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CHAPITRE XI

Les péripéties de la guerre. — La mort du général Luna. — Teatative de paix. — Vn rapport sensatioanel du juge Ganty. — Mac-Arthur remplace Otis. — Arrivée du juge Taft. — Nouveaux pourparlers qui échouent, — Le bilan des pertes américaiaes. — Une aventure qui coûte cher. -^ Suprême appel d'Aguinaldo.

Userait fastidieux ôe suivre au jour le jour les péripéties compliquées de la guerre qui se poursuit depuis près de deux ans et notre ambition n'est point de reproduire ici un Journal des opérations militaires. Qu'il nous suffise d'indiquer à grands traita les éYénements principaux qui marqueront cett^; lutte disproportionnée, mais où l'héroïque résistance des patriotes philippins put constamment faire échec aux efforts multipliés des envahisseurs.

Pendant les mois d'avril et de mai 1899, les Américains augmentèrent un peu le nombre des points d'occupation et réalisèrent quelques progrès, non

sans difficulté. Au nord de Manille et au delà de Malolos, ils poussèrent leur ligne d'abord jusqu'à Calumpit et ensuite jusqu'à San Fernando oii slnstallèrent les généraux Mac- Arthur et "Wheaton.

A l'Est, ils ne purent aller au delà des prises d'eau de la yille, à une vingtaine de kilomètres de Manille.

Au Sud, ils s'arrêtèrent à Panay, où des combats incessants éclataient entre les avant-postes. Du côté de la presqu'île de Cavité, longtemps les Américains ne purent établir la communication, tant la petite ville de Paranaque leur fit de résistance.

Pour enlever cette position à 10 kilomètres de Manille, il fallut mettre en ligne, contre une poignée d'indigènes, cinq régiments d'infanterie régulière, le régiment des volontaires du Colorado et le 40« régiment de cavalerie légère. Ce n'est pas tout, des monitors et des canonnières durent appuyer, de mer, les opérations de terre et bombardèrent la ville qui n'est plus maintenant qu'un monceau de ruines lamentables.

Au mois de juin mourut Luna, l'un des plus bril* lants généraux de l'armée insurrectionnelle. Les circonstances tragiques de cette mort sont restées assez obscures et je ne puis qu'emprunter, sur ce point, le récit du correspondant du Temps,

« Le 5 juin, Luna se rendait à Cabanatuan, où se trouve actuellement le quartier général d'Aguinaldo, pour conférer sans doute avec ce dernier.

Aguinaldo étant absent, Luna dut demander à Toâicier de garde où se trouTait son chef. Dans quels termes la question fut-elle posée, et dans quels termes fut la réponse, c'est ce qu'on ignore. Quoi qu'il en soit, Luna prit son revolver et fit feu sur l'officier; puis, dans un subit paroxysme de colère, il se serait exprimé avec une telle violence contre Aguinaldo — chose tout à fait invraisemblable — que le capitaine du poste aurait donné l'ordre aux soldats de garde de le tuer, et avec lui don Ramon, son aide de camp. Ce qui fut fait.

» Antonio Luna n'était âgé que de trente et un ans ; venu à Paris très jeune, il étudia la chimie dans divers laboratoires, puis, après s'être rendu à Madrid pour y passer divers examens, il fut admis à l'Institut Pasteur, où, sous la direction du docteur Roux, il s'occupa de microbiologie. Nommé sous-directeur du laboratoire de la ville de Gand, il quitta ce poste dès qu'il sut qu'aux Philippines ses compatriotes se soulevaient contre la domination espagnole.

» A peine débarqué à Manille, il fut en butte aux persécutions du clergé espagnol et Polaviéja, âme damnée des moines, le fit condamner à vingt ans de travaux forcés. Il fut transporté de Manille à Cadix sur un navire de guerre, à fond de cale et le^ fers aux pieds. Le ministre d'outre^mer d'Espagne était alors M. Moret. Outré du traitement barbare auquel Luna avait été soumis, il lui fit

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grâce eut partie, et l'iEterna dans la prison moêète de Madrid,

» Gracié au moment où les Américaines, et les Philippins se liguaient pour combattre les^ Ispagnols, il passe quelques jours à Paris, puis, a¥ec le peu d'argent qu'il possède, il fit v en troisitoe classe, le trajet de Marseille à Manille, s'oceupant, pendant la traversée, grâce à quelques ouvrages français, à mettre sur le papier un plan d'organi^ sation d'armée coloniale ! A peine débarqué, il offre, son travail au général en chef des: Philippins qui l'attache à son état-major, et qui le nomme, peu de temps après, ministre de la guerre, avec le grade de lieutenant-colonel.

» Ces nominations lui valurent d'ardentes jalousies parmi les officiers d'Aguinaldo, vétérans de l'insurrection de 1894. « C'est un habile organisateur, disaient-ils, mais il n'a jamais vu le feu! » Lorsque le 4 février de cette année, les Américains commencèrent, sans crier gare, les hostilités contre les Philippins, ciux-ci reculèrent tout d'abord devant la pluie de mitraille qui, de la mer comme de terre, tombait dans leurs tranchées. Il fallut les aguerrir, les ramener cent fois au feu, et, dans cette tâche dangereuse, Luna fut toujours un des premiers. Un jour il s'aperçut qu'un de ses meilleurs officiers, frappé mortellement par un éclat d'obus, allait tomber entre les mains des Yankees. Avec un de ses collègues, Quéri, et sous

une grêle de balles, le blessé fut ramassé et ramené parmi les siens.

» Dès ce jour, la réputation de bravoure de Luna ne fit que grandir. Elle s'accrut encore, lorsque, à peine remis d'une blessure reçue à Santo Tomas, il opposa à la tête d'une division la vive résistance que l'armée américaine rencontra dans sa marche de Galoocan à San Fernando.

» Il était, en réalité, devenu Fâme de l'armée. »

On voit combien mon confrère du Temps se montre incrédule lui-même au sujet de cette version de l'assassinat de Luna. D'autres ont prétendu que les dollars américains ne furent pas étrangers à cette suppression d'un redoutable ennemi. Mais ce sont là des accusations qu'il faut pouvoir prouver, si on veut les maintenir.

