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CHAPITRE III

L'insurrection de 1896. — Causes principales du soulèvement. — * Les exactions des fonctionnaires et des moines. — La perception des impôts. — Les cruautés de l'instruction judiciaire. — Diffusion des idées nouvelles. — Rôle de la jeunesse studieuse. — Rizal. — La persécution dont il est l'objet. — La mort d'un poète. — Ses dernières strophes.

Au débat du Mémoire qu'écrivit Aguinaldo sur les événements des Philippines * Fauteur s'exprime brièvement en ces termes sur les causes de l'insurrection de 1896 :

« L'Espagne, dit-il, a tenu les Philippines sous sa domination pendant plus de trois cent cinquante ans. Durant toute cette période, la tyrannie, les agissements coupables et les abus des moines et de l'administration civile et militaire exaspérèrent la population indigène. Poussée à bout, elle tenta un

1. La Vérité^ sur la Révolution des Philippines ^ par Emilio Aguinaldo. [Revue des Bévues, 15 mars 1900.)

effort suprême pour secouer le joug odieux autant qu'écrasant. »

Aguinaldo fut infiniment moins laconique lorsque, «n juillet 1897, il lança une proclamation comme général en chef des forces révolutionnaires. Dans ce document il se fait avec véhémence Fécho des colères populaires et résume, sur un ton passionné, tous les griefs de ses compatriotes : il convient de citer le morceau tout entier.

« Citoyens,

» Du haut de ces montagnes toujours fidèles à notre liberté, où nous inaugurons la nouvelle ère de la lutte acharnée contre la tyrannie, nous nous adressons à tous ceux qui abritent dans leur cœur des sentiments nobles et généreux , à tous les hommes libres partisans de FHonneur, de la Dignité et de l'Amour de la Patrie.

y> Sans distinction de races, nous faisons appel à tous les partisans de notre honneur national, Philippins, Asiatiques, Américains et Européens, car nous pâtissons tous dans ce pays. A vous tous qui souffrez s'adressent les cris d'un peuple tyrannisé : unissez vos eff'orts aux nôtres et régénérons une Patrie avilie 1 Nous n'exceptons pas même l'Espagnol, car des nobles Espagnols, libres de préjugés et convaincus de la justice de notre cause et de la noblesse de nos aspirations, combattent parmi nous.

» Assez de souffrances ! A nous, cœurs généreux ! Aux armes, citoyens ! Revendiquons les droits d'un peaple entraîné à la dégradation et qui pleure Favilissement de ses enfants.

» Regardez nos autels souillés par les prêtres espagnols qui ont fait, des objets les plus sacrés du culte, l'objet d'un marchandage dévergondé. Sans se soucier nullement de ses devoirs de charité et d'humanité, ni même des convenances sociales, et se guidant seulement de leur infâme passion de For, ils traitent les pauvres avec mépris et seuls les riches jouissent des bienfaits de la religion chrétienne.

» Contemplez le triste spectacle de notre famille et de notre foyer. Nos tyrans, tout en se vantant de leur humanité, nous dépouillent, et nous volent les fruits de la terre f^^condée avec le sang de nos ancêtres. Malheur à la famille aisée et riche I Malheur aux parents des jeunes filles honnêtes ! Malheur à celui qui a cherché à s'instruire. Hélas 1 l'honnêteté chez la femme , Tinstruction chez rhomme et la richesse chez tous, sont des crimes qui, aux yeux des Espagnols, doivent être punis avec le bannissement, l'emprisonnement ou TexiL

^> Les pots de vin sont à l'ordre du jour dans notre administration, de laquelle sont exclus les indigènes, les seuls capables de connaître les besoins du pays. La liberté des citoyens est à la merci du dernier agent du gouvernement. L'en-

seignemenî, monopolisé par des prêtres ignorants, est rempli de principes erronés du moyen âge. La presse est soumise à la censure gouvernementale. Partout ne régnent que l'ignorance, le vol, Timmoralité et la corruption.

» Les protestations indignées et les réclamations par les voies pacifiques, n'ont obtenu que le mépris et le silence. Quel cas a-t-on fait de la juste pétition de bannir les prêtres des îles Philippines? Quel résultat a-t-elle donné la longue campagne entreprise par la presse pour avoir nos représentants dans la Chambre des Députés? Tous ceux qui se sont adressés au gouvernement espagnol ont été récompensés avec le blâme, le ridicule, Fexil et la saisie de leurs propriétés.

» Assez de scandales I Aux armes, enfants de la Patrie 1

» Guidés par le Bien Public, nous aspirons à notre Liberté et à notre Indépendance.

)) Nous voulons une Loi unique et sans privilèges, qui soit la garantie de tous les citoyens sans distinction de classe.

» Nous aspirons à être gouvernés par les hommes les plus capables et les plus dignes par leurs mérites personnels, sans tenir compte ni de leur naissance ni de leur race.

Nous vouions bannir à jamais les prêtres de notre pays et que désormais n'y existe aucun couvent ni aucun lieu de corruption ni d'immoralité.

34 AGUINALDO ET LES PlIILïPPÏNS

Nous exterminerons les partisans de cette Théocratie qui a fait de notre malheureux pays une autre Espagne inquisitorlale, avec toutes ses horreurs.

» L'ordre et la justice seront sévèrement observés sous notre Drapeau.

y) Injustement privés de notre nationalité, nous, enfants de la Liberté, montrerons au monde entier que nous sommes dignes d'avoir une Patrie et un Gouvernement propres, comme nous avons un idiome propre.

» Nous protestons énergiquement contre les infâmes calomnies et les criminelles accusations de nos ennemis. Nous sommes des fils dévoués, prêts à sacrifier nos vies et nos fortunes au Salut de la Patrie, au bien-être de nos frères et à la Régénération de nos enfants.

