A MA PATRIE
» L'histoire des souffrances humaines nous révèle l'existence d'un cancer dont le caractère est tel que le moindre contact l'irrite et réveille les douleurs les plus aiguës. Chaque fois qu'au milieu des civilisations modernes j'ai pu l'évoquer, soit pour m'accompagner de tes souvenirs, soit pour te comparer aux autres pays, ta chère image m'est apparue comme rongée par un hideux cancer social.
>? Désirant ta santé qui est notre bonheur et
cherchant le meilleur remède à tes souffrances^ je ferai avec toi ce que faisaient les anciens avec leurs malades : ils les exposaient sur les marches du temple pour que tous ceux qui venaient adorer la Divinité leur proposassent un remède.
» Aussi m'efforcerai -je de décrire fidèlement ton état, sans atténuations; je lèverai une partie du voile qui cache ton mal, sacrifiant tout à la vérité, même l'amour de ta gloire, mais, comme ton fils, aimant passionnément jusqu'à tes vices, jusqu'à tes faiblesses.
» Europe, 1886.
» José Rizal. »
Par ce livre tout vibrant, comme on Ta vu, de patriotisme, d'amour de la liberté, de foi en l'avenir, de généreuse colère contre la tyrannie, Rizal avait voulu faire connaître à TEurope les misères des Philippines, le régime odieux auquel elles étaient soumises : mais il avait aussi souhaité réveiller les consciences endormies de ses compatriotes et porter un coup décisif aux congrégations dont il dénonçait les monstrueux abus.
Ce coup, il ne pouvait lui convenir de le frapper hors de portée des ennemis et bravement, en 1887, un an après la publication de l'ouvrage, Rizal revenait à Manille prendre la responsabilité de son œuvre.
Un an il lutta contre la meute hurlante des moines exaspérés; un an il fut en butte à toutes les dénonciations, toutes les calomnies, tous les outrages et s'embarqua enfin, en 1888, pour le Japon, d'où il gagna les Etats-Unis.
Quelques mois après il vint se fixer à Londres.
C'est de ià qu'il adresse à un de ses amis une lettre curieuse publiée par la Gazette de Cologne, lettre où il raconte les épreuves auxquelles il fut exposé pendant son séjour à Manille et où il donne des détails intéressants sur le retentissement qu'eut Noli me tangere * parmi ses amis et ses ennemis.
Voici ce document :
« J^ai reçu votre amicale lettre du 12 mars, retour des Philippines. Car j'ai quitté mon pays le 3 février; j'ai voyagé, depuis, en Chine, au Japon, en Amérique, et je suis arrivé ici à la fin du mois dernier. J'y passerai probablement une couple d'années, J*espère que nous nous reverrons peut-être l'année prochaine : j'irai en Belgique chercher une nouvelle patrie (provisoire), je remonterai alors le Rhin, à partir de Rotterdam, et viendrai sûrement vous visiter, vous et votre famille, au milieu de laquelle
1 . Le titre donné par Rizal à son livre lui fut évidemment inspiré par ses études de médecine, Noli me tangere est le nom donné à certains ulcères répugnants sur lesquels on ne saurait sans danger porter la main. C'est pour avoir mis le doigt sur les ulcères qui déshonoraient sa patrie que Rizal connut le martyr,
m AGUINALDO ET LES PHILIPPINS
j'ai passé de si douces et si cordiales journées.
» C'est à cause de mon livre que j'ai du quitter mon pays : le gouverneur m'a fait appeler pour m'en demander un exemplaire ; les prêtres étaient très excités. On voulait me poursuivre, mais on ne savait comment s'y prendre, tout ce que j'ai écrit étant historique, vrai et fidèle ; Tarchevêque voulait m'anatliématiser, etc. Je vis ici dans une excellente famille. J'écris un nouveau livre. Le public des Philippines a fait un très bon accueil à Noli me tangere, l'édition est complètement épuisée. Le gouvernement et le clergé l'ont sévèrement interdit ; on ne l'en lit que davantage.