Vers cette époque fut faite par Aguinaldo une tentative de paix et nous en avons déjà parlé plus liant.

te colonel Arguelles, chef de l'état-major du général Luna, commandant l'avant-garde d'Aguinaldo, se présenta avec le lieutenant Bernai et un homme porteur du drapeau blanc, dans les lignes avancées du général Wheaton à Apalit et lui fit part de sa mission.

Les parlementaires furent envoyés sous escorte au général Mac-Arthur, commandant la division du nord, qui les invita à déjeuner. Le colonel Arguelles, après avoir féUcité le général du passage

audacieux du Rîo-Grande, sous le feu des Philippins, lesquels, en 1896, avaient tenu les Espagnols en échec au même endroit, expliqua la défaite des insurgés par le fait qu'ils avaient pris leur brigade de réserve s'avançant de Macahébé pour une force américaine opérant un mouvement tournant.

Adressés au général Otis a Manille, les envoyés tagals conférèrent avec le commandant en chef et les commissaires américains, auxquels ils précisèrent leur mission. Aguinaldo demandait d'abord un armistice jusqu'à ce que le Congrès philippin convoqué, se soit réuni, et qu'un plébiscite ait eu lieu parmi les indigènes, sur la paix ou la guerre.

Le général Otis répondit qu'il ne reconnaissait pas le gouvernement insurgé et qu'avant toute négociation, l'armée philippine devait capituler immédiatement et sans conditions. Les envoyés déclarèrent alors au général Otis que la capitulation demandée était « contraire à leur honneur » et qu'une paix ainsi imposée ne serait pas durable.

Ils ne pouvaient riposter autre chose aux insolentes conditions du général américain.

Les pourparlers furent donc rompus et la guerre continua, guerre d'embuscade où les troupes du général Otis essuyèrent de douloureux revers et restèrent impuissantes à prendre un avantage décisif. Voici d'ailleurs la communication que la

délégation philippine à Paris, désignée par Aguinaldo, communiquait à la presse :

a A Cagayan, le 6 mars, les Américains ont laissé aux mains des Philippins deux cent dix prisonniers, deux canons Maxim, soixante mille cartouches et quantité de provisions de bouche.

» Le 10 mars, un petit détachement de cavalerie américaine a été fait prisonnier à Mabalakat. Dans la nuit du 13, deux compagnies d'infanterie des Etats-Unis ont été surprises et cernées â Tf kilomètres de San Fernando de la Union.

» La garnison américaine de Borongon, province de Leyte, a dû évacuer la place et se réfugier à Tacloban.

» A Mayugan, province de Cavité, un convoi avec 29,000 dollars en or, est tombé au pouvoir des Philippins.

» D'autres engagements ont eu lieu sur plusieurs points et dans le voisinage même de Manille. Les Philippins ont repris les ports de Lingayan et de Doet. »

Or, loin d'exagérer leurs succès par ce communiqué, les Philippins restaient au contraire fort modestes et nous en trouvons la preuve dans un rapport publié au mois de mai dernier par le gouvernement du Minnesota.

Le gouvernement du Minnesota, inquiet d'une telle résistance chez des insurgés qu'on annonçait au début pouvoir réduire en quelques semaines,

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avait enToyé le juge Canty faire une enquête sur place.

M. Canty s'acquitta de sa mission avec conscience et rapporta des Philippines une opinion bien arrêtée qui s'appuyait sur de sérieux éléments d'appréciation. En lisant les quelques lignes suivantes de son rapport, on comprendra facilement l'émotion dont en fut suivie la publication :

<c La guerre des Philippines, écrivait M. Canty, dure maintenant depuis près de deux ans ; elle nécessite une armée d'occupation de 65,000 hommes et elle a coûté plus de 4,000 vies américaines. Cependant, â Theure actuelle, les Américains ne détiennent que Manille et une bande de territoires contigus. Les insurgés occupent tout le reste de l'archipel et ils continuent â faire partout une sorte de guérilla : ils ne craignent pas de venir tirer des coups de fusil à 3 milles de Manille.

y> Nos soldats, il est vrai, occupent encore, en dehors de Manille, un certain nombre de villes sur la côte et dans l'intérieur ; mais les avant-postes n'y sont pas même en sûreté et y sont à chaque Instant attaqués.

» Les tribus indigènes détestent, toutes, les Américains plus qu'elles ne détestaient les Espagnols. 11 n'y a pas d'armée philippine â proprement parler ; il n'y a que des bandes se cachant dans les jungles pour attaquer les détachements isolés, battant en retraite pour revenir à la

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ôliat^ge, se dispersant potir se reformer ensuite.

» La plupart des Philippins riches et puissants sont secrètement d'accord arec les insurgés. Aguînaldo est toujours libre de ses mouTements et fomente partout rinsurrection. Les soldats américains endurent des priYations terribles et sont une proie toute désignée pour les fièvres des tropiques.

» Enfin, un grand nombre d'experts militaires compétents regardent la conquête des Philippines comme impossible et déclarent ouvertement qu'il faudrait 500,000 hommes et dix années pour sup* primer l'insurrection; et encore il ne serait pas démontré qu'elle ne renaîtrait pas plus tard. »

Il y avait longtemps que les Américains n'avaient pu entendre un langage aussi franc et aussi autorisé : on devine combien ils furent remués par ces révélations sensationnelles.

Un autre événement allait encore d'ailleurs passionner l'opinion publique : la disgrâce du général Otis.

Celui-ci, depuis le début de la campagne, n'avait cessé de donner des preuves de son incapacité vraiment prodigieuse et depuis longtemps les hommes clairvoyants réclamaient le remplacement du général en chef.

Pendant de longs mois M. Mac-Kinley ne voulut rien entendre et maintint, malgré toutes les démarches faites auprès de lui, sa confiance au général Otis.

Enfin, il dut céder à la pression de l'opinion publique et, le 5 mai, Otis transféra ses pouvoirs à son successeur Mac- Arthur.

Le moment où ce dernier prit le commandement était d'ailleurs plutôt critique : on était de nouveau à la saison des pluies et les troupes américaines se trouvaient encore contraintes à une inaction forcée ; de plus on allait recevoir de Mindanao et de Soulou de très fâcheuses nouvelles.