» Viva Fiiipinas libre î

» Emilio Aguinaldo»

» Pliiiippines, juillet 1897. »

A l'aide de ce formidable réquisitoire nous pouvons maintenant dégager avec plus de facilité les causes d'une insurrection qui devait mettre fin à la domination espagnole.

Combien étaient justifiées les récriminations ardentes d'Aguinaldo, nous avons pu déjà nous en rendre compte dans le chapitre précédent : c'est

le moment, maintenant, d'y insister davantage.

Au retour d'un Yojage aux Philippines, le docteur Ponto de Guimaraes fit de l'administration espagnole un tableau saisissant, qui montre jusqu'à quel point étaient cyniquement pressurés les malheureux indigènes. L'auteur s'exprime ainsi :

Les rouages du gouvernement espagnol aux Philippines sont des plus compliqués. Le gouvernement central, dont le siège est à Manille, a à sa tête un gouverneur général nommé pour trois ans, aux appointements de 200,000 francs par an. Ce gouverneur est assisté d'un nombreux état-major et de deux assemblées appelées : Direction générale de rAdministration civile et Conseil administratif. Quant à la division du pays, elle est tout ce qu'il y a de plus baroque, au moins en apparence, car des mesures ont été prises en vue de comprimer, sans être incessamment gêné par les lois, jusqu'à la moindre velléité d'indépendance de la part des habitants. La colonie comprend des provinces civiles, des provinces militaires et des provinces mixtes participant à la fois des deux régimes. Chaque province est administrée par un gouverneur, dont le traitement varie de 7,500 à 10,000 francs par an. Il va sans dire que chaque gouverneur s'offre^ tout comme le gouverneur général, le luxe d'un véritable état-major, payé naturellement par les contribuables. On comprend les avantages d'un pareil système pour pressurer les

malheureux insulaires. Et ici se place Tinvention de la cédule personnelle, qui est un véritable chefd'œuvre d*escobarderie fiscale.

Toute personne habitant la colonie et ayant dépassé Yage de dix-huit ans doit posséder une cédule personnelle, qui sert comme papier d'identité et comme passe-port dans toute rétendue de l'Archipel. Sans cédule, on ne peut voyager. Il y en a de prix divers, depuis 1 fr. 50 jusqu'à 125 francs, et elles doivent être renouvelées chaque année. Les personnes qui paient une cédule annuelle inférieure à n fr. 50, doivent en outre quinze jours de travail gratuit au profit du gouvernement — ce qui est assimilable à notre système de prestation — ou un supplément d'impôts de 37 fr. 50.

Ces sommes peuvent évidemment paraître peu considérables. Mais si l'on veut bien réfléchir que les femmes y sont assujetties comme les hommes et qu'on se trouve dans un pays où les salaires journaliers oscillent entre fr. 25 et 2 fr. 50, l'aspect de la question change. La majeure partie des indigènes est complètement hors d'état d'acquitter cet impôt.

Ah 1 l'impôt aux Philippines! Quel Homère viendra à bout de dénombrer ces taxes de toute espèce, plus iniques, plas vexatoires les unes que les autres, affamant celui qui possède quelque chose, condamnant à mort celui qui vit du travail de ses mains! Un indigène a engraissé un bœuf ou

un porc pour sa nourriture et il veut tuer son porc ou son bœuf : il lui faut pour cela une autorisation et, bien entendu, Tautorisation se paie. Â-t-il un cheval? Impôt ! Quelques cocotiers? Impôt ! Veutil, de ses noix de coco, extraire un peu d'huile? Pour fabriquer de l'huile il faut une licence et pour avoir licence il faut payer Tirnpôt. Il existe des impôts annuels sur les poids et mesures, sur les magasins et les boutiques^ sur les propriétés foncières, sur les industries diverses, sur les spiritueux. Les Chinois ont l'honneur peu enviable de payer un impôt spécial.

On comprend parfaitement que le recouvrement de ces myriades d'impôts ne laisserait pas que de présenter quelques difficultés si le gouvernement espagnol n'avait imaginé un merveilleux système de comptabilités individuelles et collectives qui vaut la peine d'être examiné de près. Chaque ville, de même que chaque village de quelque importance, est pourvu d'un diminutif de gouverneur qui porte le titre également réduit de Gobernadorcillo. C'est toujours un indigène ou un métis et surtout l'homme le plus riche de la localité ; on lui accorde quelque autorité sur les habitants de sa ville ou de son village et cela suffît à en faire un ferme pilier de la domination espagnole. Autour du gobernadorcillo gravitent ses lieutenants, Cabezas de Ba~ rangay, sortes d'alcades ou conseillers municipaux qui ont le droit de porter une canne comme emblème

de leur dignité. Chacun de ces cabezas est chargé de percevoir Timpôt de cinquante ou soixante familles avec cette clause particulière qu'en cas de non paiement, il doit faire les fonds lui-même. Les cabezas sont donc responsables envers le gobernadorcillo, naais ce dernier est de même responsable envers le gouvernement de la colonie. Si les contribuables n'ont pas le sou et si les cabezas eux-mêmes sont insolvables, le gobernadorciilo n^a d'autre ressource que de démissionner après avoir, au préalable, vendu sa dernière chemise pour payer rimpôt. Il y a même quelque chose de plus fantastique encore. Un ancien gobernadorciilo demeure, sa vie durant, responsable de la gestion de son successeur dans son emploi. Est-iî, pour une cause ou pour une autre, dans l'impossibilité d'acquitter (tes dettes, qui pourtant ne sont pas siennes, ses biens sont saisis et yendus au profit du Trésor, et l'infortuné est lui-même emprisonné ou déporté par mesure administrative. On aperçut un jour dans les rues de Siquijor une procession de quarante-quatre de ces fonctionnaires indigènes. On leur avait tout pris, maison, bétail, terres, et on les exilait ensuite à Bohol, parce qu'ils ne pouvaient payer des sommes dues par leurs concitoyens et variant de 10 à 210 francs.

