RÉPONSE AU COMMERCE ÉTRANGER DR MANILLE
» L'honorable Président de la République des Philippines, don Emilio Aguinaldo, m'a chargé d'exprimer les sentiments que lui inspire un message en faveur des prisonniers espagnols, message émanant d'étrangers à regard desquels, depuis trois siècles, le peuple philippin n'a cessé de témoigner ses sympathies.
» Il reconnaît en eux la représentation morale des nations auxquelles ils appartiennent, leur neutralité dans la guerre actuelle, l'uniformité d'une demande qui fait le plus grand honneur à leur esprit de charité ; mais qu'il lui soit permis de faire remarquer que leur manière d'envisager la question des prisonniers de guerre espagnols est erronée.
» Les Etats-Unis, en prétendant nous imposer par la violence leur domination, en voulant hériter de la souveraineté de l'Espagne sur nos îles, ont con-
tracté devant Thumanité et en vertu des éternels principes de la justice, Tobligation de rendre la liberté aux captifs que nous détenons, soit par la force des armes, soit par un traité de paix (^ui mette fin àlagaerre.
)) Intervenez donc auprès des Etats-Unis pour qu'il ne refuse pas à mes concitoyens une indépendance dont ils sont dignes et pour la conservation de laquelleilslutteront jusqu'à la mort; agissez dans ce sens ; et, si vos tentatives sont couronnées de succès, non seulement vous aurez obtenu la libération des prisonniers, mais encore l'indépendance de milliers de Philippins qui vous en auront une éternelle reconnaissance.
» Ce gouvernement a le strict devoir de sauvegarder rindëpendance de ses concitoyens, quoique,, bien des fois, il ait à réprimer les élans de son cœur; il doit la conquérir, dût-il y sacrifier encore des milliers d'existences et des intérêts considérables.
)) Ap. Mabini. »
c( Voilà, reprend Areneto, quels sont nos arguments et je ne pense pas qu'il est impossible d'y faire des objections raisonnables. »
Et je dus convenir en effet que les Etats-Unis portaient seuls la responsabilité des souffrances des prisonniers espagnols.
— Enfin, comment tout cela flnira-t-ilf demandai-) e à Areneto.
— J'espère, répondit-il, que l'opinion publique aux Etats-Unis reviendra de son égarement, et que le parti impéraliste, cause de tant de désespoir, de ruines, d'attentats criminels, tombera sous Findignation des bons citoyens.
Cette question des prisonniers fat une de celles où se manifesta le plus fâcheusement l'entêtement égoïste des Américains. Et pendant de longs mois, des vies humaines furent sacrifiées par suite de cette détestable opiniâtreté. En effet, tandis que s'éternisaient les négociations, les prisonniers espagnols mouraient par centaines, non qu'ils fussent maltraités (tous ont été unanimes à proclamer combien les Philippins se montrèrent humains à leur égard), mais parce qu'ils étaient nécessairement exposés à de nombreuses privations et qu'ils eurent à subir les atteintes du climat.
La question était pourtant bien simple et pouvait se résoudre avec une extrême facilité.
Par le traité de paix signé à Paris, les Etats-Unis s'étaient engagés à user de leur influence pour obtenir des Tagals, leurs nouveaux sujets, la libération des prisonniers espagnols. La guerre ayant éclaté entre Américains et Tagals, les Etats-Unis se trouvaient presque dans l'impossibilité matérielle d'intervenir en faveur des prisonniers espagnols; effectivement, personne ne songea à leur reprocher de ne pas remplir l'engagement qu'ils avaient pris.