Au début des hostilités on avait appris avec quelque surprise que la grande île, toujours si rebelle aux Espagnols, avait effectué, sans la moindre résistance, sa soumission aux. Américains. Certains restèrent très méfiants au sujet d'un tel succès, dont le général Otis ne manqua pas de faire ressortir orgueilleusement Fimportance.

Les gens sceptiques avaient raison 1

Les Moros n'avaient vu au début chez les Amé* ricains que les adversaires de leurs éternels ennemis, les Espagnols, et, à ce titre, ils ne s'étaient pas opposés a ce que le drapeau des Etats-Unis remplaçât celui de l'Espagne la où, grâce à une rente faite à leur sultan, elle avait été autorisée à l'arborer.

Mais quand les Moros virent les troupes yankees se caserner à Cagayan et Zamboanga, les deux ports principaux de Mindanao, leur attitude changea, et, le 1®^ juin, quelques minutes avant le lever du soleil, mille d'entre eux, armés de fusils, de

lances et de krisses, se ruèrent sur les quatre cents soldats étrangers occupant la première de ces localités. La garnison, composée de volontaires du 40« régiment d'infanterie, commandée par le major Caste, dormait encore. Les sentinelles avancées ayant été soudainement enveloppées et égorgées, les Moros purent se i^épandre dans les rues de la ville, en refoulant les Américains jusque sur la place du marché, oii, peu à peu, remis de leur surprise, ceux-ci passèrent de la défensive à l'offensive, La lutte dura tout au plus une demi-heure, après quoi les assaillants se retirèrent, laissant bon nombre des leurs sur le carreau, ayant tué ou blessé quinze volontaires, et donnant, en outre, une nouvelle preuve de la haine mortelle qu'ils professent depuis des siècles contre quiconque n est pas de leur race et ne partage pas leurs croyances religieuses.

La nouvelle de ce subit soulèvement des Moros, venant après le rapport du juge Canty, énerva de plus en plus l'opinion américaine et le gouvernement de "Washington, estimant que le pouvoir absolu laissé aux militaires avait assez duré, s'avisa de faire réapparaître dans les Philippines l'autorité civile.

Une nouvelle Commission présidée par le juge Taft débarqua donc à Manille vers le mois de juillet dernier, avec la mission d'organiser administrât!vement l'archipel, tâche plutôt ingrate dans un

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pays où la pacification était si loin d'être un fait accompli.

En arrivant, M. Taft ne manqua pas d'affirmer sa bonne Yolonté et d'aBUoncer une solution prochaine du conflit, tombant à son tour dans Terreur commise par M. Schurman, qui croyait traiter avec la nation piiilippine chaque fois qu'il s'abouchait avec une douzaine de riches propriétaires de Manille.

Au commencement de juillet, toutefois, une tentative de paix, fut faite qui parut un peu plus sérieuse que les précédentes.

Une junta, composée d'une centaine de notables philippins, à la tête de laquelle se mit M, Paterno, ex-président de l'éphémère assemblée législative de Malolos, et fait prisonnier par les Américains, s'était proposé de formuler les bases d'une sérieuse réconciliation. Paterno, quoique détenu, mit une telle insistance auprès du général Mac- Arthur pour être entendu à ce sujet, que celui-ci le fit mettre en liberté pour lui laisser toute facilité de préparer son programme.

La junte, assemblée sous la présidence de celui qui en fut le promoteur, décida, après trois heures d'une discussion orageuse, de soumettre à l'approbation du représentant des Etats-Unis aux Philippines les propositions suivantes :

1° Amnistie générale des deux côtés ;

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2^ Retour des biens confisqués à leurs anciens propriétaires ;

3^ Les officiers généraux philippins auront un commandement dans Farmée qui sera de nouveau organisée ;

4^ Une partie des impôts futurs sera employée â alléger les maux causés par la guerre ;

5° Les droits individuels seront garantis conformément à la constitution des Etats-Unis ;

6o II sera établi à Manille et dans les provinces des gouverneurs civils ;

7^ Les moines seront expulsés ;

8» Ce qui précède devra recevoir l'approbation du généralissime Aguinaldo.

Le général américain auquel ce programme fut soumis parut l'étudier avec une lente attention, puis il fit connaître ce qu'il en admettait et ce qu'il en rejetait d'une façon péremptoire. Autre réunion de la junte ; mais Paterno y parla avec une telle liberté et un tel courage que, devenu tout à coup suspect, il fut arrêté et reconduit sous bonne escorte dans la triste prison d'où on l'avait sorti.

Ainsi s'évanouissaient les rêves trop hâtivement formulés par le juge Taft et l'on fut bien obligé de revenir â la réalité, savoir, qu'aux portes mêmes de Manille, Aguinaldo restait menaçant et que la conquête américaine demeurait plus précaire que jamais.

Dans les districts où les Américains sont en force, les insurgés se transforment en « amigos », en paisibles travailleurs, mais ils ont un commandant, une organisation et une liste de mobilisation toute prête pour marcher à la première occasion propice. Toute la population native sympathise avec eux et leur fournit des fonds pour lutter contre les envahisseurs plus détestés encore que les Espagnols.

Au mois d'août un prêtre indigène, Aglipaya, se proclama archevêque aux Philippines et se mit à la tête d'un fort parti d'insurgés. En plusieurs rencontres il infligea aux troupes américaines de cruelles défaites.

Disons-le en passant, la question de l'indépendance des Philippines se complique d'une querelle religieuse dont on aurait tort de négliger Timportance.

Les ïagals ont l'horreur des prêtres et des moines espagnols : mais un grand nombre, l'immense majorité d'entre eux, sont fort attachés à la religion cathohque et en admettant même que la pacification soit accomplie dans un temps plus ou moins éloigné, on peut prévoir que les passions religieuses heurtées ne tarderaient pas à ranimer la lutte.

Effacer de l'esprit des populations catholiques de cet archipel les préventions dont elles sont imbues contre tout culte différent de celui que pendant trois siècles leur inculqua le clergé d'Espagne, sera

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une tâche ardue, car ces préventions rendront toujours insupportable aux Philippins la présence parmi eux d'étrangers réputés hérétiques.