» Le récit de mon retour serait trop long à faire, et trop difficile à comprendre pour ceux qui ne connaissent pas de près ce que c'est que la vie aux Philippines. Ma famille m'empêchait d'accepter à dîner chez n'importe qui, de peur qu'on m'empoisonnât. Amis et ennemis me lisaient: ceux-ci brûlaient les exemplaires de mon livre, ceux-là les payaient jusqu'à 50 dollars l'un. Les libraires ont gagné beaucoup d'argent. Moi seul je n'ai rien gagné. Tous les prêtres réclamaient mon bannissement, mais le gouverneur leur répondait qu'ils n'avaient qu'à me déférer à la justice, qui dirait s'il y avait quelque chose à me reprocher. C'est pourquoi, afin de donner quelque tranquillité à mes parents, je quittai le pays.
» Me voici de nouveau sur une terre libre,
respirant la libre atmosphère de l'Europe. Mes compatriotes m'estiment heureux (ravoir pu revenir vivant des Philippines. Je pense au plongeur de Schiller: j'ai vu des choses horribles, des monstres m'ont étreint dans leurs anneaux, mais avec i'aide de Dieu, me voici de nouveau à la surface !
y> Mais je recommencerai 1 »
De 1888 à 1891, Rizal habita successivement Londres,Paris, Gand et Madrid. Dans cette dernière ville, partageant sa vie entre ses travaux littéraires et des œuvres de polémique, il mena une vigoureuse campagne en faveur de sa patrie, essayant de faire comprendre à l'Espagne que des réformes étaient nécessaires si Ton voulait éviter une catastrophe. Car, à cette époque, Rizal croyait encore sincèrement à la possibilité d'une entente avec l'Espagne: il aurait accepté volontiers la Métropole, si celle-ci avait daigné accorder à sa colonie d'Extrême-Orient un régime tolérable ; il ne fut naturellement pas écouté.
Mais Rizal n'était pas de ceux qu'on peut décourager, et puisqu'on refusait d'écouter sa voix à Madrid, il résolut, bravant tous les périls, d'aller porter ses avertissements à ceux-là mêmes qui avaient la charge de gouverner les Philippines.
De Hong-Kong, où il vient d'arriver, il adresse la lettre suivante au général Despujol, alors capitaine général des îles :
«Si Votre Excellence croit que mes faibles ser-
Yices paissent iui être utiles pour lui indiquer les maux du pays et Taider à cicatriser la plaie ouverte par les récentes injustices, qu'elle le dise et, confiant dans votre parole de gentilhomme, certain que vous ferez respecter mes droits de citoyen, je me mettrai immédiatement aux ordres de Votre Excellence qai verra et jugera la loyauté de ma conduite et la sincérité de mes engagements. Si elle repousse mon offre, Votre Excellence saura ce qu'elle fait, mieux que personne; mais j'aurai dans Tavenir la conscience d'avoir fait tout ce que je devais faire, sans cesser de rechercher le bien de ma patrie, la conserver à TEspagne par une politique solide, basée sur la justice et la communauté des intérêts. »
La réponse se fit attendre quelques mois, mais elle vint, et Despujol, en àonnRni sa parole de garantir la sécurité et la liberté de Rizal, l'engageait vivement à se rendre à Manille.
Malgré les instances de ses amis qui prévoyaient un piège, le poète s'embarqua en juillet 1192 et quelques jours après mit le pied sur le sol natal.
Ce Despujol, auquel Rizal venait ainsi d'accorder sa confiance, était le même homme qui, plus tard, en qualité de gouverneur de Barcelone, devait présider aux tortures de Monjuich. On pense ce que pouvait valoir la parole d'un pareil monstre.
Aussi Rizal, à peine débarqué, fut-il aussitôt ar-
été et déporté pour un temps illimité à Dapitan, ans l'île de Mindanao.
Là, malgré les persécutions et les menaces, Pâme aillante de Rizal semble s*être pleinement épaouie, et son activité redouble. Tantôt il se laisse lier à ses rêveries de poète et chante avec ferveur 3S charmes et la splendeur de la nature qui Vendre; tantôt il se plonge avec assiduité dans des tudes scientifiques et prépare un traité philoloique sur la langue tagaie; tantôt il se livre avec assion à des œuvres philanthropiques, fonde des coles gratuites et une clinique ophtalmologique il les malades pauvres sont soignés sans bourse élier, où les riches arrivent de tous les points de Extrême-Orient.
En dépit de la surveillance dont il est Fobjet, il araît être alors à la période la plus heureuse de 3n existence : entouré de la vénération de tous, il onge à se créer une famille et s'éprend d'une jeune lie d'origine irlandaise avec laquelle il échange anneau des fiançailles.