De pareils procédés sont peu faits pour imposer à ces pauvres hères des sentiments de justice, de probité et d'équité. Aussi, sachant qu'ils seront

pressurés par le gouvernement, les gobernadorcillos et quelquefois même les cabezas tondent à ras le menu peuple qu'ils sont chargés d'administrer. Malgré cela, le gouvernement colonial encaisse annuellement 45 millions environ, dont 25 proviennent de l'impôt direct, 10 des douanes et le reste de la loterie officielle, qui règne là comme en Espagne.

Voilà ce que paie le peuple aux Philippines. Que lui donne-t-on en retour? Bien peu de chose, en vérité. La justice est à celai qui peut la payer. Les écoles n'existent que dans les villes les plus importantes et encore en nombre tout à fait insuffisant. Les travaux publics sont ajournés d'année en année, et les fonds qui leur étaient destinés s'égarent, soit dans les poches des fonctionnaires, soit dans les coffres de l'Etat espagnol. Pas de routes praticables, pas de ponts. C'est la misère économique dans ce qu'elle a de plus affreux.

Ce n'est pas tout : qui ne pouvait payer l'impôt était astreint au travail forcé; or l'impôt personnel, le tributo, avait été porté par des augmentations successives, de un douro par tête à 12 : de 5 à 60 francs 1 les exactions des percepteurs, qui attendaient avec impatience, comme tous les fonctionnaires, le jour où ils auraient assez amassé pour retourner vivre en Espagne, rendaient cet impôt plus lourd encore. Nous avons vu plus haut comment le général Weyier, après trois ans de séjour aux Philippines, rapportait une douzaine de millions

escroqués aux contribuables et aussi un peu au budget de la colonie. De sorte que malgré ces ressources le trésor était encore le plus souvent en déficit.

Alors fut remise en exercice et étendue une ancienne loi qui imposait aux débiteurs de FEtat l'obligation de travailler pour lui jusqu'à extinction de la dette. Nulle excuse n'était valable : ni la maladie, ni la pauvreté. L'Eglise, elle aussi, prélevait sa part sur le travail forcé : elle prit ce système à son profit. Dès lors, l'indigène fut dans Fimpossibilité de payer les impôts qui augmentaient sans cesse et il dut travailler pour l'Eglise et pour l'Etat n'ayant droit qu'à la nourriture : du riz , à la boisson : de l'eau, à l'abri; une misérable paillette. C'était purement et simplement la mise en esclavage des malheureux Philippins.

Mais ce n'était pas assez pour les Espagnols de pressurer ainsi et de réduire au servage les infortunés indigènes, il fallait encore, pour satisfaire aux instincts de cruauté des oppresseurs, l'organisation d'un monstrueux régime de terreur et de torture. Sur tout le territoire, les puebias (villages) étaient livrés à la brutalité sans pareille de la garde civique qui se livrait à toutes les exactions, à tous les attentats contre les personnes et contre les biens.

Ce serait mal connaître les dignes émules des bourreaux de Monjuich si on doutait de i'ingénio-

site avec laquelle ils surent organiser la répression et faire fonctionner ce que, par dérision, ils appelaient la justice!

Veut-on avoir une idée de ce que pouvait être une instruction judiciaire aux Philippines? Il faut lire le tragique épisode que rapporte RizaI dans son admirable ouvrage : Noli me tangere *.

Noli me tangere n'est pas un roman mais un tableau saisissant de la \ie aux Philippines. Si les noms des personnages sont d'emprunt, Rizal nous informe dans la préface que -les faits sont d'une rigoureuse exactitude.

L'auteur décrit une scène d'instruction judiciaire : il s'agit d'arracher à un malheureux prisonnier l'aveu d'un prétendu complot et le nom des complices imaginaires.

Tarsilo, la victime, est amenée devant l'alferez et on le somme de nommer ses complices. Gomme il se tait :

— Qu'on le bâtonne jusqu'à ce qu'il crève ou qu'il avoue ! crie l'alferez exaspéré.

Aussitôt un garde, armé d'un jonc, commence sa triste tâche.

Tout le corps de Tarsilo se contracta, un rugissement étouffé, prolongé, se laissa entendre malgré le mouchoir qui lai fermait la bouche; il baissa la tête, ses effets se tachèrent de sang.

1. Noli me tangere (Au pays des Moines), par Jozé Rizal, traduction de MM. Henri Lucas et Ramou Sempau,

Bientôt le malheureux, exténué de douleur, se tut et attendit que ses bourreaux se lassassent. Enfin, le soldat haletant laissa tomber son bras ; pâle de colère, sombre, Falferez fit un geste et ordonna qu'on détachât la victime.

— Au puits I dit-il.

Les Philippins savent ce que cela veut dire ; en tagal, ils le traduisent par tirribaïn. Nous ne savons qui a inventé ce procédé d'instruction judiciaire, mais nous croyons qu'il doit être assez ancien.

Au milieu du patio du tribunal s'élève la pittoresque margelle d'un puits, faite grossièrement de pierres vives. Un rustique assemblage de bambous en forme de manivelle sert pour tirer l'eau visqueuse, sale, puante. Des vases cassés, de la vidange, d'autres ordures s'y mélangent ; mais ce puits est comme la prison : il est là pour recueillir ce que la société rejette comme mauvais et inutile, l'objet qui y tombe, quelque bon qu'il ait été, est désormais perdu. Cependant il ne se bouchait jamais; parfois on condamnait les prisonniers aie creuser davantage, à l'approfondir, non parce que l'on croyait retirer un profit quelconque de cette punition, mais à cause des difficultés que le travail présentait : le prisonnier qui y était une fois descendu y gagnait une fièvre dont réguUèrement il mourait.