Les prêtres indigènes, héritiers de l'influence que le clergé européen exerçait sur la population, ne peuvent être aussi que les ennemis de toute croyance opposée a la leur; ils le prouvent depuis longtemps déjà en ayant un grand nombre des leurs dans les rangs de l'armée d'Aguinaldo; ces prêtres encouragent les Tagals à combattre non seulement l'envahisseur, mais aussi l'impie. S'ils tombent mortellement blessés : « Ta mort est doublement méritoire, disent-ils aux soldats expirants, car tu meurs pour la défense de tes foyers et de ta foi ! »

C'est décidément dans une redoutable aventure que les impérialistes américains ont entraîné leur pays !

Au mois d'août, également, il nous faut enregistrer la mort héroïque d'un des meilleurs parmi les lieutenants d'Aguinaldo, Gregorio del Pilar.

Un jour le généralissime phih'ppin se trouvait en fâcheuse posture et sur le point d'être cerné.

Aguinaldo fit appeler del Pilar et lui dit ce simple mot :

<c II faut que pendant trois heures vous et vos hommes teniez ici contre l'ennemi 1 »

Montre en main, Gregorio del Pilar fit face aux Américains, jusqu'à ce qu'il tombât frappé mortel-»

lement ainsi que la plupart de ses soldats. Le cadavre du général philippin fut dépouillé de ses vêtements et laissé sans sépulture par les soldats américains,

A cette époque d'ailleurs la sauvagerie des envahisseurs se manifeste avec plus de cruauté que jamais.

Le correspondant du World à Hong-Kong lui écrit que, depuis que les Américains sont aux Philippines, ils ont tué plus d'indigènes que les Espagnols. Les officiers sont en même temps juges, commissaires et même bourreaux. C'est une rage d'extermination, exaspérée par le climat et par le sentiment qu'ont les troupes américaines d'être environnées partout d'ennemis insaisissables et irréconciliables.

On cite des cas où les soldats américains tirent sur tout indigène qui passe à leur portée, qu'il soit arm " ou non. Pour forcer les natifs à révéler le li'. .1 où ils sont supposés avoir caché leurs armes, ils les pendent par les pouces ou leur passent la corde au cou, pratiquant la strangulation partielle.

. Partout, nous l'avons démontré déjà, les procédés des pionniers de la civilisation sont a peu près les mêmes.

Et maintenant nous voici arrivé au terme de notre tâche sans que les événements qui continuent de se dérouler chaque jour nous permettent de

prévoir d'une façon même approximative la fin de ce terrible et douloureux conflit *.

Seule l'élection de M. Bryan à la présidence aurait pu sauver les Etats-Unis du déshonneur auquel Ta exposé la politique néfaste de M. Mac^ Kinley.

C'est par milliers d'hommes que se comptent déjà les victimes de cette expédition contre l'indépendance d'un peuple : plus de 2 milliards furent déjà engloutis dans ce gouffre des Philippines par les impérialistes qui gouvernent encore .

Nous espérions que la nation américaine généreuse et clairvoyante , soucieuse de ses anciennes et nobles traditions autant que de ses intérêts d'a-

1. Tandis que ce volume était en cours d'impression, la délégation des Philippines à Paris communiqua la note suivante à la presse :

Les Américains ont été délogés de Polo, Antipolo, Cabuyan, Compostela, Camarines, Norte et d'autres villes de moindre importance.

A Laguna, trois compagnies américaines furent complètement mises en déroute par des guérillas.

Le détachement américain de Baler, composé de 200 hommes, s'est rendu ; les prisonniers furent remis en liberté en vertu d'un décret du général Aguinaldo,

Pendant quatre mois d'*opératîons à Mindanao, les Américains perdirent 268 hommes et les Philippins 105.

L'amnistie du général Mac-Arthur n'a eu aucun résultat. Le peuple n'accepte pas le régime municipal de la Commission Taft ; les autorités américaiaas emploient des moyens coercitifs pour obliger les habitants pacifiques à accepter des charges sous ledit régime et à reconnaître par serment la souveraineté des Etats- Unis.

yenir aurait mis fin, par un verdict prochain et définitif, â la guerre qui ensanglante Tarchipel philippin . C'est en vain que les partisans de M. Mac-Kinley avaient recouru, contre le parti démocrate, aux calomnies les plus odieuses, accusant Bryan de recevoir des subsides de l'étranger.

Un formidable courant anti-impérialiste se manifeste et débarrassera peut-être un jour le monde civilisé d'un cauchemar — hélas ! ce n'est pas le seul — qui a déjà trop duré.

Le peuple américain finira par entendre, nous voulons le croire, ce suprême appel qu'Aguinaldo lui adressait il y a quelques mois ; c'est la meilleure conclusion à donner à ce modeste livre, où je me suis efforcé de faire aimer un peuple qui mérite la paix par une persévérance héroïque, et de faire mieux connaître un homme, digne d'avoir été choisi par ses compatriotes pour accomplir la révolution philippine :

« Oh ! peuple intelligent d'Amérique ! les Philippins et leur armée inexercée ont admiré profondément le courage déployé par vos généraux et vos soldats. Nous sommes faibles en comparaison des appareils de titans de la politique césarienne ambitieuse de votre gouvernement et nous jugeons difficile de résister à leur courageux massacre. Nos ressources militaires sont limitées, mais nous continuerons cette lutte injuste, sanglante et inégale, non par amour de la guerre que nous abhorrons,

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mais pour défendre nos droits inaliénables de liberté et d'indépendance, si chèrement conquis dans la guerre avec FEspagne, pour défendre notre territoire menacé parFambition d'un parti qui essaye de nous subjuguer.

» Oui, la guerre est affreuse : ses ravages nous remplissent d'horreur. Les malheureux Philippins succombent dans la mêlée des combats, laissant derrière eux des mères, des yeuves, des enfants. L'Amérique pourrait être indifférente à toutes les calamités dont elle nous accable : mais ce qu'elle ne peut désirer, c'est de continuer à sacrifier ses propres fils, à répandre Feffroi et l'angoisse dans le cœur des mères, des veuves, de femmes américaines, pour satisfaire le caprice de poursuivre une guerre contraire à toutes les traditions léguées par Washington et Jefferson.