Sans doute, c'est à cette fiancée, alors imagiaire, qu'il songeait déjà lorsqu'il écrivait ces lignes squises où le poète révèle son âme délicale et senble, son cœur tout plein de tendresse passionnée; est à elle que s'adressait d'avance cette douce tianson d'amour qu'il put murmurer plus tard à oreille de son amante, par une de ces chaudes uits des tropiques aux troublantes senteurs :
c( En Allemagne, à la chute du jour, lors^que trop rarement les trilles variés du rossignol venaient charmer mon oreille, c'était ta présence qui inspirait le céleste chanteur. Si j'ai pensé à toi! La fièvre de ton amour donnait une âme aux brouillards et réchauffait les glaces de ces pays du Nord. En Italie, le beau ciel azuré, par sa limpidité et par sa profondeur, me parlait de tes yeux, les gracieux paysages me redisaient ton sourire, comme les campagnes d'Andalousie, embaumées d'arômes, peuplées de souvenirs orientaux, remplies de couleur et de poésie, m'entretenaient de ton amour.
» Dans les nuits de lune, de cette somnolente lune d'Europe, je me demandais, voguant dans une barque sur le Rhin, si je ne pourrais pas tromper ma fantaisie pour te voir apparaître, entre les peupliers de la rive, assise sur un rocher, ou bien chantant au milieu des ondes, dans le silence de la nuit, comme la jeune fée des consolations, chargée d'égayer la solitude et la tristesse de ces vieux châteaux ruinés. J'errais par les bois peuplés de ces fantastiques créatures, filles de poètes, remplis de mystérieuses légendes des générations passées. Je prononçais ton nom, je croyais te voir dans la brume s'élevant du fond de la vallée, je croyais t'écouter dans le murmure des feuilles; et quand les paysans, revenant du travail, faisaient entendre au loin leurs refrains populaires, il me semblait que ces accents s'harmonisaient avec mes voix in-
LA DOMINATION ESPAGNOLE 7i
térieures, qu'ils chantaient pour toi, qu'ils donnaient une réalité à mes illusions et à mes rêveries.
» Parfois, je me portais dans les sentiers des montagnes et la nuit qui, là-bas, descend très lentement, me trouyait encore vaguant, cherchant mon chemin entre les pins, les hêtres et les chênes ; si quelque rayon de lune se glissait entre les branches touffues, je croyais te voir au milieu du bois comme une ombre vague, tour à tour paraissant à la lumière et se cachant dans les épaisses ténèbres des profonds taillis 1 »
Combien de ceux qui traitent aujourd'hui les Tagals de barbares et de sauvages seraient capables d'écrire une page d'une pareille fraîcheur sentimentale, d'une poésie aussi charmante ?
Donc, Rizal était à la veille de goûter les joies infinies d'une union longtemps souhaitée quand il fut à nouveau cruellement frappé par le sort.
C'est au milieu d'août 1896 que se manifestèrent iés signes avant- coureurs de l'insurrection prochaine et le maréchal gouverneur Blanco crut pouvoir réprimer les menées révolutionnaires par des arrestations nombreuses.
Vers la fin d'août, Rizal, encore une fois arrêté à Dapitan, fut transféré à Manille et embarqué sans plus tarder à bord du paquebot Ma de Panay, qui devait le conduire à Madrid, oii il serait mis k la disposition des ministres de la guerre et des colonies»
n% ÂGUÏNALDO ET LES PHILIPPINS
Dès son arrivée à Barcelone, le 6 octobre, il fut traité comme un prisonnier dangereux et traîné à la citadelle de Monjuich où il retrouvait Despujol, le général félon qui, quatre ans auparavant, avait manqué à la parole donnée.
Despujol avait reçu les instructions précises des moines haineux qui, à travers les mers, poursuivalent Pdzal de leurs impitoyables rancunes. Comprenant qu'un procès était impossible, qu aucune preuve sérieuse n'aurait pu être invoquée, le général bourreau trouva^ le plus sûr moyen de perdre son prisonnier et le réexpédia à Manille.
Le 23 octobre, Rizal débarquait à nouveau sur le sol des Philippines et se voyait aussitôt incarcéré au fort de Santiago.
Peut-être le poète aurait-il eu la vie sauve si le maréchal Blanco, relativement humain, avait gardé le pouvoir; mais celui-ci fut bientôt remplacé par le général Polaviéja, une bête fauve qui devait aux Philippines se montrer le digne émule de Weyler à Cuba.
