général qui donnèrent si souvent des preuves de scandaleuse duplicité.

Ma première visite, pour l'enquête que je me proposais de faire à propos de cette proclamation, fut à M. Florentine Torrès, président du comité philippin de Manille. M. Torrès est un homme fort instruit qui, malgré son origine tagale, occupait un siège de magistrat sous la domination espagnole ; il a une grosse fortune — le détail est à noter — et -son fils venait d'achever en France des études très complètes.

— < Yous avez lu, lui dis-je, la proclamation de la Commission civile : la considérez-vous comme satisfaisante et espérez- vous arriver prochainement à une solution pacifique?

•— Hélas, ce sera long, répondit Torrès, malgré tout notre désir d'arriver à une entente.

— Sur quelle base concevez-vous cette entente, demandai-je ?

— Nous accepterions volontiers le régime du Canada vis à-vis de l'Angleterre, c'est-à-dire la souveraineté américaine avec Tautonomie. C'est à peu près ce que voudrait établir M. Sciiurman, par sa proclamation.

— Oui, dis-je. Mais ayant traité sur ces bases, cette entente sera-t-elle acceptée par Aguinaldo?

— Je n'ose l'espérer.

— Pourquoi? Aguinaldo est-il un ambitieux qui recherche dans la guerre un moyen de garder le pouvoir ?

— Non, dit-il, cela tient à une cause plus grave. Et ici mon interlocuteur s'exprime avec une certaine émotion.

— Je dois vous le dire, l'insurrection actuelle n'est pas seulement un soulèvement pour l'indépendance, c'est surtout un mouvement socialiste. C'est le peuple, le prolétariat qui s'est soulevé ; et maintenant il n'a pas seulement la volonté de combattre Espagnols et Américains, mais même nous autres les « capitalistes ».

J'avoue que je fus quelque peu étonné de cette déclaration, tout à fait inattendue et j'insistai auprès de M. Torrès.

— Mais êtes-vous bien certain de ce que vous

avancez ; est-ce Yraiment un mouvement socialiste ?

— Oui, oui, afârme-t-il ; parmi les principaux chefs des insurgés, il y a Luna qui fit des études en France et qui est un militant socialiste; il y a Sandiko qui habita longtemps PAmérique et qui y créa même des clubs socialistes; il y aPaterno, le poète, un cerveau brûlé, un ardent socialiste. Quant à Aguinaldo, c'est un homme du peuple qui, sans doute, ne connaît pas la doctrine, mais qui est poussé par ses instincts.

Et ce qu'il y a de plus effrayant encore, c'est que ceux qui entourent Aguinaldo veulent copier la grande Révolution française et s'inspirent de son esprit.

Le jour de la proclamation de la République, le journal la RepuUica FUipina publiait la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Soyez certain qu'on voudra imiter jusqu'au bout les exemples de 1789 à 1793. Après la lutte contre les ennemis de la patrie, viendront les violences contre ce que les sociahstes appellent les « exploiteurs du peuple ».

— Et alors?

— Et alors, conclut paisiblement Torrès, comme nous préférons vivre sous la domination américaine, plutôt que de subir la République sociale, nous souhaitons la fin des hostilités et nous ne demandons qu'à poursuivre et à faire aboutir les pourparlers engagés avec M. Schurman.

SOUVEiNIRS DE VOYAGE 263

Et comme j'insistais, faisant observer que le moment était peut-être mal choisi pour traiter avec les Américains, que les pertes subies après la sai-^ son des pluies rendraient sans doute plus accommodants les envahisseurs.

— Ah ! maïs, fit Torrès, nous ne voudrions pas qu'ils soient trop découragés. Nous souhaitons des réformes et certaines libertés : mais nous ne voulons point que les Américains s'en aillent. Eux partis, ce serait une sorte de régime socialiste et nous perdrions nos biens I »

Il n'est pas besoin, j'imagine, de longs commentaires pour faire ressortir l'importance des déclarations de M. Torrès. Je les ai contrôlées à plusieurs reprises et j'ai acquis la conviction qu'elles étaient conformes à îa réalité des choses.