Tarsilo contemplait d'un regard fixe tous les préparatifs des soldats : il était très pâle, ses lèvres

tremblaient à moins qu'elles ne murmurassent une prière. L'orgueil de son désespoir semblait avoir disparu ou tout au moins s'être aâaibli; il baissa sa tête jusque-là altière et regarda le sol, résigné à souffrir. On Femmena à côté de la margelle ; le malheureux lança un regard d'envie vers le monceau de cadavres, un soupir s'échappa de sa poitrine.

— Parle donc, lui redit le gobernadorcillo 4 n'importe comment tu seras pendu, mais au moins meurs sans souffrir.

Le bâillon lui fut enlevé, puis on lui lia les pieds. Il devait être descendu la tête en bas et rester quelque temps sous l'eau comme on le fait pour le seau, seulement l'homme reste plus longtemps.

L'alferez s'éloigna pour chercher une montre et compter les minutes.

Pendant ce temps, Tarsilo était suspendu, sa longue chevelure ondoyant à l'air, les yeux à demifermés :

— Si vous êtes chrétiens, si vous avez du cœur, suppiia-t-il à voix basse, descendez-moi rapidement et faites en sorte que ma tête cogne contre une pierre et que je meure... peut-être un jour vous verrez-vous comme moi !

L'alferez revint et présida à la descente montre en main.

— Lentement I lentement I cria-Ml, et surtout prenez garde.

La manivelle tournait lentement; Tarsilo frot-

tait et s'écorchait contre les pierres saillantes et les plantes immondes qui croissaient entre les crevasses. Puis la manivelle s'arrêta, Falferez comptait les secondes.

— Montez ! commanda-t-il sèchement au bout d'une demi-minute.

Le bruit argentin et harmonieux des gouttes retombant dans l'eau annonça le retour du supplicié à la lumière. Cette fois, comme la pesanteur du contre-poids était plus grande, il monta avec rapi* dite. Les cailloux^ les débris de pierre arrachés des parois tombaient en crépitant.

Le front et la chevelure couverts de fange bourbeuse, la figure remplie de blessures et d'écorchures, le corps mouillé et dégouttant, il apparut aux yeux de l'assemblée silencieuse, le vent le faisait trembler de froid.

— Yeux-tu avouer? lui demanda-t-on.

— Prenez soin de ma sœur, murmura le malheureux.

La manivelle de bambou grinça de nouveau et le condamné redescendit, l'alferez compta une minute.

Quand Tarsilo remonta, ses membres étaient contractés, violacés. Il dirigea un regard sur ceux qui l'entouraient et maintint ouverts ses yeux injectés de sang.

— Veux-tu avouer ? lui demanda encore l'alferez avec ennui.

Tarsilo secoua négativement la tète ; on le redes-

LA DOMIiNATION ESPAGNOLE 45

cendit pour une troisième fois. Ses paupières se fermèrent peu à peu, ses pupilles continuaient à regarder le ciel où flottaient quelques nuages blancs ; il plia le cou pour voir le plus longtemps possible la lumière du jour, mais promptement il s'enfonça dans l'eau et ce voile infâme lui cacha le spectacle du monde.

Une minute se passa, de grosses bulles d'air montaient à la surface.

— Il a soif, dit quelqu'un en riant.

Cette fois ce ne fut qu'au bout d'une minute et demie que l'alferez fit un signe.

Les membres de Tarsilo n'étaient plus contractés ; les paupières entr'ouvertes laissaient voir le fond blanc de l'œil; de la bouche sortait une bave sanguinolente; le vent soufflait froid, mais déjà son corps ne frémissait plus.

Tous pâles, consternés, se regardaient en silence. L'alferez fit un signe pour qu'on le détachât et pensif s'éloigna quelques instants, A plusieurs reprises on appliqua sur les jambes dénudées du supplicié le feu d'un cigare ; le feu s'éteignit, mais la chair n'eut pas un frisson.

— Il s'est asphyxié lui-même ! murmura un soldat; regardez comme il s'est retourné la langue, on dirait qu'il a voulu l'avaler I . . . »

La simplicité tragique de ce récit fait frissonner et la sobriété du style fait ressortir davantage en-- " core l'horreur de la scène.

Qu'on rapproche ce supplice de ceux imaginés par les bourreaux de Monjuicli, qu^on se rappelle les souffrances épouvantables endurées par les prisonniers de la forteresse, les ongles arrachés, les lèvres tailladées, les poignets brisés^ les pieds tordus, la soif exaspérée par l'absorption obligatoire de morue saiée, qu'on se souvienne aussi des monstrueuses tueries de Cuba, de la terreur organisée à la Havane par des généraux massacreurs, on retrouvera partout les manifestations identiques de cette Impitoyable férocité que dépose dans les âmes le fanatisme religieux.

Les inquisiteurs d'Espagne ont laissé derrière eux leurs traditions infâmes et Torquemada a gardé, à notre époque encore, de zélés disciples, qui suivent consciencieusement les exemples du maître.

Les Philippins en savent quelque chose, eux qui F.ubirent pendant tant de siècles les effroyables cruautés des prêtres et des moines.

Nous venons de voir les douceurs de l'administration civile : celle-ci ne fit qu'imiter les exemples et môme les enseignements donnés par les religieux.

Il n'y a qu'à lire dans les livres consacrés par les Franciscains à l'histoire des Philippines de quelle façon les religieux apprécient les caractères et la moralité des indigènes et les moyens recommandés pour leur inspirer le respect des pratiques de l'Eglise : on est immédiatement fixé sur le régime

institué dans les îles, par les divers ordres que BOUS avons vus se précipiter sur la colonie et y pulluler avec une redoutable rapidité.

a On peut dire, proclame un de ces pieux liistoriens, que le génie de ces naturels est un enchaînement, un labyrinthe de contrariétés et de contradictions; ils sont en même temps orgueilleux et humbles, hardis pour entreprendre les crimes, lâches et poltrons comme des enfants pour autre chose, cruels et compatissants, paresseux et mous ; ils croient facilement à des bagatelles et à mille contes puérils ; ils sont très difficiles et môme inconstants sur la doctrine sacrée dont on ne cesse cependant de leur répéter la vérité ; ils font voir beaucoup d'inclination et d'empressement pour aller à l'église les jours de fêtes et solennités ; mais pour ouïr la messe les jours de préceptes, pour se confesser et com^munier lorsque la Sainte Eglise l'ordonne il faut employer le fouet et les tf^aUer comme des enfants à Vécole. ^>

Il est surprenant en vérité qu'avec des arguments aussi irrésistibles lés indigènes aient continué de se montrer aussi peu enclins à <( la doctrine sacrée » .