A Polaviéja, il fallait du sang, et celui de Rizal allait bientôt couler.
C'est la fiancée du [poète qui va nous apporter son témoignage sur le simulacre de procès intenté à Rizal et sur la façon tragique dont fut exécutée la sentence le 30 décembre 1896 :
c< Le monde entier, dit-elle, connaît la dérision du procès qui fut intenté à Rizal. Non seulement il
n'y avait contre lui aucune preuve, mais même aucun grief articulé. On lui reprocliaît son livre, rien que son livre, et les officiers espagnols qui composaient le conseil de guerre ne l'avaient même pas lu pour la plupart. lis rendirent néanmoins un arrêt de mort, bien que Rizal n'ait cessé de protester de son innocence.
» Il devait être exécuté le lendemain au lever du soleil. C'est alors que je demandai à l'épouser, et si on m'y autorisa, c'est dans l'espoir que cette séparation ajouterait aux tortures du martyr.
» Le mariage fat célébré par un moine le soir même de l'arrêt du conseil de guerre. Je passai toute la nuit en prières à genoux devant la porte de la prison où mon mari était enfermé. Quand Taube parut, les portes s'ouvrirent, et Rizal sortit entouré des soldats qui devaient le fusiller. Il avait IckS mains liées derrière le dos et marchait d'un pas ferme. On le conduisit à la Luneta, la promenade favorite des habitants de Manille, dont on a fait, depuis l'insurrection, le lieu des exécutions capitales. Quand il fut parvenu au lieu du supplice^ le lieutenant espagnol, qui commandait le peloton, lui demanda : « Rizal, où voulez-vous qu'on tire ? » « Droit au cœur, répondit mon mari d'une voix ferme. — Impossible! réplique le lieutenant ; il n'y a que les condamnés de haut rang qui aient le droit d'être fusillés de cette manière. Yous serez fusillé dans le dos 1 » Il y eut un moment de silence, puis
les détonations partirent, et la victime d'un des plus odieux forfaits de l'Espagne tomba morteliemeiît frappée. « Yiva Espanal », crièrent les soldats. Et je criai, moi : « Vivent les Philippines'. Mort à l'Espagne ! »
» Je demandai le corps de mon mari, il me fut refusé. Mais je fis le serment de venger sa mort. Avec un revolver et un poignard, je gagnai le camp des rebelles. On me promit de m'aider dans ma tâche, et on me donna un fusil Mauser pris aux troupes espagnoles. Maintenant les Philippins vont enfin secouer un joug détesté, je suis suprêmement heureuse 1 »
Celle qui écrivit si sobrement ces lignes frémissantes de noble colère était bien digne d'être la compagne du poète qui, la nuit précédant son exécution, tandis que sa femme sanglotait à la porte de la prison, composa les strophes sublimes qu'on va lire et fit à sa patrie les suprêmes adieux que voici ^ :
Adieu, patrie, adieu, pays chéri du soleil, Perle de la mer d'Orient, notre Eden perdu.
Je Tais, joyeux, le donner ma triste et sombre vie. Et fut-elle plus brillante, plus fraîche, plus fleurie, Je la donnerais encore pour toi, je la donnerais pour ton
[bonheur.
i. J'ai reçu d'un jeune avocat de La Rochelle, qui signe de son pseudonyme André Mérys, une adaptation en vers français de ces dernières strophes de RizaL Je crois faire plaisir aux lecteurs en
Sur les champs de bataille, dans les délices des luttes, D'autres s'offrent tout entiers, sans hésitation, sans remords : Qu'importe le lieu du sacrifice, les cyprès, le laurier ou le lys, L'échafaud ou la rase campagne, le combat ou le supplice
[cruel, L'holocauste est le même quand le re'clament la patrie et le
[foyer.
Je me meurs au moment où je vois se colorer le ciel Quand surgit enfin le jour derrière la cagoule endeuillée de
[la nuit ; S'il te faut de la pourpre, pour teindre ton aurore, Prends mon sang, épands-le à l'heure propice Et que le dore un reflet de sa naissante lumière î
reproduisant ici cette pièce inspirée par une admiration émue pour le poète-mar^yr.
Adieux de Hizal a sa Patrie.
A Monsieur Henri Turot,
, Adieu, Patrie, adieu 1 Je te donne ma vie. Perle des mers, ma triste vie en souriant; Je voudrais, la cueillant plus fraîche et plus fleurie, Eden perdu, pays du soleil, ô Patrie, T'apporter le bonheur en la sacrifiant.