Oui, Finsurrection des Philippines est plus qu'un mouvement nationaliste.

Sans doute, elle fut à rorigine un soulèvement contre la tyrannie des prêtres et des moines : les Tagals résolurent de secouer un joug aussi abominable. Mais, révoltés contre les oppresseurs espagnols, les Philippins réfléchirent et peu à peu ils englobèrent dans une haine commune tous ceux en qui ils virent des maîtres du passé, du présent ou de l'avenir. Et maintenant, à côté de la guerre pour rindépendance, il y a la lutte des classes, consciente chez les uns, instinctive chez les autres.

Si bien que, nombre de riches Philippins plus

soucieux de leurs propres intérêts que de Tindépendance de la Patrie, se montrèrent toujours disposés à une entente avec les Américains. Cela explique comment, à plusieurs reprises, des négociations furent entamées à Manille avec les notables de la ville — avec les gros propriétaires, les grands négociants indigènes ; comment aussi ces pourparlers aboutirent régulièrement à un échec.

Le Comité philippin de Manille défendait des intérêts de classe : il était en désaccord manifeste avec les combattants d'Aguinaldo qui eux poursuivaient leur émancipation définitive.

Je ne voudrais, bien entendu, pas prétendre que le mouvement insurrectionnel fut un mouvement socialiste, tout à fait conscient, et que son triomphe amènerait un régime analogue à celui que définissent les socialistes doctrinaires des deux mondes; j'ai voulu simplement souligner en passant que par delà les mers, comme sur les continents occidentaux, la lutte de classe a une tendance à s'affirmer chaque jour davantage et que, de plus en plus, dans les conflits qui ébranlent Tunivers, c'est la lutte économique qu'on voit partout se substituer à toutes les autres .

Après mon entrevue avec M. Torrès, un entretien avec M. Schurman devenait plus intéressant encore*

Le Président de la Commission civile de la Paix avait toutes les qualités requises pour mener à bien des négociations difficiles.

Avant d'occuper cette haute fonction M. Schurman était, aux Etats-Unis, recteur de FUniversité. C'est an homme encore jeune, grand, distingué, d'une politesse raffinée et remarquablement intelligent. Il me reçoit avec une courtoisie empressée et nous causons tout en prenant le thé.

— J'ai lu, dis-je, votre proclamation aux Philippines, En attendez-vous de bons résultats ?

— Certes oui, et j'ai tout lieu de croire qu'ils ne se feront pas attendre.

— Mais (je voulais compléter mon enquête sur ce point) est-il vrai qu'il y a dans le mouvement insurrectionnel une tendance socialiste?

Là, M. Schurman marque un mouvement de surprise ; il ignorait ce point de vue ; et se tournant alors vers un Philippin qui était en conférence avec lui au moment de mon arrivée, il lui pose la question.

Le Philippin répond aussitôt affirmativement en ajoutant toutefois que le mouvement socialiste se double d'une revendication nettement nationaliste»

Et nous reprenons la conversation :

— Pourquoi donc, fis-je, l'Amérique n'a-t-elle pas tenté d'établir ici un régime de protectorat qui aurait sauvegardé bien des susceptibilités?

— Parce que le régime du protectorat ne peut fonctionner qu'à la condition d'être appliqué auprès d'un gouvernement stable, par exemple celui de l'Empereur en Annam, ou du Bey à Tunis. Ici, rien

de pareil, il n'y a pas de gouvernement à proprement parler.

— Alors, accepteriez- vous d'accorder aux Philippines le régime du Canada, colonie britannique, il est jrai, mais jouissant d'une parfaite autonomie?

— Parfaitement bien ! et cela ressort de ma proclamation. Mais Aguinaldo mettra sans doute des empôcliements.

— Alors?