ï> Revenez donc, ô peuple des Etats-Unis à vos temps d'antique libeiié ! Mettez la main sur votive cœur et répondez-moi : que diriez-vous si, dans le cours des âges, l'Amérique du Nord se trouvait ellemême dans la douloureuse condition d'un peuple faible et opprimé, si les Philippines, nation libre et puissante, alors en guerre avec un oppresseur, vous demandait de vous joindre à elle, en vous promettant de vous délivrer de ce joug si écrasant et si, après avoir défait ses ennemis avec votre aide, elle voulait vous subjuguer en vous refusant la libération promise?

» J'affirme l'entière Yérité de ces faits sur mon honneur de Président de la République, sur l'honneur d'une population de huit millions d'âmes, sur l'honneur d'un peuple qui, pendant plus de trois siècles, a sacrifié les biens et la yie de ses fils inyaincus pour obtenir la reconnaissance des droits les plus légitimes de l'homme, la liberté et l'indépendance. »

Nous Vavons dit à plusieurs reprises au cours de Vouvrage qu'on vient de lire, notre ambition est de convaincre le lecteur autrement que par Vexposé plus ou moins véhément d'opinions personnelles. C'est sur pièces que nous voulons faire juger le monstrueux attentat dont est victime le peuple philippin.

Il nous parait donc utile de mettre sous les yeux du public quelques documents dhm réel intérêt et qui achèveront certainement de former son jugement.

Voici d'abord le texte d'une brochure publiée par le Comité philippin de Hong-Kong et destinée à mettre en lumière la duplicité des envahisseurs.

Après quoi on lira avec intérêt les deux mémoires adressés en 1899, par Agoncillo au Sénat des Etats-Unis,

. . .Les Filipinos sont capables d'autonomie. . . Général Merritt.

, . . et beaucoup mieux qualifiés pour se gouverner eux-mêmes que les habitants de Cuba.

Amiral De-wey,

A l'heure où la question des Philippines atteint un point critique, où les partisans de l'expansion font tout pour calomnier les B'ilipinos en affirmant que reconnaître le gouvernement national Filipino, c'est livrer Tarchipel à l'anarchie, où M. le sénateur Fovaker prétend que si elles ne sont occupées militairement, les Philippines sont en danger de désordre, d'anarchie, de dilapidation par le pouvoir ou de pillage par la plèbe, à cette heure et bien que les Filipinos puissent n'être pas encore qualifiés pour se gouverner eux-mêmes, le moment est venu de rappeler l'opinion des deux Américains qui commandèrent les deux branches de l'expédition envoyée par les Etats-Unis à Manille, le général Merritt et Tamiral Dewey, les actes des autorités américaines à Manille et les griefs qu'a créés aux Indigènes la manière brutale dont on les a traités.

Le 2 octobre 1898, à Marseille, à bord da vapeur Arcadia, le correspondant du New- York Herald a attribué au général Merritt la déclaration suivante :

« C'est un pur mensonge que le bruit répandu par les Espagnols et la presse philibérienne que la population des Philippines est difficile à gouverner. Les Fllipinos ne sont pas malaisés à gouverner. En dépit d'an gouvernement exécrable, ils sont encore très malléables.

» On les a calomniés effrontément.

» Les hommes sont obéissants et affectionnés; les femmes tout entières à leurs devoirs domestiques.

» Je n'ai pas rencontré Aguinaldo; mais on m'a dit, avant mon arrivée, qu'il était encombrant et vaniteux : il ne m'a jamais été gênant. »

Le lundi suivant, le même journal annonçait que le général Merritt était arrivé de Manille à Paris ce même jour et lui attribuait les observations suivantes :

« Les Filipinos me font la meilleure impression ; je crois qu'une grande injustice a été commise envers la population indigène. J'ai trouvé les Filipinos parfaitement sensibles à tous les bons traitements, et je suis certain qu'ils se montreraient toujours reconnaissants si on était juste à leur égard.

» Ils sont très supérieurs, au point de vue du caractère, aux indigènes analogues que l'on rencontre en toute autre partie du monde.

» Ils sont, à mon avis, plus capables d'autonomie que les Cubains. Ce sont assurément des gens très maniables; leur disposition est douce et, comme je l'ai dit, ils apprécient les bons traitements. Les Filipinos, comme race, ont pas mal de sang malais, un peu de sang chinois, et peut-être de japonais : ils apprennent vite, sont grands imitateurs, et, sur ce

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point, présentent beaucoup des caractéristiques des Chinois : ils sont capables de perfectionnement. Ils sont sincèrement très attachés à leurs prêtres indigènes, et, dit-on,bons catholiques. Ils ont des légistes et des médecins et hommes d'autres professions libérales, dont la position est honorable et qui supporteraient, favorablement même, la comparaison avec ceux d'autres pays.

» Ils ont de la dignité, de la courtoisie et de la réserve. S'ils fréquentaient quelques-unes de nos nations occidentales, j'ai la conviction qu'ils changeraient grandement de toutes manières. »

ir.

En dépit de ces qualités exceptionnelles, les généraux Merritt et Anderson ont eu maille à partir avec les Filipinos, qui se sont plaints de leur conduite au Ministre britannique à Siam, M. John Barrett, quand celui-ci traversa Hong-Kong. M. Barrett répondit qu'a il reconnaissait la bonne foi des Filipinos », et il n'hésita pas à recommander leur appel comme une expression sincère du sentiment philippin. Cet appel était conçu dans les termes suivants :

<( Nous, représentants à Hong-Kong de nos compatriotes des Philippines, en appelons au grand sens du Président Mac-Kinley et à l'esprit d'équité et de justice du peuple américain, esprit qu'il a toujours témoigné envers les pétitions des faibles et des opprimés.

('. Tandis que le sort des îles est encore dans la balance, et que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter un conflit entre les Américains et les Filipinos, attendant patiemment la clôture de la

Conférence de Paris, nous implorons l'intervention du Président, soutenu par la volonté du peuple, pour mettre un terme aux avances faites à noschefs, à nos fonctionnaires, à nos soldats, à notre peuple par quelques-unes des autorités militaires et navales américaines et par certains soldats. Nous ne voulons aucun mal à l'amiral Dewey ni au général Olis, et nous présumons qu'on répandra à profusion de par le monde, comme on l'a fait jusqu'aujourd'hui, des rapports rares par la censure de la presse alléguant que toutes les erreurs commises l'ont été par nous, et que les Américains nous traitent avec la plus grande douceur, mais il nous faut dire la vérité dans rintérèt supérieur des deux parties, nous confiant au Président et au peuple américains qui veilleront à ce que justice soit faite.