Un autre, succombant dans l'ardeur des batailles. S'offrira sans regret, sans remords, tout entier : Mais qu'importent le lieu, l'heure, les funérailles, Lauriers, lys ou cyprès, échafaud ou mitrailles, Lorsqu'on meurt à l'appel du Pays, du Foyer !
Et je pars à l'instant où vient l'aube nouvelle Soulever le manteau de crêpe de la nuit.
Puisqu'il faut, pour te faire une aurore plus belle, La pourpre de mon sang, prends-la donc, puisse-t-elle Se dorer d'un reflet du jour qui déjà luit !
76 AGULNiLDO ET LES PHILIPPINS
Mes rêves d'enfant à peine adolescent, Mes rêves déjeune homme déjà plein de vigueur, Furent de voir un jour, joyau de la mer orientale, Tes yeux noirs séchés, ton tendre et doux front relevé, Sans pleurs, sans rides, sans stigmates de bonté.
Songe de ma vie entière, ô mon âpre et brûlant désir ! Salut ! te crie mon âme qui va bientôt partir ! Salut ! oh qu'il est beau de tomber pour que ton sol soit libre, Be mourir pour te donner la vie, de mourir sous ton ciel Et de dormir éternellement sous ta terre enchantée !
Sur mon sépulcre si tu vois poindre un jour
Dans l'herbe une simple, une humble fleur,
Approche-la de tes lèvres et y embrasse mon âme,
Que je sente sur mon front descendre dans la tombe glacée
Le souffle de sa tendresse, la chaleur de ton haleine.
Enfant, adolescent, jeune homme à l'âme prompte, J'ai rêvé de te voir un jour, joyau des mers, Levant ton tendre front sous le joug qui le dompte, Effacer de ce front les rides et la honte Et de tes grands yeux noirs tarir les pleurs amers.
O Pays bien-aimé, vers qui volait mon rêve, Salut ! Rizal demain meurt pour la liberté î Salut! Oh qu'il est beau le destin qui s'achève En une telle fm sous ton ciel, sur ta grève, Dans l'éternel sommeil sous ton sol enchanté I
Si tu vois sur ma tombe un jour dans l'herbe e'paisse S'^ouvrir une humble Heur, en signe du passé Baise en elle mon âme et donne-moi l'ivresse De sentir ton haleine et ta chaude tendresse Descendre sur mon front dans mon tombeau glacé î
Laisse la lune m' monder de sa lumière tranquille et douce,
Laisse l'aube épanouir sa fugace splendeur,
Laisse ge'mir le vent en long murmure grave,
Bt si quelque oiseau, sur ma croix, descend et se pose,
Laisse l'oiseau chanter son cantique de paix.
Laisse l'eau des pluies qu'évapore le brûlant soleil,
Remonter pure au ciel emportant ma clameur.
Laisse un être ami pleurer ma fin prématurée,
Kt, par les soirs sereins, quand une âme pour moi priera,
Prie aussi, ô patrie, prie Dieu pour mon repos.
Prie pour tous ceux qui moururent sansjoie^ Pour ceux qui souffrirent d'inégalables tourments. Pour nos pauvres mères gémissant leur amertume, Pour les orphelins et les veuves, pour les prisonniers qu'on
[torture Et puis aussi pour toi qui marche à la rédemption finale.
Que la lune me versô une douce lumière !
Laisse l'aube allumer en hâte le matin ; Laisse gémir du vent la plainte familière ; Si quelque oiseau parfois se pose sur ma pierre, Laisse Foiseau chanter son cantique divin.
Laisse au brûlant soleil la pluie évaporée Remonter pure au ciel en y perlant mes cris; Laisse un ami pleurer ma fin prématurée ; Et par les calmes soirs, lorsqu'une âme inspirée Priera pour moi, prie avec elle, ô mon Pays I
Tu prieras pour tous ceux qui moururent sans joie, Pour tous ceux que punit un injuste tourment, Nos mères, Torphelin, la veuve, triste proie Du deuil, le prisonnier que la torture broie, Et tu prieras pour toi, pour Taffranchissement.