— Alors , attendons les événements 1 En tous cas, pénétrez - vous bien de ceci (et ici le ton de M. Schurman devient soudain très énergique, presque dur) : nous voulons qu'on reconnaisse ici la souveraineté des Etats-Unis. Sur cela nous ne transigerons à aucun prix.

Puis M. Schurman me pose des questions nombreuses et je deviens l'interviewé.

— Pourquoi donc la France semble-t-elle éprouver de Fanimosité contre nous?

— - Mais, dis-je, les républicains de France eurent toujours des sympathies pour la République américaine; seulement nous éprouvons quelque déception à voir les Etats-Unis gagnés par Tesprit de conquête et devenir une nation militariste.

— Non, non ! s'écrie M. Schurman avec force.

Vous n'avez pas cela à craindre. Nous sommes fermement républicains et nous sommes attachés à nos institutions. D'ailleurs le peuple ne voudrait pas voir Timpérialisme prendre chez nous la prédo-

minance. Je puis vous Taffirmer et vous pouvez le répéter. »

Les affirmations de M. Scliurman méritaient d'être retenues et depuis nous avons pu constater sa clairvoyance en assistant avec joie au recul de Timpérialisme dans Fopinion américaine.

Cette solution : un régime analogue à celui du Canada vis-à-vis de TAngleterre, de nombreux Philippins étaient alors et sont encore sans doute très disposés à Taccepter ; mais la difficulté sera toujours, je le répète, d'obtenir l'assentiment d'Aguinaldo et de ses troupes. Celles-ci ont en effet perdu toute confiance dans la parole américaine et n'auraient aucune foi dans les promesses nouvelles qui leur seraient faites.

C'est ce que m'explique avec infiniment de bon sens et de clarté M. Gregorio Areneto, qui fut le premier ministre de la justice du gouvernement d'Aguinaldo.

Areneto paraît peu enclin à la résistance à outrance : cependant il ne semble pas résigné, comme M. Torrès, à toutes les humiliations.

Il me déclare que, pour son compte, il est partisan d'une entente, mais reconnaît qu'Aguinaldo, avant tout, doit être consulté, le Comité philippin de Manille n'ayant pas qualité pour traiter définitivement et pouvant tout au plus servir d'intermédiaire.

« En tous cas, ajoute-t-iî, notre dignité doit être

sauvegardée : il y a trop longtemps qu'on nous traite en quantité négligeable. Gomment î lors de la conférence de Paris, Espagnols et Américains disputaient sur notre sort : nous avons demandé à être entendus, nous disions que nous avions quelque droit à prendre part à des délibérations où devait être fixée notre propre destinée.

» On nous a traité comme des sauvages indignes de prendre part aux débats de deux peuples civilisés.

» Et maintenant, on fait appel aux sentiments d'humanité de ces prétendus sauvages ; on leur demande, par exemple, de rendre, sans conditions, les prisonniers espagnols qui sont entre leurs mains.

» Eh bien, par cette seule question des prisonniers espagnols, je vous laisse le soin de juger les procédés américains.

» Vous savez, n'est-ce pas, que nous avons entre les mains plus de 10.000 prisonniers, soldats espagnols, fonctionnaires, employés, prêtres et moines.

» Par le traité de paix de Paris, auquel on nous a refusé de prendre part, les Etats-Unis se sont engagés à faire remettre ces prisonniers à l'Espagne.

» Ce serait vraiment comique, s'il ne s'agissait de la liberté et de l'existence de ces milliers de pauvres gens qui sont traités avec douceur, mais qui n'en souffrent pas moins d'unesilongue captivité : et cela ne prouve-t-il pas l'absurdité de ce traité qui dis-

pose ainsi des choses et des gens sans Tagrément des principaux intéressés?

» Quel est donc notre raisonnement à nous autres Philippins ? Il est bien simple et se trouve éloquemment exposé dans la réponse que fit faire Aguinaldo à une démarche tentée par les commerçants étrangers de Manille.

» La voici :

Page 1