On ne leur ménageait pourtant point les coups de fouet et M. Le Gentil, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, a constaté l'usage de cet instrument de correction dans les provinces.

« C'est, dit-il, un abus qui règne dans les pro-

Yinces. Les religieux donnent le fouet aux filles et aux femmes avec un martinet, même en présence de leur mari, sans que celui-ci ose rien dire. A Manille, cela ne se pratique pas ; les religieux n'y sont pas si absolus que dans les provinces, et d'ailleurs on peut bien parfois n'y pas ouïr la messe le dimanche sans que cet acte d'irréligion vienne aux oreilles des religieux et des curés.

» J'ai connu particulièrement à Manille plusieurs officiers de troupe. Quoique Espagnols ils osaient publiquement se révolter contre cet usage ridicule; d^autres l'approuvaient.

)) Quelquefois les religieux ou padres ont leurs exécuteurs et l'église est le lieu de la scène. Voici à cet égard un fait dont un hasard singulier m'a procuré la connaissance.

» A une petite lieue de Manille est une paroisse que l'on nomme Las Peas ; elle est desservie par un prêtre séculier ; elle a une assez petite église, bâtie de bambous et couverte de paille ; c'est un endroit charmant et on y va souvent dîner en partie de plaisir ou bien s'y promener dans l'après-midi. Un dimanche, don Andréa Roxo et sa femme Dona Ana Roxo m'engagèrent à y aller dîner avec eux : don Roxo avait épousé la fille du marquis de Villa- Madiana, commandant des troupes à Manille qui devait venir nous rejoindre dans Faprès-dinée. Comme je me promenais vers les quatre à cinq heures du soir avec M, et M"'^ Roxo dans la

campagne, fort près du village, nous aperçûmes beaucoup de monde assemblé à l'entrée de ce même village et nous avançâmes pour savoir ce que ce pouvait être; c'était une femme qui, ce jour-là, n'avait pas ouï la messe, et on la conduisait à l'église pour avoir le fouet : elle était menée par un exécuteur. Celui-ci avait un grand martinet sur l'épaule qui lui descendait jusqu'au milieu du dos. Le padre était derrière et suivait une foule d'Indiens et surtout d'Indiennes que l'on obligeait d'assister à la cérémonie pour leur enseigner de ne point manquer à la messe. M"'^ Roxo, voyant ce spectacle, fut touchée de compassion : elle nous quitta, fendit la foule et parvint jusqu'au padre; elle lui demanda grâce pour cette femme et l'obtint.

» Sur ces entrefaites arriva le marquis de Villa Mediana ; d'aussi loin que nous l'aperçûmes, nous allâmes au-devant de lui ; nous ayant demandé d'où nous venions, M^^ Roxo lui raconta ce qui venait de se passer. Mais le marquis, loin d'approuver la générosité de sa fille, prit un visage sévère et la blâma en ma présence; il lui dit en termes formels qu'elle avait eu grand tort, qu'elle serait cause d'un plus grand mal ; que cette femme ne manquant pas de récidiver et peut-être plusieurs fois, la faute et le péché retomberaient sur elle qui avait demandé la grâce. »

Les moines, on le voit, avaient toute licence de se livrer à leurs cruelles fantaisies et ce n'est pas

auprès des autorités militaires que les indigènes pouvaient chercher protection.

Sur cette question il faudrait citer tout entier Noli me tangere, le beau livre de RizaI dont nous avons déjà parlé : c'est un long et puissant réquisitoire contre le régime odieux auquel étaient soumis ses compatriotes.

Je ne pense pas d'ailleurâ que le point soit controversé et tous ceux qui sont allés aux Philippines peuvent porter témoignage : tous ont pu constater des faits de tyrannie et de cruauté ou entendre tout au moins à cet égard les doléances unanimes des Philippins.

Beaucoup d'entr'eux auraient accepté le régime espagnol, si les moines n'y avaient été prépondérants : nombreux encore sont les Tagals qui conservent un certain attachement à l'Espagne. Ce sont les plus empressés à proclamer leur haine des congrégations.

Cette haine si justifiée — nous aurons l'occasion de la vérifier encore plus d'une fois par la suite — fut donc la principale cause des insurrections successives, de celle de 1896 notamment.

Une troisième cause, non la moins intéressante, doit enfin être dégagée : elle se trouve très nettement indiquée dans les déclarations que fit à un de nos confrères le général Polaviéj a, à son retour des Philippines :

c< La cause du soulèvement, dit-il, est claire à

mon avis. L'ouverture du canal de Suez a facilité, dans une mesure qu'on ne saurait dire, l'éveil politique des peuples de l'Extrême-Orient. Les idées de liberté, d'indépendance, de nationalité dont nous nous servons ici presque quotidiennement étaient choses nouvelles pour ces peuples, ils ont réfléchi sur ces idées et en ont déduit les conséquences. La grandeur soudaine du Japon, la renaissance de cet Etat profondément nationaliste, l'éclat de ses victoires ont eu dans le moindre village de l'Asie orientale maritime un retentissement extraordinaire. Les indigènes de Manille ont voulu imiter les exploits des Japonais et voilà la raison de leur soulèvement. »

Le féroce général Polaviéja s'est bien gardé, on le comprend, de faire la moindre allusion aux causes que nous avons analysées plus haut.