» Nos chefs, en particulier Aguinaldo, ayant pleine confiance que l'Amérique nous fera à la longue justice, ont obligé les Filipinos à se soumettre sans lutte, mais aujourd'hui on entend des plaintes de tous côtés, et ces plaintes deviennent trop profondes pour passer inentendues. Qu'avons-nous donc fait que l'on nous traite en ennemis? Les Américains sont-ils nos amis? La tension devient plus grande chaque jour, à tout moment un coup de feu peut être tiré par quelque irresponsable soldat filipino ou américain. La fiamme ainsi allumée ne saurait être éteinte que dans le sang de ceux qui nous sont chers, à ceux qui vous sont chers aussi, Américains.

» Nous supplions le Président et le peuple américains de nous aider à maintenir calmes nos compatriotes en prescrivant aux fonctionnaires américains de Manille de mitiger d'amitié, de justice, d'équité leurs actions. Nous suggérons qu'on demande [à l'amiral Dewey, au général Otis, au général Merritt,

maintenant à Paris — premièrement : si depuis le commencement des hostilités jusqu'au moment présent, Aguinaldo et les Filipinos sous ses ordres n'ont pas accédé à toute requête des fonctionnaires américains? Secondement : quand Manille fut prise, bien que ce fussent les Filipinos qui eussent refoulé les Espagnols dans Manille, investissant complètement la cité, occupant quelques-unes des routes qui commandent le port et les approches de Manille bien avant les Américains, est-ce que Ton n'a point comme oublié les Filipinos, est-ce que l'on n'a point négligé même de leur notifier en temps utile l'intention qu'avaient les Américains d*attaqaer, même de les informer du rôle qu'ils devaient remplir, fût-ce de se tenir à l'écart ? Troisièmement : quand les Filipinos, observant l'intention d'attaquer, marchèrent à l'appui des Américains, est-ce qu'ils ne furent pas arrêtés par une force armée, et l'ordre ne leur fut-il pas donné de faire demi-tour, brusquement, cela au lieu de leur dire paisiblement qu'on n'avait pas besoin d'eux? Cet acte inattendu aurait placé les Américains entre deux feux — celui des Espagnols et celui des Filipinos — si, dans l'excitation du moment, un seul fusil fût parti tout seul, et si les Filipinos ne s'étaient maîtrisés, n'avaient obéi aux Américains, quoiqu'on les privât des fruits de la victoire et de leur part au triomphe final, alors qu'ils avaient combattu jusqu'au pied des remparts et supporté les fatigues d'une campagne de trois mois. Quatrièmement : quand ils furent restés un mois dans le faubourg de la ville et y eurent tenu tranquillement garnison, estce qu'on ne leur a pas ordonné de s'éloigner, est-ce qu'ils n'ont pas obéi sans murmure, encore qu'ils n'eussent pas obtenu des Américains l'assurance qu'on ne rendrait pas aux Espagnols les postes éva-

eues par eux à Manille ; et quand ils eurent cantonné pendant des mois à plus grande distance encore ; estce qu'on ne leur intima pas Tordre de se retirer au delà même de la banlieue de la ville, là où il n'y avait ni quartier, ni abris pour les troupes et où il était difficile de se procurer des vivres ; est-ce qu'ils n'ont pas obéi à nouveau, encore que si les Espapagnols avaient réoccupé la place, la campagne aurait été à recommencer? Cinquièmement : est-ce qu'on peut soutenir les cruelles allégations qu'ils assassineraient, pilleraient, voleraient, incendieraient si on les laissait faire, quand ayant fait toute la campagne de Luçon, pris tous les points importants à Textérieur de Manille, on sait quils ont fait prisonniers des milliers de soldats espagnols et les ont traités avec humanité, sans qu'on eût jamais à déplorer d'autres actes que ceux qui dans toute campagne militaire sont commis en dépit des chefs par les chacals des camps? Sixièmement : nous prions que Ton demande aussi aux fonctionnaires américains, si tous les Américains qui ont visité le quartier général Filipino à Maloîos, voyageant à l'intérieur des terres, explorant les camps et les lignes, impétrants des faveurs des fonctionnaires, ont jamais été traités autrement qu'avec politesse et cordialité.

)* Nous invitons à ce qu'on considère d'autres points encore. Des bruits nuisibles et sans fondement sont constamment répandus par les partisans des Espagnols parmi les mécontents, et souvent on y ajoute foi sans enquête. A nos protestations on ne prend pas garde. On a saisi toutes nos canonnières parce qu'on avait fait courir la rumeur insensée que nous attaquerions les Américains. Nous demandâmes une explication, nous essayâmes de recouvrer nos canonnières, on ne nous répondit même pas. Nos

ennemis ravis, ce fat un encouragement à de faux bruits encore. Ne devrait-on pas donner quelque raison sérieuse, quelque chose de plus qu'une simple rumeur, pour saisir ainsi tout à coup ce qui nous appartient? A Manilie on a montré toute considération aux Espagnols, naguère ennemis des Américains, mais les Filipinos, amis, alliés de ces derniers ont souvent été traités en ennemis.

» Est-ce que cela cadre avec la notion que les Américains se font de la justice ?

» Le peuple filipino ne peut comprendre, malgré que ses chefs lui disent de ne pas protester et que tout finira bien. Les Américains nous demandent de tenir les nôtres tranquilles, d'éviter toute conflagration en attendant la décision de la Commission de la paix. Nous le ferons avec joie, mais nous demandons que le gouvernement de Washington donne aux Américains des instructions semblables.