Il semblait résulter de cette situation nouvelle que les Etats-Unis, mis dans l'impossibilité de rien faire pour les prisonniers, devaient non seulement faire intervenir l'Espagne elle-même en leur faveur, mais aussi lui faciliter la tâche dans la mesure du possible. Or, c'est le contraire qui se produisit, à la vive indignation des Espagnols et des étrangers, même de ceux qui n'avaient aucune raison d'être mal disposés à l'égard des Américains. Le général Rios avait été chargé, par le gouvernement de Madrid, de négocier la libération des prisonniers; il s'était donc abouché avec les Tagals et traitait directement avec eux. Ceux-ci avaient, d'abord, demandé comme rançon des fusils, des canons et des munitions; le général Rios refusa de traiter sur cette base, car l'Espagne, vivant de nouveau en paix avec les Etats-Unis, ne pouvait fournir des armes à leurs ennemis. Les Philippins s'étaient donc résignés à se contenter d'une rançon en argent; et, comme le gouvernement de Madrid était disposé à faire les sacrifices nécessaires, la question semblait résohie, lorsque le général Otis, agissant, assuret-on, d'accord avec le gouvernement de Washington^ s'opposa à cette solution. Il allégua que le payement d'une rançon en argent améliorerait la situation des Philippins au détriment des Américains; et, pour parer à ce danger, il supprima tous rapports directs entre le général Rios et les indigènes.
C'est donc au général Otis qu'incombe tout entière la responsabilité de l'affreuse situation où se trouvaient les prisonniers espagnols, soldats, fonctionnaires et moines.
Quelques mois encore les supplications, les démarches des familles des prisonniers restèrent infructueuses : enfin les négociations furent reprises par le général Joramillo qui, avec l'autorisation des Etats-Unis, fut chargé d'envoyer des émissaires à Aguinaldo.
L'entrevue fut assez émouvante et dans le dîner relativement somptueux qui fut offert aux délégués du général Joramillo, M. Paterno eut la gracieuseté de déclarer que ses compatriotes, quoique séparés pour toujours du royaume d'Espagne, n'en conservaient pas moins pour lui un attachement filial et le respect qui était dû à son glorieux passé. Il ajouta qu'à l'appui de ses sentiments, et par ordre du président Aguinaldo, liberté entière était octroyée sans restriction, sans rançon d'aucune sorte, à tous les malades, à tous les fonctionnaires civils prisonniers, et qu'avec de grands ménagements et les plus grands égards ils seraient dirigés vers le port d'embarquement le plus voisin.
Un bal qui dura jusqu'au jour succéda à ce dîner, et les délégués du général Joramillo purent se convaincre, par l'animation qui y régna, que l'étatmajor d' Aguinaldo, ses partisans et leurs jeunes femmes n'avaient perdu ni leur goût inné pour la
danse et les fêtes, ni l'espërance qa'tin jwr les Américains, mieux avisés, ne finissent par leur accorder le droit de se gouverner à leur gms&.
L'incroyable manque de tact du général Otis fut encore la cause d'un retard dans rembarquement des premiers prisonniira, les plus malades, qui devaient reconquérir leur liberté.
Le navire cîiargé de ramener ces infortunés en Espagne entra au jour dit dans le port philippin désigné pour leur embarquement, mais il s'y présenta battant pavillon ennemi, c'est-à-dire américain. Les agents d'Âguînaldo protestèrent aussitôt, déclarant que c'était à l'Espagne qu'ils avaient voulu rendre les captifs et non aux Etats-Unis, Le capitaine du navire s'étant refusé — par ordre — à un changement de pavillon, il n'y eut pas d'embarquement.
On se figure l'affreux désespoir de ces Européens qui, sur le point d'être libérés, furent contraints de rejoindre dans l'intérieur des terres leurs compagnons d'infortune et on pense s'ils apprécièrent la façon de procéder du général Otis.
Vint enfin le jour où toutes les difficultés se trouvant aplanies, les prisonniers espagnols furent tous libérés. Par la môme occasion les Philippins avertirent Otis que les prisonniers de guerre américains seraient, eux aussi, remis en liberté et voici la jolie lettre, toute pleine de mor-
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dante ironie, que Ambroise Florès écrivit â cette occasion :