Mais sans aller jusqu'à attribuer aa percement du canal de Saez une influence si décisive sur les événements d'Extrême-Orient, on doit constater que l'éveil des idées de liberté, d'indépendance, de nationalité fut une des forces les plus essentielles des mouvements révolutionnaires.

Tous les Tagals un peu fortunés envoyaient leurs fils faire des études sérieuses dans les grandes capitales européennes. Pendant plusieurs années, ces jeunes gens vivaient au contact de notre civilisation, constataient les progrès que fait, malgré tous les obstacles, notre monde moderne : ils appré-

ciaient fort le respect de la liberté individuelle, si relatif soit-il, dont jouissent les peuples occidentaux; ils sentaient dès lors se développer en eux, le goût de la liberté et de Tindépendance.

Avec la ferveur des néophytes, ils entraient volontiers en relations avec les hommes les plus avancés des pays où ils vivaient ; dans les groupes politiques, dans les cercles d'études sociales, ils entendaient parler d'émancipation ; ils écoutaient, le cœur bouleversé, Fâme tenaillée, flétrir la tyrannie sous quelque forme qu'elle se traduise ; ils apprenaient ainsi que la résignation est un crime équivalant à la complicité et que tout homme conscient doit être un révolté contre les puissances de réaction et d'oppression.

Songez-vous à ce que pouvait être alors dans ces âme juvéniles le bouillonnement des pensées tumultueuses, concevez-vous la colère généreuse qui devait les faire frémir, avez-vous une idée de leur indignation impatiente, quand, au retour des lointains continents, où ils avaient connu la liberté, ils retrouvaient sur leur sol natal les mêmes abus, les mêmes injustices qui leur semblaient déjà inacceptables avant Tiniiiation décisive.

Comment leurs échines, qui avaient pu librement se redresser pendant plusieurs années, auraientelles appris de nouveau à s'assouplir et à se ployer ? Gomment ces cerveaux tout imprégnés de science récemment acquise auraient-ils pu consentir

à subir Taffreuse domination de la foi aveugle, inconsciente? Comment ces hommes, épris de liberté, auraient>ils pu redevenir esclaves?

Dès 1886, ce mouvement d'idées était déjà bien puissant et Rizal, dans Noli me tangere, fait expliquer à un de ses personnages la transformation qui s'était produite parmi les jeunes hommes revenus des Universités d'Europe. îi faut encore reproduire cette page quasi prophétique.

La conversation s'est engagée entre un vieillard perspicace que sa sagesse fait traiter de fou et qu'on a surnommé par dérision le philosophe, et un jeune moine sceptique.

« — Le pays d'aujourd'hui n'est plus le pays d'il y a vingt ans 1 s'écrie le philosophe.

— Le croyez-vous ? demanda D. Filipo.

— Ne le voyez-vous pas? répondit le vieillard en se redressant sur sa couche. Ah 1 c'est que vous n'avez pas vu le passé et que vous n'avez pas étudié l'effet de l'immigration européenne, de l'introduction des nouveaux livres, des voyages de la jeunesse en Europe. Examinez et comparez : il est vrai que la royale et pontificale Université de Santo Tomas existe encore avec son sapientissime cloître et que quelques intelligences s'y exercent encore à formuler des distinguos et à utiliser les subtilités de la scolastique; mais où voyez-vous maintenant cette jeunesse de notre temps imprégnée de métaphysique, d'instruction archéologique qui, l'encé-

u aguinâldo et les philippins

phale torturé, mourait en sophistiquant dans un recoin de province, sans avoir achevé de comprendre les attributs de Vente^ sans avoir résolu la question de Vessencia et de Vexistencia^ concepts élevés sans doute, mais qui nous faisaient oublier les choses essentielles, notre propre existence, notre propre entité? Voyez Tenfance d'aujourd'hui!

Pleine d'enthousiasme à la vue des plus larges horizons, elle étudie l'histoire, les mathématiques, la géographie, la littérature, les sciences physiques, les langues, toutes matières dont nous n'entendions parler qu'avec horreur comme autant d'hérésies ; le plus libre-penseur de notre époque n'hésitait pas à les déclarer inférieures aux catégories d'Aristote et aux lois du syllogisme. L'homme a compris enfin qu'il est homme ; il renonce à l'analyse de son Dieu, à pénétrer l'impalpable, à expliquer ce qu'il n'a pas vu, à donner des lois aux fantômes créés par son cerveau ; il comprend que son héritage est le vaste monde dont la domination est à sa portée ; las d'un travail inutile et présomptueux, il baisse la tête et examine ce qui l'entoure. Voyez maintenant comment naissent nos poètes ; les muses de la nature nous révèlent peu à peu leurs trésors et commencent à sourire pour nous enhardir au travail. Les sciences expérimentales ont déjà donné leurs premiers fruits : seul le temps les perfectionnera. Les nouveaux avocats se modèlent suivant la nouvelle philosophie du droit ; quelques-uns commencent à bril-

1er au milieu des ténèbres qui entourent notre tribune et annoncent un changement dans la marche des temps. Ecoutez ce que dit la jeunesse, visitez lès centres d'enseignement, de nouveaux noms résonnent sous les voûtes de ces cloîtres où nous n'entendions citer que ceux de saint Thomas, de Suarez, d'Amat, de Sanchez et autres idoles de mon temps. En vain, du haut de la chaire, les moines clament contre la démoralisation, comme les vendeurs de poisson au marché contre l'avarice des acheteurs, sans vouloir remarquer que leur marchandise est désormais passée et hors d'usage 1 En vain les couvents étendent leurs ramifications, leurs tentacules, pour étouffer partout l'ère nouvelle qui court; les dieux s'en vont ; les racines de l'arbre peuvent affaiblir les plantes qui s'appuient sur lui, elles sont impuissantes contre les autres êtres qui, comme l'oiseau, montent triomphants vers les deux.