78 âGUINâLDO et les PHILIPPINS
Quand, dans la nuit obscure, s'enveloppe le cimetière,
Et que seuls, les morts abandonnés y veilleront,
Ne trouble pas le repos, ne trouble pas le mystère ;
Si parfois tu entends un accord de cythare ou de psaltërionj
C'est moi; chère patrie, c'est moi qui te chanterai î
Et quand ma tombe, de tous oubliée,
N'aura plus ni croix, ni pierre qui marque sa place,
Laisse le laboureur y tracer un sillon, la fendre de sa boue.
Et que mes cendres, avant de retourner au néant,
Se mélangent à la poussière de tes pelouses !
Lors, peu m'importe que tu m'oublies,
Je parcourrai ton atmosphère, tes rues,
Je serai pour ton oreille la note vibrante et limpide,
L'arôme, la lumière, les couleurs, le bruit, le chant aime
Répétant h jamais le principe de ma foi.
Quand l'ombre de la nuit voilant le cimetière, Les morts abandonnés veilleront en secret, De leur profond repos respecte le mystère ; Si parfois retentit la cithare légère, O mou Pays, c'est moi, moi qui te chanterai 1
Lorsqu'un jour nulle croix sur ma pierre oubliée Ne dira plus la tombe où je dors enfermé, Que par le laboureur la terre soit fouillée, Afin qu'avant d'être au néant éparpillée Ma poussière se mêle à ton sol bien-aimé 1
Ma cendre ainsi pourra voler par l'atmosphère ; Et si l'oubli te vient de qui mourut pour toi, Je revivrai du moins dans la chaude lumière, Les couleurs, les parfums, la chanson douce et fîère Qui redira toujours la cause de ma foi.
Patrie idolâtrée, douleur de mes douleurs,
Chères Philippines : écoute l^uUime adieu :
Je laisse tout ici, ma famille, mes amours,
Je m'en vais où il n'y a ni esclaves, ni bourreaux, ni tyrans,
Où la foi ne tue pas, où celui qui règne est Dieu !
Adieu, parents, frères, parcelles de mon âme, Amis de mon enfance, du foyer perda.
Rendez grâce 1 je me repose après le jour pénible* Adieu, douce étrangère, mon amie, ma joie, Adieu, êtres aimés, mourir c'est se reposer !
Ayant ainsi chanté, Rizal mourut en paix et donnant à ses compatriotes le grand exemple d'une vie tout entière consacrée à la cause de la liberté. Ils le comprirent d'ailleurs, et Rizal a laissé dans la mémoire des Philippins un ineffaçable souvenir. On ne parle de lui que les larmes aux yeux, et un autre grand poète, Faterno, que nous verrons jouer plus
Douleur de mes douleurs, ô ma chère Patrie, A tout ce que j'aimais écoute mon adieu :
Où je vais, il n'est plus ni lâche tyrannie, Ni bourreaux, ni captifs, l'injustice est bannie, Nul ne meurt pour sa foi, celui qui règne est Dieu.
Adieu, frères, parents, parcelles de mon âme, Amis de mon foyer désormais vide et clos !
Adieu, douce étrangère, ô chère et pure ilamme, ma joie ! Il est temps, et la pais me réclame. A tous adieu ! La mort c'est l'éternel repos.
D'après Rhal.
Jacques-André Mérys«
tard un rôle politique prépondérant, célébra ainsi son martyr :
Sur la Luneta que le plaisir a formée Entre les vagues de la mer et les belles fleurs Tel qu'un nid d'amour pour la jeunesse Se dresse Pamtel du Rizal héroïque.
Qu'elle était noble cette tête qui se livre Au supplice des oppresseurs infâmes.
Quel matin de célestes clartés Éclaira sa mort digne d'envie î
L'Iris se lève et teint les nuages de feu
En couronnant les tempes
De Rizal le martyr qui mourut en criant :
« ma patrie, de ta splendeur l'heure est arrivée, » Un soleil, derrière moi, répand la liberté. » Moi; je suis Paurore de la Rédemption 1 »
Peut-être trouvéra-t-on que j'abuse de la citation : mais, en vérité, quel meilleur moyen de faire connaître les hommes que de les montrer agir et de laisser entendre leurs voix ? Le simple exposé d'un fait précis, la lecture d'un document authentique, valent mieux, à mon sens, au point de vue historique, que les commentaires les plus éloquents. Et le lecteur me saura gré, j'imagine, de m'être volontairement effacé pour laisser le plus souvent possibîe la parole à ceux-là mêmes qui vécurent les événements dont nous nous préoccupons.