» Depuis le commencement des rapports, depuis qu'on a à Singapour et à Hong-Kong pressé Aguinaldo de revenir à Gavile et d'aider les Américains jusqu'à la chute de Manille, nous avons agi d'après les avis et au su des fonctionnaires américains. Pendant ce temps nous avons conquis tout Luçon en dehors de Manille ; les Américains nous reconnaissaient officieusement et nous encourageaient; mais quand Manille fut prise et le but principal atteint, on ne nous connut plus, on nous traita même comme indignes de confiance. Gela est-il juste? Nous ne pouvons attribuer le changement soudain d'encouragements amicaux et de coopération qu'à des ordres donnés par le gouvernement de Washington aux fonctionnaires de Manille, d'éviter de compromettre le gouvernement américain en reconnaissant d'une manière quelconque les Filipinos ou leur gouvernement. Ces fonctionnaires

se sont efforcés de remplir leurs instructions à la lettre, croyant que leur ligne de conduite était d'ignorer absolument les Filipinos, oubliant les anciens rapports d'amitié et d'appui et les assurances que les chefs américains avaient données à notre meneur, le général Aguinaldo, assurances dont à son tour ce dernier avait fait part au peuple sous ses ordres.

» En terminant notre humble, mais pressant appel au Président et au peuple de la grande République américaine, nous désirons insister sur notre confiance absolue en tous deux, à affirmer clairement que nos actions ne sont dictées par aucun sentiment d'animosité, mais dirigées contre l'état de choses qui existe à Manille et non contre le gouvernement ou le peuple américains, attester notre reconnaissance envers les armes américaines pour avoir détruit la puissance espagnole aux Philippines et permis le retour d'Aguinaldo, et exprimer l'espoir que l'Amérique adhérera à sa résolution de ne pas rendre les îles à l'Espagne* Nous attendons l'arbitrage de la Commission de la paix, pour le grand sens de laquelle nous avons un profond respect, nous attendons cet arbitrage avec encore plus d'intérêt que les Américains, car il touche à notre patrie, notre bonheur, notre liberté, nos foyers.

» Et dans cette attente nous prions pour que régnent la paix et une entente complète avec Ips Américains. » X

Le général Merrilt oublia ses précédentes déclarations ; il s'efforça de morigéner les Américains dans les termes dont rend compte l'interview qui suit :

« Il était impossible de reconnaître les insurgés. Je

me suis attaché à ne le pas faire, car je savais que cela amèuerait des complications. Je crois qu*après mon arrivée Tamiral Bewey a adopté la même ligne de conduite.

» Ce qu'on a fait avant, ce n*est pas à moi de le critiquer. C'est de propos délibéré que je n'ai reconnu ni Aguinaldo ni ses troupes ; je ne les ai employés en aucune façon. Aguinaldo ne demanda à me voir que dix jours après mon arrivée. Je fus ensuite trop occupé pour le voir. Dans mes conversations avec les principaux Filipinos, je leur ai dit que les Etats-Unis n'avaient pas à faire de promesses, mais qu'ils pouvaient être assurés que le gouvernement et le peuple des Etats-Unis les traiteraient avec équité. Gela parce que c'est l'habilude des Etats-Unis de traiter avec équité tous ceux qui luttent et non pas parce que j'étais autorisé à leur faire aucune déclaration de ce genre. Nous n'avons délibérément pas notifié aux insurgés l'attaque de Manille, parce que nous n'avions pas besoin de leur coopération et n'avions pas l'intention de l'avoir. Nous craignions qu'ils pillent, saccagent; et, peut-être, assassinent. Les hommes et les sous-ordres d'Aguinaldo,dans leurs conversations avec des officiers américains, disaient fréquemment qu'ils se proposaient de couper la gorge à tous les Espagnols à Manille. Aguinaldo lui-même a écrit une lettre où il se plaint que les Filipinos aient été privés de leur part du butin. Je ne sais ce que cela veut dire, mais en tous cas je n'ai fait aucune attention à cette lettre et je ne pense pas que la question qu'on soulève aujourd'hui soit chose à discuter entre Agui, naldo et un représentant quelconque du gouvernement américain, »

Senor Agoncillo, représentant du gouvernement national filipino répondit au général Merritt comme suit:

« Le général Merritt ne nie pas les faits contenus dans rappel des Filipinos ; au contraire, on peut conclure que cet appel est le résultat naturel de sa politique, laquelle est analogue à celle qu'adoptaient envers les Filipinos leurs ex-maîtres les Espagnols. Je crois qu'il ne faut en réalité attacher aucune importance aux déclarations du général, parce qu'il avoue qu'il n'était autorisé à rien dire en fait de promesses ni au sujet de la forme de gouvernement à établir aux Philippines, Le général Merritt proclame qu'il était impossible de reconnaître les insurgés, mais il avoue que l'amiral Dewey a adopté ce système seulement après l'arrivée du général Merritt, ce qui prouve que cette reconnaissance avait eu lieu avant, fait qu'il se refuse à critiquer. Il impute le blâme de cette reconnaissance à Tamiral Dewey, mais on ne démontre pas que le Président Mae-Kinley ait désapprouvé ce dernier. Le général Merritt se targue de ses refus répétés de recevoir le général Aguinaldo ou de prendre ses lettres en considération. Il n'en est pas moins vrai que l'amiral Dewey a constamment reçu le général Aguinaldo à bord de son vaisseauamiral, et cela en lui faisant rendre les honneurs. Le général Anderson, commandant de Cavité, était présent à la réception à l'Athéneum Vrigal, et le général Green pendant la traversée de Hong-Kong à San Francisco à bord du transport américain China^ m'a traité avec la plus grande considération. Il m'a toujours donné la place d'honneur, comme au représen-

Mo PIÈGES ANNEXES

l^Qt officiel et légal de la République philippine. De plus, le Président Mac-Kinley, accompagné de l'un des sous-secrétaires d'Etat aux Affaires étrangères, m'a reçu avec toute courtoisie à la MaiFon-Blanche. Quant à la déclaration du général Merritt qu'il n'a reconnu ni Aguinaldo ni ses troupes et que c'est délibérément qu'il ne notifia pas l'attaque de Manille, je ferai remarquer qu'Aguinaldo avait, avant cela, établi son gouvernement et avait en son pouvoir toute l'île de Luçon sans qu'opposition fût faite par le général Merritt. Bien au contraire, les autorités américaines locales avaient conclu avec lui des arrangements tels que ceux reconnus par la loi des nations entre les autorités et les fonctionnaires de ces différents Etats. Peut-être le général Merritt n'a-t-il pas eu besoin de la coopération des troupes filipinos, mais il oublie que Pamiral Dewey fournit à Aguinaldo, à Tarrivée de ce dernier à Cavité, cent cinquante fusils pour commencer les opérations contre l'armée espagnole et qu'Aguinaldo fut supplié par le commandant du Pétrel, par les consuls de Singapour, Hong-Kong et Manille et par d'autres officiers, de conduire les Filipinos contre les Espagnols en combinaison avec les forces américaines, et que c'est dans ce but que lui-même et dixsept membres de son état-major furent amenés de Hong-Kong à Manille sur un transport américain. Prétendre que l'armée américaine est seule responsable pour la soi-disant conquête de Manille et de Gavite et refuser aux troupes filipinos leur part de cette campagne, c'est injuste et contraire à la vérité. » Senor Agonciilo dénie avec indignation les insinuations de pillage ou de crimes commis par les Filipinos. Le premier acte de l'amiral Dewey a été de Temettre à Aguinaldo les prisonniers faits par les Américains dans la baie de Manille. Avant l'arrivée du