» Le philosophe parlait avec animation, les yeux brillants.

— Cependant, le germe nouveau est bien faible ; si tous s'y efforcent, le progrès si cher acheté peut encore être étouffé, objecta D. Filipo incrédule.

— L'étouffer ! Qui? L'homme, ce nain infime, étouffer le progrès, le fils puissant du temps et de l'activité? Quand l'a-t-il pu? Le dogme, Féchafaud et le bûcher tentèrent de l'arrêter, de le repousser, E pur si miiove, disait Galilée quand les domini-

56 àguinâldo et les philippins

cains l'obligeaient à déclarer que la terre était immobile ; c'est aussi la devise du progrès humain. On violentera quelques volontés, on sacrifiera quelques individus, qu'importe : le progrès poursuivra sa route et le sang de ceux qui sont tombés fertilisera le sol d'où s'élèveront de nouveaux rejetons. \oyQZ 1 la presse , si rétrograde qu'elle veuille être, fait aussi sans le vouloir un pas en avant; les dominicains eux-mêmes n'échappent pas à cette loi; ils imitent les jésuites, leurs irréconciliables ennemis, ils donnent des fêtes dans leurs couvents, élèvent de petits théâtres, composent des poésies , parce que , comme ils ne manquent pas d'intelligence bien que se croyant au XV® siècle, ils comprennent que les jésuites ont raison s'ils veulent encore prendre part à l'avenir des peuples jeunes qu'ils ont instruits.

— Selon vous, les jésuites vont avec le progrès ? demanda étonné D. Filipo, pourquoi donc les combat-on en Europe ?

— Je vous répondrai comme le fit un ecclésiastique ancien, répliqua, en reposant sa tête sur Foreiller, le philosophe dont la physionomie reprit son air moqueur. Il y a trois manières de marcher avec le progrès : devant, à côté et derrière ; les premiers le guident, les seconds le suivent, les derniers sont entraînés : c'est de ceux-là que sont les jésuites. Ils auraient bien voulu diriger le mouvement, mais comme ils le voient puissant, animé de ten-

dances contraires aux leurs, ils capitulent, préférant suivre qu'être écrasés ou que rester au milieu de la route, seuls, dans Tombre. A l'heure actuelle, aux Philippines, nous suivons la marche générale avec au moins trois siècles de retard : à peine commençonsnous à sortir du moyen âge : aussi les jésuites qui, en Europe, sont la réaction, vas d'ici, représentent le progrès; les Philippines leur doivent leur instruction naissante, l'introduction des sciences naturelles, âme du xix^ siècle, de même qu'elles doivent aux dominicains le scolasticisme, mort maintenant, en dépit de Léon XIII, car il n'y a pas de pape qui puisse ressusciter ce qu'a condamné le sens commun... Mais où allons-nous, demanda- t-il en changeant de ton. Ah I nous entrons en ce moment dans une période de lutte ; vous entrez, devrais-je dire, car notre génération appartient déjà à la nuit, nous nous en allons. La lutte est entre le passé qui s'accroche, se cramponne avec des malédictions au vacillant château féodal, et l'avenir dont le chant de triomphe s'entend au loin dans les splendeurs d'une naissante aurore et qui, des pays lointains, nous apporte la bonne nouvelle... Qui donc doit tomber et s'ensevelir sous les raines de ce qui s'écroule ?

» Le vieillard se tut et voyant que D. Filipo le regardait pensif, il sourit et reprit :

— Je devine presque ce que vous pensez.

— Vraiment ?

— Vous pensez que je puis très bien me tromper, dit-il en souriant tristement; aujourd'hui, j'ai la fièvre et je ne suis pas infaillible : homo sum et nihil humanî a me aliemim puto, disait Térence ; mais quelquefois on se permet de rêver; pourquoi ne pas agréablement rêver aux dernières heures de la vie ? Et puis, je n'ai jamais vécu que de songes 1 Vous avez raison; je rêve 1 nos jeunes gens ne pensent qu'aux amours et aux plaisirs : ils dépensent plus de temps et se donnent plus de travail pour tromper et déshonorer une fille que pour concourir au bien de leur pays ; nos femmes, pour s'occuper de la famille et de la maison de Dieu, oublient leur propre famille et leur propre maison : nos hommes n'ont d'activité que pour le vice, d'héroïsme que dans la honte; l'enfance se réveille dans la routine et les ténèbres, la jeunesse vit ses meilleures années sans idéal, et l'âge mûr, stérile, ne sert qu'à corrompre la jeunesse de son exemple... Je me réjouis de mourir... claiidite jmn 7Hvos, puerL

— Voulez-vous quelque médicament ? demanda D. Filipo pour changer le cours de la conversation en voyant s'assombrir le visage du malade.

— Ceux qui meurent n'ont pas besoin de médicaments; mais bien ceux qui restent. Dites à D. Crisostomo qu'il vienne me voir demain ; j'ai des choses très importantes à lui dire. D'ici quelques jours je m'en irai. Les Philippines sont dans les ténèbres.

» Quelques minutes après, D. Filipo, grave et pensif, quittait la maison du malade. »

On ne pouvait mieux déterminer sous forme d'argumentation, tantôt serrée et puissante, tantôt ironique et mordante, l'état d'âme de la jeunesse instruite et impatiente.

Ailleurs, c'est un homme du peuple émancipé par la douleur qui s'écrie :

« Sans la liberté pas de lumière 1 Vous ne voyez pas la lutte qui se prépare, vous ne voyez pas le nuage à Tiiorizon ; le combat commence dans la sphère des idées pour descendre dans Parène qui se teindra de sang ; écoutez la voix de Dieu, malheur à ceux qui voudront résister ! l'Histoire ne leur appartient pas.

» Ne voyez-vous pas comme tout s'éveille? Le sommeil a duré des siècles, mais un jour la foudre tombe et la foudre, au lieu de détraire, appelle la vie ; et voici que de nouvelles tendances aujourd'hui séparées s'uniront un jour, guidées par Dieu. Dieu n'a pas manqué aux autres peuples, il ne manquera pas non plus au nôtre; sa cause est la cause de la Liberté ! »

Enfin, c'est un autre qui, exaspéré par les persécutions^ perdant brusquement' tout espoir d^ obtenir justice par la conciliation et la persuasion, clame ses colères devant ses compatriotes frémissants :

«Maintenant les revers ont arraché le bandeau, de mes yeux ; la misère et la solitude de ma prison

60 AGUINÂLDO ET LES PaiLIPPINS

m'ont instruit ; je vois aujourd'hui Fliorrible cancer qui ronge cette société, qui s'accrociie à ses mains et qui doit être violemment extirpé. Ils m'ont ouvert les yeux, m'ont fait voir la plaie et me forcent à être criminel. Et puisqu'ils l'ont voulu je serai flibustiers mais flibustier véritable; j'appellerai tous les malheureux, tous ceux qui, dans leur poitrine, sentent battre un cœur, tous ceux qui

m'enviaient moi-même non je ne serai pas

criminel, il ne l'est jamais celui qui lutte pour sa patrie, au contraire. Pendant trois siècles nous leur avons demandé leur amour, nous brûlions du désir de les appeler nos frères ! Comment nous ont-ils répondu? Par l'insulte et la moquerie en nous déniant même la qualité d'êtres humains. Il n'y a pas de Dieu ! il n'y a pas d'espérance, il n'y a pas d'humanité, il n'y a rien que le droit de la force !

» Non I ne pas me venger serait un crime ; non 1 ce serait lâcheté, puérilité de gémir et de pleurer quand il y a du sang et de la vie, quand le mépris s'unit à l'insulte et au défi ! J'appellerai ce peuple ignorant, je lui ferai voir ses misères, je lui montrerai qu'on ne le traite pas fraternellement ; il

1. Les Espagnols appelaient flibustiers aux Philippines non seulement les malandrins qui couraient la brousse et se livraient au vol et au pillage, mais ils donnaient le même qualificatif à tous les citoyens qui manifestaient quelque velléité de révolte et aspiraient à la liberté.

n'y a qae les loups qui se dévorent et je leur dirai que contre cette oppression se lève et proteste le droit éternel de Thomme à conquérir sa liberté 1 »

Ainsi pariait Rizal par la bouche de ses personnages imaginaires et on comprend ce qu'un tel langage pouvait produire sur des âmes déjà si bien préparées à la révolte, ce qu'une telle semence pouvait faire germer de moissons fécondes sur ce sol généreux où vibraient tant d'énergies déjà éveillées.

Dès lors, nous avons successivement dégagé, autant qu'on le peut faire dans la complexité infinie des mobiles humains, les causes principales de la révolution qui se prépare ; nous avons vu les oppresseurs tyranniques et rapaces multiplier les actes de brutalité et de prévarication; nous avons compris à quel degré d'arbitraire, de cruauté et d'exploitation était arrivé le régime espagnol ; nous avons écouté les justes récriminations des victimes contre la servitude imposée par les moines ; nous avons entendu les sourds grondements de l'orage, les cris d'abord isolés puis de plus en plus nombreux des opprimés qui veulent secouer le joug, nous avons constaté l'éveil des intelligences et les sursauts des consciences pénétrées par les premières lueurs de la vérité. Les temps étaient proches où l'effervescence longtemps contenue devait soudain tout bouleverser et où d'un bout à Pautre de l'archipel, les hommes allaient se dresser à la voix d'Aguinaldo pour briser

leurs chaînes et essayer de réaliser le rêve que formulait Rizal,

Celui-ci, hélas I a payé de sa vie le crime d'avoir rêvé tout haut : il fut une des premières victimes de rinsurrection qu'il nous faut raconter. Mais nous avons déjà si souvent prononcé son nom qu'il paraît nécessaire, nous écartant un peu de l'ordre chronologique des événements, de faire immédiatement connaître davantage aux lecteurs l'éminent patriote, le grand poète, le vaillant écrivain qui servit aussi utilement son pays, la plume à la main, que d'autres avec des armes meurtrières.

José Rizal * était de pur sang tagal : il naquit en 1862 dans le pueblo de Galamba et fit ses études à FAtenco municipal de Manille. C'est là que, dès l'âge de treize ans, il composa un mélodrame en vers Junto al Pasig qui lui valut d'être sacré poète par ses premiers admirateurs. Quelque temps après, une Ode à la jeunesse Philippine lui mérita le premier prix dans un concours littéraire.

Mais bientôt le jeune homme, devinant tout ce que lui laissait ignorer l'enseignement expurgé des jésuites, impatient de connaître toutes les vérités et de sMnitier au prodigieux mouvement scientifique

1. Beaucoup de détails sur la vie et les œuvres de José Rizal m'ont été fournis par mon confrère Henri Lucas qui, en outre, m*a facilité singulièrement ma tâche par les traductions et un certain nombre de documents intéressants. Je lui adresse ici l'expression de ma vive gratitude, H. T.

LA DOMÏNATIOIN ESPAGNOLE 63

du monde moderne, partit pour l'Espagne où il prit rapidement ses grades de docteur en médecine et de licencié en philosophie es lettres.

De Madrid il commence une tournée à travers TEurope et visite tour à tour Paris, Bruxelles, Londres, Gand, Berlin, Heidelberg et Wilhernsfeld, travaillant sans relâche à se perfectionner dans Tétude des langues. En quatre ans il était arrivé à en connaître dix parmi lesquelles le latin, le grec, rhéhreu et le japonais.

C'est en 1886 qu'il publia à Berlin 'Noli me tangère, l'ouvrage remarquable auquel nous avons déjà fait tant d'emprunts.

Son but, en récrivant, est expliqué avec infiniment de calme et de dignité dans la courte et belle préface que voici :

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