LE MILITARISME AUX PHILIPPINES 31 j

général Merritt, les insurgés étaient en possession de toute la province de Gavite et d'une partie de Luçon. Après son arrivée ils continuèrent la conquête et remponèreut des victoires tant à Luçon qu'à Bisayas. Quoiqu'ils aient aujourd'hui U,000 prisonniers, ils ne pillent, volent ou assassinent jamais personne ; ils ont, au coutraire, toujours observé strictement les lois de la guerre, conformément aux principes de la civilisation moderne et n'ont jamais manqué d'agir en tout selon les principes d'humanité. Son honnêteté même devrait empêcher le général Merritt d'attribuer au général Aguinaido, l'allié loyal de l'Amérique, une réclamation des Filipinos demandant leur part du butin. Son allusion aux Filipinos comme à « des enfants )) n'est qu'un écho d'un brocard espagnol et il pourra à son tour découvrir, comme les Espagnols, sou erreur trop tard. Maintenant qu'ils sont vaincus les Espagnols comprennent la grande, l'historique faute qui a causé la guerre soutenue par Aguinaido depuis 1896. La compétence des Filipinos à se gouverner eux-mêmes est démontrée par l'Administration actuelle et par la légalité, l'ordre et la moralité qui prévalent dans les districts qu'elle gouverne. »

Nous lisons dans le Morning Post du 21 novembre 1898:

(c Les Chefs filipinos-

» Au Rédacteur en Chef du Morning Post.

)) Monsieur, » J'ai lu dans votre journal l'importante déclaration du général américain Merritt, relative à la reconnais

sauce des insurgés filipinos. Il dit que « dans ses conversations avec les principaux Filipinos, il leur dit que les Etats-Unis n'avaient pas à faire de pro- Kiesses », qu' « il était impossible de reconnaître les insurgés », que « l'amiral ■ Dewey adopta la même ligne de conduite après son arrivée (à lui général Merritt) » et que « il n*a pas à critiquer ce qui avait été fait avant ». Par ces déclarations, au lieu de nier que les promesses avaient été faites et que la reconnaissance des insurgés était un fait accompli, le général Merritt confirme que ces promesses avaient eu lieu et cela avant son arrivée. En réalité ses paroles constituent une grave censure de Tamiral Dewey, le seul brave officier qui ait agi honnêtement pendant la campagne des Philippines et une démonstration publique de son dissentiment de la politique adoptée par ledit amiral, lequel, nous le devons supposer, agissait conformément aux instructions de son gouvernement. Le général Merritt affirme aussi que l'armée américaine « ne notifia délibérément pas aux insurgés l'attaque de Manille », et que son motif pour agir ainsi était « la crainte que les insurgés ne pillassent, volassent et peut-être assassinassent ». Il dédare aussi qu'à ce qu'on lui a dit (veuillez bien remarquer qu'il ne Fa jamais entendu dire par les insurgés eux-mêmes) que les hommes et sous-ordres d'Aguinaldo répétaient souvent qu'ils avaient Finten- Mon de couper la gorge à tous les Espagnols de Manille. Je demande permission de réfuter dépareilles injures adressées aux propres alliés de l'armée américaine, alliés dont le chef, le général Aguinaldo, fut reçu à bord du vaisseau amiral américain après sa conquête de la province de Cavité et reçu avec tous les honneurs militaires dus à un général victorieux qui combattait pour l'étendard américain. Jamais

chef filipino n'a dit qu'il avait rinteatioa de couper la gorge de qui que ce soit. Si jamais ils avaient eu pareille idée, ils eussent pu commencer par les quatorze mille prisonniers espagnols qu'ils détenaient et détiennent encore. En qualité d'insurgé filipino j'en appelle à votre honneur pour publier le présent démenti.

» Recevez, etc.

» F. Madrigal. »

Voici un paragraphe qui a paru dans presque toute la presse américaine :

(c L'amiral a du peuple philippin et de sa capacité pour l'autonomie beaucoup meilleure opinion qu'on ne le suppose généralement. Les Filipinos du groupe nord, c'est-à-dire d'abord les habitants de Tile de Luçon, puis, dans cet ordre, ceux de Cèbre, Parray, Leite, Mindoro et Samar sont, en général, intelligents, pratiques et beaucoup plus capables d'autonomie que les habitants de Cuba.

» L'amiral Dewey connaît aussi intimement les capacités des Cubains à cet égard qu'à peu près aucun autre officier de marine, car il a eu personnellement affaire à eux,

» L'amiral Dewey considère comme absolument nécessaire que soit envoyé à Manille un homme d'Etat de premier rang pour faire une enquête approfondie de la situation et examiner quelles sont les aspirations des répuhlicains Filipinos. »

[NeW'Yorl Herald, 2!9 décembre 1898.)

Il nous faut maintenant après ces coléreuses polémiques rappeler l'équitable action du président Mac-Kinley, laquelle équivaut à un jugement après

entente des deux parties et de leurs témoins autorisés.

Le général Merritt a été rappelé de son poste de capitaine général des Philippines, et on se dispense de ses capacités et de ses services. Une Commission a été nommée pour faire un rapport, conformément à la suggestion de Famiral Dewey.

Honneur à TAmérique.

Les Filipinos sont capables d'autonomie...

(Général Mekritt.)

...et beaucoup mieux qualifiés pour se gouverner eux-mêmes que les habitants de Cuba.

(Amiral Dewey.)

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